Chapitre 6 – Le jour où l’on m’a déracinée

Est-ce que le monde est devenu plus violent ces derniers temps ? C’est comme une sorte de fièvre, une agitation qui touche toutes les personnes, même dans les hautes sphères. Aux infos, on n’entend plus parler que des provocations entre hauts dirigeants, en faisant miroiter la menace d’une troisième guerre mondiale.

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Est-ce que le monde est devenu plus violent ces derniers temps ? C’est comme une sorte de fièvre, une agitation qui touche toutes les personnes, même dans les hautes sphères. Aux infos, on n’entend plus parler que des provocations entre hauts dirigeants, en faisant miroiter la menace d’une troisième guerre mondiale. On dirait qu’il y a davantage d’émeutes, de grèves et de rassemblements. Et durant ces événements, il y a aussi plus de casseurs et de blessés voire même de morts. Dans les écoles, on parle d’élèves agressant des professeurs et d’enfants en martyrisant d’autres plus faibles. Sur les réseaux sociaux, les déferlements de haine ont pris le dessus face aux propos constructifs. Je ne parle pas que des insultes, mais aussi des moqueries et des sarcasmes. Tout ça, ça n’existait pas avant. Ou moins. Enfin, il me semble.

Même moi, je ne me suis jamais battue de ma vie. Et en l’espace de deux semaines, j’ai été agressée par Nastasia, j’ai cassé la pommette d’un homme et une ex-amie a pris une gifle parce qu’on me défendait.

Je me demande si le monde est devenu plus méchant, plus violent ou juste plus affirmé. Mon coup de poing sur la joue de Tanim était un mécanisme de défense, certes, mais aussi de colère. Comme si en imprimant mes doigts sur sa pommette, je faisais passer un message de toutes les victimes avant moi à tous les agresseurs après lui. Un avertissement. Assez de subir, assez de respecter un ordre établi, assez de se recroqueviller. On en a discuté, avec Liz, une fois le café fermé. Elle aussi avait trouvé sa gifle libératrice. Et ce n’était pas seulement une forme de revanche sur les producteurs lui ayant volé sa vie :

« C’était aussi très satisfaisant de faire quelque chose de normalement interdit pour une cause juste. Tu étais à terre, tu avais besoin d’aide et c’est devenu évident. La seule chose que j’avais à faire, c’était d’affronter l’agresseur. »

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Deux semaines après les faits, Romuald s’étouffe encore de rire quand je lui décris la scène.

« Non, non, vas-y redis-moi encore ! Comment ça s’est passé ensuite, quand Blandine a voulu porter plainte ?

– Romuald, tu le sais très bien. C’est Liz qui le tient du patron du bar. Apparemment, Blandine serait revenue deux jours plus tard en scandant qu’elle voulait le nom de la fille qui l’avait frappée pour porter plainte contre elle. Le patron a fait mine de ne pas se souvenir et elle a fait demi-tour, furieuse. Mais en sortant, elle a oublié le sens de la porte et se l’est prise en pleine poire. Apparemment, elle avait une incisive cassée. »

Romuald s’est arrêté, cherchant à reprendre son souffle.

« Attends, je n’y arrive plus. Je sais que si on prend toute l’histoire, ce n’est pas drôle, mais quand même ! »

Nous sommes en route vers le parc, Romuald, Rita et moi. Je leur ai tout raconté quelques jours après l’entretien. Ils ont été choqués, mais ont vite compris que je voulais surtout passer à autre chose. Je m’en suis bien sortie, certes, mais tout aurait pu aller tellement plus mal. Rien que d’effleurer en pensée l’autre scénario possible me donne des frissons.

Et j’ai l’impression que toute cette agressivité rencontrée me colle à la peau. Je suis sur les nerfs depuis deux semaines. A chaque contrariété, je sens de nouveau la lave bouillonner dans mon estomac, parfois seulement pour une info télévisée qui me semble scandaleuse.

Aller respirer au parc et passer un moment sous mon chêne, avec mes meilleurs amis, me fera énormément de bien. Le temps est radieux et j’exulte en dévorant des yeux les couleurs de l’automne sur les arbres. Je capture chaque nouvelle teinte avec mon appareil photo. Romuald et Rita me suivent, semblables à des parents bienveillants qui sourient de l’enthousiasme de leur enfant.

J’ai enfin l’impression de respirer à nouveau. Nous passons par des petits chemins quasi-déserts dans les bosquets et je sens peu à peu disparaître toute la contrariété accumulée ces dernières semaines.

