Chapitre 7 – Le jour où j’ai reconnecté

Les jupes et les débardeurs volent à travers la pièce. Cette fois, c’est Romuald qui prend chaque vêtement, l’examine, me le montre et le jette face à mon refus. Il a insisté pour venir.

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Les jupes et les débardeurs volent à travers la pièce. Cette fois, c’est Romuald qui prend chaque vêtement, l’examine, me le montre et le jette face à mon refus. Il a insisté pour venir. Moi, je me contente de regarder le plant de chêne dans un pot, posé sur le rebord de ma fenêtre. Un cadeau de Romuald. Il est retourné au parc pour prélever ce bébé au pied du cadavre de mon arbre. C’est bien la seule raison pour laquelle il a pu entrer chez moi. Je l’entends fourrager dans mon placard une fois de plus et siffler pour attirer mon attention. Je daigne me retourner. Il tient un jean noir et un petit haut ivoire. Je fronce le nez et reviens à ma contemplation.

« Non merci. »

Je l’entends taper du pied avec un soupir.

« Ça suffit, Angèle ! Tu le fais exprès !

– Je t’ai dit que je n’étais pas d’humeur à voir du monde.

– Et ça fait une semaine que tu vis recluse chez toi, sans laisser entrer personne et sans répondre à nos appels. C’est bon, on a compris. Maintenant, tu vas ressortir. Tu m’avais promis que tu viendrais à mon repas de Thanksgiving et je suis ici pour te faire respecter cette promesse.

– Je te l’ai promis avant tout ça.

– Et ? »

Et rien du tout. Depuis une semaine, j’ai un trou à la place du cœur, ou peut-être est-ce mon esprit qui a été scindé en deux. Je ne sais pas trop. Quand je me suis réveillée, le nez dans les feuilles de mon défunt arbre, j’ai pleuré de manière incontrôlable. Les policiers nous ont laissés partir. Le fait qu’une jeune fille s’évanouisse après avoir été plaquée au sol, tout ça filmé et devant un journaliste, a soudainement fait relativiser les forces de l’ordre sur la gravité de notre manifestation. Romuald et Rita m’ont ramenée chez moi et depuis, je n’en ai pas bougé. Je n’ai pas même touché à mon appareil photo. Je n’ai pas fait exprès d’ignorer leurs appels : je ne faisais juste rien. J’ai dormi, beaucoup. Mais je faisais des nuits sans aucun rêve et me réveillais en sueur. Tout ce noir, ce vide derrière mes paupières closes, était oppressant.

Romuald me fixe en faisant les gros yeux. Après tout ce qu’il a fait pour moi, je peux au moins faire ça.

« Ok, va pour cette tenue. Mais prends un haut noir, je suis en deuil. »

Il lève les yeux au ciel.

« Mais quelle drama queen ! On garde cette tenue. Tu n’auras qu’à te dire que le blanc est la couleur du deuil dans plusieurs pays d’Asie. Enfile. »

J’obtempère dans un silence de mort. Romuald continue de me fixer.

« Quoi ?

– Tu ne crois pas que je vais te faire ton maquillage et ta coiffure quand même ? Je ne suis pas Rita. Va te faire une tête potable. Je ne te présente pas à des gens quand tu ressembles à ça.

– Tu me saoules, Romuald. »

Mais j’obéis.

.

L’appartement de Romuald est immense. Il vit en colocation avec trois autres personnes. Des programmeurs, si j’ai bien tout compris, que l’on ne croise pas souvent car ils sont toujours en vadrouille ou enfermés dans leur chambre à travailler sur un code. Ils laissent souvent tout l’appartement à Romuald qui en profite pour organiser des soirées et faire en sorte que ses proches se rencontrent. C’est un « réseauteur », comme j’aime à l’appeler quand je veux l’énerver. Mais il n’y a pas ce côté factice que l’on pourrait constater dans les événements professionnels. Il fait juste en sorte de présenter les personnes qui ont besoin l’une de l’autre au bon moment. C’est presque magique. Grâce à lui j’ai déjà rencontré des photographes expérimentés prêts à me faire découvrir leur vision. Rita a décroché son premier poste grâce à une personne qu’il lui a présentée. Sans compter les nombreux couples qu’il a déjà formés. Ça, c’est sa discipline préférée. J’ai dû être très ferme à de nombreuses reprises pour éviter qu’il n’intercède en ma faveur. S’il me trouvait la personne idéale, il serait trop ravi de me le rappeler chaque jour.