Nous approchons de l’endroit où se trouve mon arbre : je perçois le bruit familier des travaux de voierie. C’est étrange… Ils sont plus forts que d’habitude. Puis je distingue un bruit de tronçonneuse. Presque simultanément, une violente angoisse me serre le cœur et me fait suffoquer. Romuald et Rita n’ont pas le temps de comprendre ce qu’il se passe que je suis déjà en train de courir. Alors que je me rapproche de mon sanctuaire, j’entends distinctement des cris.

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C’est bien mon arbre. Des rubans rouge et blanc l’entourent pour garder les passants à l’écart. Une nacelle et un tractopelle sont garés juste en-dessous. Les voix viennent de derrière un camion. Je passe sous les rubans et m’approche en courant. Rita et Romuald m’ont rattrapée, ils me suivent sans poser de questions.

Trois agents techniques de la ville font face à un homme d’une quarantaine d’années. Ce dernier est dos à l’arbre, appuyé contre son tronc, les bras écartés comme pour le protéger. Les agents nous tournent le dos. Un quatrième est perché dans la nacelle, tronçonneuse à la main. Quelques mètres en-dessous de lui, une énorme branche de l’arbre git. Cette simple vue fait chavirer mon estomac.

Les hommes semblent lancés dans un débat houleux au pied de l’arbre blessé.

« Ecoutez Monsieur, je comprends que ça vous fasse de la peine, mais on n’y est pour rien nous ! On a des directives, on fait juste notre boulot !

Le ton des agents me laisse à penser qu’ils sont plus embêtés que menaçants. L’homme qui leur répond, par contre, crache chacune de ses phrases.

– Cet arbre a 300 ans ! Vous êtes capables de vous rendre compte de ce que ça représente quand même ?! Ça veut dire que vos ancêtres ont peut-être connu cet arbre ! C’est un témoin de l’Histoire, en plus d’être un spécimen rare. Dites au maire qu’on ne vous laissera pas l’abattre ! C’est un crime !

– Qui ça « on » ? Il n’y a que vous monsieur. Nous, on doit terminer le boulot avant ce soir, alors soyez gentil et dégagez, c’est dangereux pour vous.

– Eux ! Eux, ils sont avec moi ! »

L’homme nous pointe maintenant du doigt. J’ai une seconde d’hésitation, mais mue par un instinct, je m’approche et viens me placer à ses côtés. Rita et Romuald suivent avec quand même un coup d’œil signifiant « non mais qu’est-ce que tu fais ? » dans ma direction. Les trois agents ont un regard exaspéré puis reculent. Celui qui semble être leur responsable pousse un soupir.

« Norbert, Serkan, faites une pause et faites redescendre José. Moi, je vais passer un coup de fil pour qu’on me donne la marche à suivre. »

Notre voisin a un « Ah ! » de satisfaction alors que les agents s’éloignent. Il se tourne vers nous et reprend une voix plus mesurée.

« Merci d’avoir joué le jeu. Je m’appelle François. Vous pouvez être fiers de vous, grâce à votre intervention, on pourra peut-être sauver un arbre unique aujourd’hui.

– Moi c’est Rita et voici Angèle et Romuald. Vous pouvez nous expliquer ce qu’il se passe ? »

Rita a parlé avec sa voix douce d’assistante sociale. Je la suspecte de prendre cet homme pour un fou. C’est vrai qu’il est plutôt… agité. Ses vêtements à peine trop grands autour de son corps maigre semblent le gêner dans ses mouvements. Il gesticule beaucoup pour les réajuster pendant ses explications. Même chose pour ses petites lunettes à montures dorées : il doit les remettre en place toutes les cinq minutes.

« Ils sont venus ce matin pour abattre ce chêne et je veux les en empêcher. C’est un quercus rubra de 300 ans en parfaite santé.  Il a été le témoin de grands moments de cette ville et aujourd’hui ils veulent le couper, seulement parce que ses branches s’étendent au-dessus des travaux de la voie de bus. Je suis journaliste spécialisé en écologie et je peux vous garantir que la mairie n’a pas consulté qui que ce soit pour envisager d’autres solutions. »

Il jette un œil nerveux vers les agents techniques. Le chef est toujours au téléphone. Je remarque alors que derrière lui, dans un arbre voisin, l’écureuil que j’ai l’habitude de voir ici nous fixe très attentivement. Je pourrais jurer qu’il attend quelque chose de nous. François ne le remarque pas et continue ses explications :