Ses colocataires Claire, Malik et Isidore sont en train de disposer les premiers plats sur l’énorme table du salon. Romuald n’a pas l’habitude de faire les choses simplement. Chaque met est recherché et préparé avec soin. Il y a en bout de table les fruits de mer : huîtres frites, moules à la sauce tomate, verrines de crabe et crevettes tempura. Au milieu les légumes : des épis de maïs brillants de beurre, des haricots verts en fagots, des pois en salade, des purées de différentes couleurs… Il me semble reconnaître du potiron et à côté de la patate douce. Et enfin, tout au bout, les viandes et poissons : pain de viande, magrets de canard au miel, filets de sole meunière… Alors que je sens mon ventre gargouiller douloureusement, Romuald entre dans le salon en portant un plateau sur lequel trône une énorme dinde farcie. Evidemment, à quoi je m’attendais ? Il n’allait pas oublier le plat central. Isidore l’aide à poser la volaille et à disposer les différentes saucières autour.

« Romuald ? Il y a à manger pour combien de personnes, au juste ? »

Il lève les yeux et compte distraitement sur ses doigts.

« Vingt, vingt-deux… Je dirais environ vingt-cinq. Je t’avais prévenu que ça valait le coup de venir ! »

Lui et ses trois colocataires ont un grand sourire.

« Mais vous avez fait comment pour acheter tout ça ?

Claire prend la parole :

« On a nos moyens. On dira juste que ça paye bien de travailler dans l’informatique. Et l’hôtel de Romuald nous donne les bonnes adresses et nous prête la vaisselle. Alors on se débrouille… »

Elle a un sourire espiègle avant de trottiner vers la porte à laquelle on a frappé. Les convives sont là. Au moins une dizaine de personnes franchit le pas de la porte et s’extasie devant la table de banquet. Je reconnais bien sûr Rita, mais aussi Liz et François. Ce dernier me fait un petit signe de la main avant d’être accaparé par Romuald qui l’emmène aussitôt vers un homme plutôt âgé que je ne connais pas. Rita et Liz me rejoignent pour nous munir d’assiettes et attaquer le buffet gargantuesque. Tout est délicieux. Je crois que je suis revenue trois fois me servir. La nourriture me réchauffe et je me sens un peu mieux. Le trou dans ma poitrine semble se réduire. Rita pose une main sur ma joue.

« On s’est inquiétés, Romuald et moi, mais on dirait que tu reprends des couleurs. Tu as bien fait de venir. »

J’ai un petit grognement d’excuse. Elle a raison : étrangement, le contact de toutes ces personnes me fait du bien, alors que j’aurais pensé préférer rester seule. C’est comme si les bavardages ambiants rechargeaient mes piles : je me ressource au contact de ces gens inconnus. Cette sensation me  donne légèrement le tournis, mais c’est agréable. Comme un début d’ivresse. Je sens mes joues chaudes. Je n’avais jamais ressenti ça avant.

De nouveaux coups retentissent à la porte, Romuald se précipite pour ouvrir.

« Ah Angèle, c’est pour toi ! »

Il se fout de moi ou quoi ? Je ne voulais pas venir et il croit que c’est le bon moment pour me faire rencontrer quelqu’un ?

« Romuald, je te jure que si tu essayes encore de me caser, je…

– Mais détends-toi un peu ! Ça n’a rien à voir. Je te présente Denis ! C’est un ami à moi, il est Brésilien. Je lui ai parlé de la réaction que tu as eue la semaine dernière au parc et il m’a proposé d’en parler avec toi. »

Je ne vois pas ce que mon évanouissement a d’exceptionnel, mais j’accepte. Je l’observe : Denis n’a pas l’air d’être particulièrement dragueur ou menaçant. Grand, les cheveux noirs en broussailles, une petite barbe. Il me fait un grand sourire et un petit signe de la main en guise de bonjour. Puis je croise son regard… et reste figée un instant. Il a les yeux les plus dorés que j’ai jamais vus. Ils donnent un ton incroyablement chaud à son visage. Sans l’expliquer, je lui fais immédiatement confiance. C’est comme si je retrouvais un ami cher après des années de séparation. Je sens les dernières traces de désespoir de ce matin s’effacer comme de la cendre sous le souffle d’un zéphyr. Romuald jette un œil dans le salon et chuchote :

« Montez sur le balcon à l’étage, vous serez plus tranquille. »

Je fronce les sourcils, mais Romuald articule un « vas-y » silencieux. Je suis Denis dans l’escalier.

« Enchantée de faire ta connaissance, mais je trouve un peu curieux que tu veuilles me parler. Tu es psychologue ou médecin ? »

Il a un grand sourire et un éclat de rire chaleureux.

« Mes parents aimeraient bien ! Mais non, rien de tout ça. Enchanté aussi de te connaître, au fait. »

Nous arrivons sur le balcon et nous installons chacun dans une chaise longue. Denis me fournit enfin une explication.

« C’est juste que Romuald m’a dit que tu avais eu des réactions effrayantes la semaine dernière, au parc, quand ils ont coupé l’arbre. Et vu que je m’y connais un peu là-dedans, je voulais voir si mon aide pouvait t’être utile. »

Il s’y connaît en réactions-effrayantes-face-à-un-arbre-coupé ? Magnifique.

« Comment ça, tu peux m’aider ? C’est passé maintenant. Okay, je me suis évanouie la semaine dernière, mais ça ne s’est pas reproduit depuis. »

Il tourne son visage dans ma direction. La lumière des lampions du balcon fait scintiller ses yeux.

« Et est-ce que tu peux dire que tu vas bien, depuis que c’est arrivé ? Tu te sens normale ? Comme si rien ne s’était passé ? »

Bien sûr que non. Depuis l’événement, seul ce repas m’a paru supportable. Quand j’étais chez moi, j’avais l’impression de ne plus exister, d’être seule dans une dimension parallèle. Si je regardais par les fenêtres de mon appartement, j’avais l’impression de fixer un écran de télévision ou un tableau animé. Mais il n’y avait rien que je puisse faire. Je n’avais pas même la force de décrocher le téléphone. C’est comme si l’enchaînement d’événements de ces dernières semaines m’avait finalement écrasée. Je suis d’un caractère plutôt optimiste, « une battante » comme aiment dire mes proches… Mais là, c’était trop. Perdre cette bataille contre la mairie pour sauver mon arbre et être le témoin de sa mort m’a finalement fait capituler. Face à qui ? Je me le demande. Face au monde, je dirais. Je ne m’étais même pas rendu compte que je me battais exactement. Mais c’est une fois enfermée dans le noir profond de mon esprit que j’ai réalisé que vivre était une lutte quotidienne. Ecouter les malheurs des autres, aussi minimes soient-ils, était déjà un acte. Les consoler, les conseiller, encore plus. Comprendre les crises de Valentin, pardonner le geste de Nastasia, repousser Tanim, plaindre Blandine… Toutes ces actions puisaient dans mes réserves de courage et de force que je croyais illimitées. Jusqu’à ce que je me repasse ces dernières semaines derrière mes paupières closes, couchée dans mon lit, et que je me rende compte que le vide en moi me criait de tout stopper. Et j’avais perdu cette petite voix qui trouvait toujours un argument pour continuer.

Denis interprète facilement mon silence.

« Est-ce que tu avais mal là ? »

Il désigne un point au centre de mon ventre, juste en-dessous du cœur. Je prends une inspiration hésitante.

« Non… Pas mal. C’est plus comme s’il y avait un creux, un gouffre… Ou plutôt un trou noir. C’était vide et j’avais l’impression que ça aspirait toute mon énergie ou ma volonté. Mais ça va mieux depuis…

– … Depuis que tu es au milieu de tout ce monde ce soir. J’ai raison ?

– Oui. »

Il appuie son doigt contre mon front. La pression est très légère, mais j’ai l’impression qu’elle crée un fourmillement dans tout mon crâne.

« – Et là-dedans, ça donnait quoi ?

– Rien. Le vide sidéral. C’est comme s’il y avait toujours eu des petits bruits rassurants, des paroles, des images pour meubler mon esprit et que tout avait disparu. J’avais l’impression que mes pensées résonnaient avec un écho oppressant, comme si ma tête s’était transformée en caverne humide et sans lumière.