« Cette ville a déjà perdu 75% de son capital arboricole en seulement dix ans. C’est tout un écosystème qui disparait, alors que la pollution, elle, gagne du terrain. Et il n’y a pas que cet arbre : la ville veut plus globalement supprimer tous les spécimens de grande taille, ceux qui prennent de la place, pour pouvoir élargir les rues et les trottoirs. Le pire, c’est qu’ils ont convaincu une grande partie de la population en promettant de les remplacer par des buissons, qui émettent moins de pollen. Evidemment ils ont dit oui, c’est tellement plus pratique ! Les personnes allergiques seront moins incommodées et ça fera moins de poussière dans les maisons ! Mais en attendant, ces buissons accueilleront plus volontiers les rats que les oiseaux et en matière de production d’oxygène et de biodiversité, c’est une immense perte ! Alors, c’est peut-être dérisoire, mais je veux au moins que ce spécimen survive. Il a été le sujet de mon premier article sur l’écologie. Vous saviez que cet arbre a traversé l’océan ? Il nous a été offert par les Etats-Unis et vient d’une réserve indienne aujourd’hui disparue. Il a assisté à de nombreux mariages sous ses branches et a probablement de nombreuses histoires à raconter. »

Il a déroulé sa tirade sans prendre une respiration. Je ne suis pas sûre d’avoir tout saisi, mais je repense à mes rêves et à toute l’inspiration que j’ai puisés de cet arbre. Je jette un œil sur la branche déjà coupée. J’ai l’impression de voir un bras humain amputé. Hors de question qu’on abatte mon chêne. C’est peut-être stupide, mais j’aurais l’impression de perdre une partie de moi. Cette idée serre mon cœur de nouveau. Quand je m’adresse à François, ma voix est plus agressive que je ne l’aurais souhaité :

« Et vous avez réuni des gens ? Vous avez fait quelque chose avant ? Si on se mobilise, tous ensemble, la mairie changera d’avis. »

Ma phrase semble avoir écrasé François. Il s’effondre plus qu’il ne s’assied contre le tronc du chêne.

« J’ai déjà essayé, qu’est-ce que vous croyez ? J’ai des contacts dans de très nombreuses associations. Mais le débat écologique perd du terrain partout dans le monde. C’est paradoxal : on en parle de plus en plus dans les médias, mais du coup le public a moins l’impression qu’il faut agir. Tout le monde pense que, c’est bon, l’autre s’en occupe. Les organisateurs de manifestations ont compris ce problème et sont obligés de se « réserver » pour les grosses questions afin d’éviter de lasser le public. Evidemment, sauver un arbre, ça ne suffit pas pour déchainer les foules. Personne ne se rend compte que c’est par là que tout commence… On peut bien sûr aller marcher dans la rue pour montrer que l’on n’est pas d’accord avec la politique écologique d’un gouvernement, mais il faut avoir conscience que les gouvernements commencent dans les mairies. Et comme la déforestation de l’Amazonie a commencé avec un arbre que l’on n’a pas jugé utile de sauver, eh bien je dis que les problèmes de réchauffement climatique commencent aussi par un arbre de son quartier qu’on n’a pas pris le temps de défendre. »

Il prend sa tête entre ses mains. Est-ce qu’il est en train de craquer ? De pleurer ? Ses paroles me mettent mal à l’aise alors qu’un début de culpabilité se fraie un chemin dans mon esprit. François relève la tête et continue.

« Mais prendre conscience du pouvoir de ces petites actions quotidiennes, c’est écrasant de responsabilité. Après le refus des associations, j’ai tenté de créer moi-même un rassemblement. Vous savez ce qu’on m’a dit ? Qu’il y avait déjà une grosse manifestation samedi. Comme si c’était une excuse ! Mais c’est bien plus confortable de penser que l’on a manifesté une grosse fois pour toutes et que, c’est bon, on a fait sa part. »

François nous dévisage. Je me sens jaugée.

« Je suis heureux que vous soyez intervenus. Ça montre un peu de force de caractère. J’ai l’impression de voir de moins en moins de gens dotés de volonté et les politiques en place ont bien sûr compris comment la majorité des gens fonctionnait. Un débat prend trop d’ampleur ? Offrons un sujet de réflexion plus confortable. Augmentons les taxes sur tel ou tel produit, sacrifions un élu en publiant ses dépenses scandaleuses, évoquons une loi restrictive touchant à la laïcité. Pour le citoyen, c’est facile : il a juste besoin de ne pas être d’accord. Pour le politique, c’est aussi plus facile à résoudre : on n’aura qu’à dire qu’on fait marche arrière, qu’on regrette et pouf ! C’est réglé et le débat précédent, le débat compliqué, a été déprécié ou oublié dans la mêlée.