– D’accord, très bien. Et si tu me parlais de cet arbre ? »

Je sais très bien qu’il ne me demande pas son espèce ou l’endroit dans lequel il est planté. Alors je lui raconte tout : les moments de méditation réguliers, les photos qu’il m’a inspirées, le besoin que j’avais de m’y rendre régulièrement pour me ressourcer… J’hésite un instant puis lui décris aussi les rêves où je rencontrais mon clone. Il n’a pas un seul mouvement de surprise à l’écoute de mon récit. J’enchaîne avec les douleurs ressenties lors du découpage puis de l’abattage de mon arbre. Quand j’ai terminé, il pose la main sur mon épaule et la tapote avec un grand sourire.

« C’est génial ! Je suis content que Romuald nous ait présentés ! »

Je suis un peu surprise par sa réaction.

« Comment ça, « génial » ? Tu veux dire que c’est normal tout ça ? »

Il a une grimace.

« Hmmm normal, oui. Commun, non. Mais je peux t’aider à aller mieux, c’est ça qui est important.

– Comment ? »

Il s’installe en tailleur sur la chaise longue et me fixe avec sérieux.

« Ma famille a l’habitude d’aider les gens dans ton cas. C’est notre spécialité depuis des générations. Par où commencer ? Romuald m’a dit que tu étais une artiste. Tu es photographe, c’est ça ? »

J’opine du chef.

« C’est quelque chose que l’on constate plus souvent chez les artistes, mais tout le monde peut y être sujet. Tu vois… Prends le monde comme un tout. Les hommes, les animaux, les plantes… Tout est connecté à la Terre, comme un immense réseau avec des milliards et des milliards de fils.

– Okay…

– La grande majorité des personnes ne sent pas ce réseau. C’est quelque chose que l’on a perdu avec le temps. Chacun s’est enfermé dans sa bulle et ne regarde plus autour. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, on peut faire sans, mais disons seulement que c’est dommage. Cependant, de temps en temps, certaines personnes arrivent à se connecter, la plupart du temps sans le faire exprès. C’est souvent le cas chez des artistes, comme toi, qui sont plus sensibles au monde extérieur. Dans de très nombreux cas, cette connexion se fait suite à la rencontre d’un être puissant en énergie – le terme n’est pas super, mais c’est l’idée. Pour toi, il s’agit de ton chêne, mais plus globalement, on parle de « muse ». Il peut bien sûr s’agir d’un humain ou d’un végétal, mais aussi d’un animal, voire d’un minéral. Tu suis toujours ? »

Je fronce les sourcils, mais fais une moue affirmative.

« Tu as réussi à te connecter à la Terre en utilisant ton arbre, Angèle. Le souci, avec cette connexion, c’est qu’une fois qu’elle est créée, il n’y a pas de retour en arrière. Tu l’as pour la vie. Tu étais profondément reliée grâce à ton arbre d’après la réaction que tu m’as décrite lors de sa mort. Une fois ce lien rompu, c’est normal d’avoir ressenti un tel vide. Tu as littéralement perdu le fil.

– Mais je vais toujours rester comme ça alors ? S’il n’y pas de retour en arrière… »

Il éclate de rire.

« Rassure-toi, non. Regarde : là, tu es avec beaucoup de gens et tu te sens mieux, non ? Tu te rapproches d’autres fils, d’autres connexions potentielles, en quelque sorte. Et c’est pour ça que, seule dans ton appartement, tu ne pouvais rien ressentir. Le béton ne contient aucun lien.

– Donc la solution c’est de toujours rester autour de gens ? Pratique. »

Il a un sourire espiègle.

« Tu pourrais, mais j’ai mieux. Prends-le comme tu veux, Angèle, mais tu irradies d’énergie. Je le sens grâce à ma propre connexion. C’est une bonne nouvelle : plus tu es puissante, plus ce sera naturel pour toi de te connecter. Mon rôle va être de t’enseigner comment faire. Tu vas apprendre à te connecter seule, sans passer par ton arbre. »

Ses paroles sont vraies, je le sens, justement dans ce point juste au-dessous de mon cœur. C’est comme une évidence. Je sens mon cerveau chercher à analyser les paroles de Denis, mais il cède rapidement en admettant que quelque part, c’est logique. Ma relation avec mon chêne, c’est une chose, mais c’est aussi ce que j’ai toujours cherché à faire : me connecter aux gens à travers mes portraits. Je n’arrivais jamais à expliquer pourquoi certaines photos ratées me plaisaient plus que d’autres parfaitement réalisées. La réponse est évidente, maintenant. C’est sur ces photos que je voyais leur lien.