Le débat écologique, c’est ce débat compliqué. Il concerne chaque habitant de cette planète, mais c’est beaucoup plus délicat à gérer, car tout le monde doit être mobilisé en même temps : les citoyens, les dirigeants et même les industriels, qui sont quand même des terriens, nom d’un chien ! Et chacun noie le poisson en rejetant la faute sur l’autre et en espérant que le troisième s’en occupe. »

Il y a un gros silence. Rita, Romuald et moi baissons la tête. Je n’avais jamais eu conscience de l’ampleur de la problématique. J’avoue que moi-même, j’ai participé à des marches pour le climat sans jamais vraiment savoir à quoi ça rimait. On me disait simplement quoi faire pour améliorer les choses, et ça me convenait de laisser la prise de décision et l’organisation à des gens qui savaient probablement mieux que moi. Que c’est agréable de ne pas avoir à réfléchir et de s’occuper l’esprit avec les petits problèmes du quotidien en laissant les questions énormes aux autres ! Et puis marcher, c’est bien, ce n’est pas compliqué. Mais clairement insuffisant, je m’en rends compte maintenant. Romuald intervient :

« Mais on fait ce qu’on peut à notre échelle. On fait attention à ne pas jeter de détritus dans la nature, on recycle, on mange bio… C’est déjà un bon début ! »

Je crois qu’il va se faire fusiller par les yeux marron de François.

« C’est un microscopique début. Tu fais aussi pipi sous la douche pour économiser une chasse d’eau, j’imagine ? Evidemment, tu fais bien de faire ça, mais ça n’a quasi aucun impact. C’est comme si quelqu’un cambriolait ta maison, puis te rapportait une fourchette en attendant des remerciements pour sa gentillesse. On fait pareil avec la Terre. Pour chaque détritus que tu ne jettes pas dans la nature, combien de tonnes de plastique se retrouvent dans la mer à cause de la marque de soda que tu achètes ? La tomate bio que tu achètes en hypermarché, combien de kilomètres a-t-elle parcouru pour arriver jusqu’à toi ? Des camions ont pollué l’atmosphère pour que tu puisses faire les courses à n’importe quelle heure dans ton quartier. Quant au recyclage, je te dirai simplement que tu n’as besoin de recycler que ce que tu achètes. Tout est question de choix, en fait. De choix, de réflexion et de curiosité. »

Romuald est interloqué. Je regarde François avant de poser une question timide :

« Mais du coup, on fait comment ? »

Il a une expression exaspérée, mais me répond quand même.

« Ça commence par rester assis, ici, avec moi, et les empêcher d’abattre cet arbre. Mais vous devez surtout le faire pour de bonnes raisons. Ça peut être parce que vous préférez respirer et sauver la biodiversité, plutôt que profiter d’une voie de bus élargie. Et même si ça veut dire que, plus tard, vous ferez vos trajets à pied ou que votre bus sera en retard. A vous de vous faire votre opinion, de vous renseigner et de choisir. C’est votre seul devoir si vous voulez prendre part à ce monde. Ou vous pouvez laisser les autres choisir pour vous, si c’est trop fatigant. Mais ce n’est que ça : fatigant. Ce n’est pas difficile et encore moins impossible. »

Rita, Romuald et moi nous asseyons au pied de l’arbre, dos contre le tronc. Un nouveau silence, cette fois plus pesant. François a un petit rire.

« C’est lourd, hein, les responsabilités de terrien ? »

Notre mutisme est parlant.

« Vous verrez, si vous voulez vraiment être acteur, avec l’habitude, ça deviendra plus facile. Rappelez-vous surtout que vous n’avez pas que le droit de vote. On pense souvent que c’est la seule façon d’exprimer son opinion. Mais vous êtes aussi des consommateurs et dans l’écologie, c’est tout aussi important. Intéressez-vous vraiment à ce que vous achetez et renseignez-vous dans différents médias. Tenez-vous au courant de ce qu’il se passe dans le monde. C’est à cela qu’on sert, nous les journalistes. On n’aura pas forcément réponse à tout, mais il y en aura toujours un pour apporter l’information dont vous avez besoin pour entamer votre réflexion. A vous ensuite d’avoir l’esprit critique et de forger votre pensée. Mais pour ça, vous allez devoir vous renseigner et pas qu’un peu ! Mais je crois sincèrement qu’avec Internet en plus des médias traditionnels, vous y arriverez. Le tout est de se donner un petit peu de mal et d’échanger avec les autres… Comme vous le faites maintenant avec un vieux journaliste que vous ne connaissiez pas il y a une heure. »

Je repense à ma façon de suivre l’actualité, quasi-inexistante. Je tombe peut-être quelquefois sur des articles d’un journal gratuit dans les transports en commun. Je me base surtout beaucoup sur les articles qui défilent dans mes réseaux sociaux. Je réalise seulement que je me laisse bercer par les tendances et les algorithmes sensés réfléchir pour moi. Mon inconscience me donne le vertige.

« Hey, ils sont passés où ? »

Romuald. Pris dans notre débat, nous n’avons pas remarqué la disparition des quatre agents de la ville : l’arrivée de deux voitures, une de la police municipale et une de la police nationale, nous ramène à la réalité. Deux agents de la police municipale sortent. Nous nous relevons immédiatement.

« Messieurs, mesdames, je vous demanderai d’évacuer les lieux suite à une réclamation de la mairie. Vous gênez le bon déroulement de travaux municipaux, il va falloir partir. »

Mon pouls s’emballe. L’agent n’a pas l’air méchant ou en colère. Son expression est juste neutre : il fait son job. Mais en moi, c’est la guerre. Mon cerveau me hurle d’obéir à un représentant de la loi pendant que mon cœur m’ordonne de m’accrocher à mon arbre. Comment pourrais-je le laisser tomber ? Partir signifie le laisser mourir. Je n’arrive qu’à balbutier.

« Je… Je ne veux pas qu’on l’abatte. »

Rita est la première à marcher en direction des rubans rouges et blancs. Je la comprends. De par son métier, elle ne peut pas se permettre d’avoir ce genre de problème. Romuald la regarde partir, puis jette un œil dans ma direction.

« Tu restes ?

– Oui. »

Ma réponse est sortie toute seule, sans que j’y réfléchisse. Romuald se rappuie contre le tronc. François est silencieux depuis l’arrivée des autorités. L’agent se pince l’arête du nez.

« Bon, écoutez. On ne va pas faire un pataquès pour une histoire d’arbre. »

Il se tourne vers le journaliste.

« François, tu me connais, le maire te connait, ce n’est pas la première fois que vous n’êtes pas d’accord. Il nous a envoyé pour vous demander poliment de laisser ses agents faire leur boulot. Les arrêtés sont là, il n’y a rien que tu puisses faire. »

Il désigne la voiture de la police nationale.

« Eux par contre, ils sont là pour vous arrêter si vous résistez. Il y a trouble à l’ordre public, tu le sais. Alors, s’il te plaît, laisse tomber ou vous allez tous passer la nuit au poste. »

A ces mots, Romuald se lève et rejoint Rita avec un regard d’excuse dans ma direction.  Je sais qu’il a déjà eu des problèmes avec la police et je ne lui en veux pas de vouloir s’éviter ceux-là. Je glisse le long du tronc pour me placer à côté de François. Il est toujours silencieux.

L’agent se tourne vers moi.

« Mademoiselle, je ne vous connais pas, mais vous avez l’air d’une jeune fille qui ne pose pas de problème. Est-ce que vous êtes bien sûre de ce que vous faites ? »

Non. Je ne suis sûre que du contact rugueux du tronc contre ma main. Même si mon cerveau m’insulte de tous les noms, impossible de bouger. Dans l’arbre voisin, l’écureuil continue de nous fixer.

Le policier municipal a un soupir.

« Très bien. »

Il fait un signe aux autres policiers. Deux agents de la police nationale sortent du véhicule et s’approchent. François crie en direction de Rita et Romuald.

« Filmez ! Et quand ils abattront l’arbre aussi ! »

Romuald sort son smartphone et obtempère. Les deux policiers s’approchent d’abord de François. Il se laisse emmener sans résister. Après l’avoir enfermé dans la voiture, ils se dirigent vers moi.

« Mademoiselle, venez avec nous sans résister, s’il vous plaît. »

Plus aucun de mes muscles ne répond. Je reste figée, scotchée au tronc. La femme fronce les sourcils, m’attrape le bras et tire. Je résiste.