« Mais attends, tu dis que je suis puissante. Ça veut dire que je vais avoir des superpouvoirs ? »

Je dois admettre que mon ton est un petit peu plus enthousiaste que ce que j’aurais souhaité. Quoi ? On a le droit de rêver, non ? Mais Denis a tôt fait de me faire redescendre sur terre avec un autre éclat de rire.

« Non, tu ne vas pas voler, désolé ! Tu ne feras rien de surnaturel en fait : parce que justement, ce n’est que ça, c’est la nature des choses. Mes parents m’ont raconté qu’en fonction de la puissance de la personne, elle a plus ou moins de capacités.

– Lesquelles par exemple ?

– Tu as déjà entendu parler des médiums ?

– Ceux qui prédisent ton avenir ?

– Non, ça mes parents m’ont affirmé que c’est n’importe quoi. Je parle de ceux qui communiquent avec les esprits.

– Oui, je vois. Je vais savoir parler avec les morts ? »

Cette perspective aurait plutôt tendance à m’alarmer. A choisir, j’aimerais laisser les défunts là où ils sont.

« Je ne dis pas que toi, tu sauras. Mais les médiums sont des personnes avec une connexion forte. Si bien qu’ils peuvent échanger avec d’autres esprits connectés, vivants ou morts. Plus le médium et l’esprit sont puissants, plus il y a des chances que l’esprit soit ancien, que cette connexion ait duré et soit captée par-delà la mort physique. Ma grand-mère a connu quelqu’un qui s’est connecté avec un esprit vieux d’un siècle !

– Et il a dit quoi ?

– Rien de bien intéressant, c’est dommage. Tu sais, les esprits n’ont pas forcément des choses à résoudre ou une vengeance à assouvir, comme dans les films. Ce sont des personnes lambda qui s’occupent. Lui s’extasiait juste des nouvelles technologies apparemment. »

Je pouffe en m’imaginant papoter avec un esprit à monocle commentant les vêtements de la jeunesse d’aujourd’hui.

« Okay, donc pas de pouvoirs magiques. Sauf peut-être tailler la bavette avec des esprits. Rien d’autre, tu es sûr ?

– Non, après il faudrait que je voie avec ma famille s’il y a d’autres cas. Dis-toi simplement que tu auras à peu près les mêmes effets que quand tu te rendais sous ton arbre, mais tu pourras emmener ça partout.

– Cool ! »

Je sens un frisson d’excitation me parcourir le corps.  Pour la première fois depuis des semaines, je sens la gaieté et la détermination faire un retour timide dans mon cœur. Je note mentalement de remercier Romuald plus tard et de le féliciter pour son jugement.

« Du coup, comment on fait pour me reconnecter ? Je vais chercher un câble ? »

Blague nulle, je sais. Je viens à peine de récupérer mon humour, un peu de tolérance, s’il vous plaît. Mais Denis a un encore plus grand sourire, si c’est possible. Il a l’air ravi de mon empressement.

« Non, pas besoin ! En fait, j’ai déjà tout le matériel qu’il nous faut ici. »

Il récupère sa besace derrière sa chaise longue et fouille dedans.

« La voici ! »

Il me présente un gros caillou marron, presque aussi gros que sa main. J’avoue que je suis un peu déçue : je m’attendais presque à une baguette magique.

« C’est quoi ?

– Du bois fossilisé. L’arbre à l’intérieur a plusieurs millions d’années.

– Ah okay… Et ensuite ? »

Il regarde autour de lui, l’air embêté, puis jette un œil par-dessus le balcon. Du cinquième étage, nous avons une magnifique vue sur la ville.

« Viens avec moi. »

Il me tire par la main et nous empruntons l’escalier. En une seconde, nous franchissons la porte de l’appartement. J’ai juste le temps d’apercevoir Romuald me jetant un œil interrogateur. Je lui réponds par un haussement d’épaules et un air circonspect avant d’être entrainée par Denis. Une fois que nous sommes sortis de l’immeuble, il prend la direction du fleuve.

« On va où, au juste ? »

C’est juste à titre d’information, il a ma confiance totale. Mais cette expédition nocturne m’intrigue au plus haut point.