« Si vous voulez la jouer comme ça… »

Ils m’attrapent chacun un bras et me soulèvent littéralement du sol. Je perds le contact de l’arbre, mais j’ai l’impression que mon cœur est resté contre le tronc. Je comprends soudainement tout le sens du mot déchirement : j’ai littéralement la sensation que l’on vient de me séparer d’une partie de moi. Mes muscles ne m’obéissent toujours pas, mais mon corps se met à mettre des coups de pieds dans le vide. Peine perdue. En quelques secondes, je suis enfermée dans la voiture, à côté de François.

« Ne bouge plus ou on va te mettre les menottes. »

Les policiers n’ont pas terminé. Ils se dirigent vers Rita et Romuald et je les vois discuter et pointer le smartphone dans la main de mon meilleur ami. Pendant ce temps, les agents techniques de la ville réapparaissent et reprennent leur travail là où ils l’avaient laissé.

Ils vont atrocement vite. Je vois la tronçonneuse entamer une nouvelle branche. J’ai la sensation d’étouffer, je n’arrive plus à reprendre une bouffée d’air et pousse un râle rauque. Je ne sais pas ce qu’il m’arrive. Je panique. La branche tombe et aussitôt la nacelle se replace pour attaquer une autre face. Alors que j’entends un nouveau cri strident de la tronçonneuse, mes jambes se mettent à frapper frénétiquement le siège devant moi. J’entends à peine la voix de François.

« Eh calme-toi ! Respire ! Ça va aller ? »

Le bruit atroce d’une branche qui s’effondre. Mes poumons sont en feu, comme si l’air autour de moi était acide. Je n’explique plus rien, je suis une furie. Mon arbre est presque nu sans ses branches maîtresses et j’ai l’impression qu’il tremble de froid. Moi, c’est de douleur. La nacelle se range et le tractopelle approche de mon chêne. Je vois les dents entamer la terre et les racines. Je sens des coups de poignard dans mes pieds, puis remonter dans mes jambes. Des dizaines de lames qui s’enfoncent simultanément à chaque respiration. Elles atteignent mon bassin. Je crois que j’ai hurlé. Mes mains frappent frénétiquement contre la vitre. L’un des deux policiers nationaux s’approche de la voiture. La portière s’ouvre.

« Vous arrêtez maintenant sinon on vous passe les… »

Je me jette hors de la voiture. Je ne contrôle plus rien. J’atterris dans les feuilles et me relève instantanément. Je cours. Il y a maintenant un trou béant tout autour de mon chêne. Le tractopelle approche une dernière fois. La pelle se pose contre le tronc. J’entends le moteur vrombir. Je vois un éclair roux. L’écureuil. Un bref instant, je vois avec ses yeux, je sens son désespoir. Puis un impact lourd contre mon corps. J’ai été plaquée au sol. Je relève la tête pour voir mon chêne, mon arbre, pencher lentement, très lentement, retrouver un instant d’équilibre puis chuter, de plus en plus vite. J’ai la vision indécente de ses racines à l’air libre. Puis le fracas atroce de milliers de branches et de feuilles qui percutent le sol. Mon cœur s’arrête. Je m’évanouis.

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19 commentaires sur “Chapitre 6 – Le jour où l’on m’a déracinée

  1. Au départ je pensais que tu racontait ta propre expérience, mais si j’ai bien compris c’est un roman. Tu l’as écris toi même ? Si oui c’est vraiment superbebement bien écris et c’est vite passionnant 🙂
    Bisous.

    1. Merci beaucoup pour ton gentil commentaire 🙂 En effet c’est bien moi qui l’ai écrit, mais à chaque fois je m’inspire de témoignage de personnes croisées pour alimenter le profil des personnages pour justement rendre l’histoire la plus réaliste possible. Ravie que ça t’ai plu ! Bisous !

    1. Merci pour ton compliment 🙂 C’est une question que je me pose souvent : est-ce que l’homme est vraiment destiné à tout détruire ou est-il capable de vivre en harmonie avec le monde qui l’entoure ? C’est justement une des thématiques principales abordées dans ce roman, que j’essaye de creuser en restant le plus fidèle possible à la réalité.

  2. Je te découvre, te lis…
    Te relis.
    Je ne suis pas à l’aise avec l’écriture, j’ai de loin ce talent.
    Moi, je compose 😊…
    Mais j’ai été pris dès le premier mot.
    Merci

    1. Merci pour ton commentaire qui m’a beaucoup touché, je suis ravie que ça t’ai plu ! N’hésite pas à me partager tes compositions, je serai ravie de les découvrir aussi 🙂

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