« Il y a une île sur le fleuve. J’ai besoin de t’emmener quelque part où tu auras une connexion directe avec la terre. Mais c’est compliqué de trouver quelque chose qui n’a pas au moins une couche de béton enterrée en ville. »

Encore une fois, je vois instinctivement la logique de la chose, sans que mon cerveau n’arrive vraiment à l’analyser. En temps normal, j’aurais trouvé cette expédition ridicule : je connais cette île, elle est encore loin et les températures commencent à être négatives. Mais ai-je vraiment le choix ? Je viens à peine de quitter un groupe de gens et je sens déjà les tentacules du désespoir tenter un retour dans mon cœur. Je me concentre sur le contact de la main de Denis et calque mon pas pressé sur le sien.

.

Je ne vous ai jamais parlé de ma ville, je crois. Elle est magnifique de nuit. Denis et moi alternons entre les rues étroites pavées et les grands boulevards, guidés par la lumière des lampadaires en fer forgé. Le froid a fait fuir les piétons et le bruit de nos pas résonne contre les murs de brique. Ce rythme me berce. Il n’y a presque plus d’arbres dans les rues, c’est dommage, mais certains habitants ont compensé ce manque de verdure en créant de petits jardins bien entretenus devant leurs immeubles ou maison, les transformant en logement de poupée.

Les habitations ont de grandes baies vitrées en rez-de-chaussée cachées par des rideaux translucides. On peut seulement deviner l’activité des familles en ombre chinoise. J’adore me promener à l’heure où ils allument les lumières tamisées et imaginer leur début de soirée. Je n’emprunte jamais les allées de gravier, évidemment, mais même à distance, ces visions me réconfortent comme une soirée de Noël.

Denis ralentit le pas à l’approche du fleuve. L’île n’est plus très loin. Nous longeons les quais en passant les différentes petites échoppes proposant de quoi grignoter aux couples venus roucouler devant les flots. La plupart des bancs sont vides au bord de l’eau. Le froid, toujours. Vu notre marche rapide, nous ne le sentons pas. Denis ne semble même pas essoufflé. Nous franchissons finalement le pont de fer permettant d’accéder à l’île.

« Okay, au bord de l’eau maintenant. »

L’île n’est pas très grande. Quelques centaines de mètres de longueur, tout au plus.  La mairie a daigné laisser à cet endroit son état sauvage. De nombreux arbres penchant sur les flots et quelques chemins entre les herbes folles en font un lieu agréable pour la promenade. Denis s’arrête enfin sur une petite plage de sable, là où les branches d’un saule nous cachent aux yeux des passants sur les quais. Je le vois retirer son manteau et l’étendre précautionneusement sur le sol.

« Qu’est-ce que tu fais ? Tu vas avoir froid !

– Pas autant que toi, crois-moi ! C’est pour te protéger un peu. Fais pareil avec ton manteau et allonge-toi dessus. »

Je m’exécute en rouspétant. Une fois allongée, j’ai tôt fait de frissonner. Le sol est glacial et les manteaux m’isolent à peine du sable.

« Okay, maintenant prends le bois fossilisé et place-le à même la peau, sous ton cœur.

– Fait !

– Très bien. Ecarte tes bras et pose tes mains sur le sable, paumes contre le sol. Et maintenant essaye de ne pas bouger et de te détendre. »

Je tente de contrôler mes frissons et respire profondément. Denis vient se placer à côté de moi, à genoux.

« Ferme les yeux. »

J’obéis alors qu’il pose son pouce au centre de mon front. Le picotement que j’avais déjà ressenti tout à l’heure se manifeste à nouveau, mais plus fort. J’ai l’impression que de fins arcs électriques partent de ce point et se dispersent jusqu’à ma nuque. C’est étrange, mais pas forcément désagréable.

« Maintenant je vais te demander de me faire confiance et de suivre exactement mes directives, sans réfléchir. Tu es prête ? »

Toujours les yeux fermés, je hoche la tête. Je sens les mains de Denis survoler mon ventre et se placer au-dessus de la pierre. Le picotement familier se reproduit dans mon estomac.

Alors que je sens la pression de ses mains sur le bois fossilisé, la roche s’alourdit soudainement. Les muscles de mon ventre se contractent alors que mes paupières luttent pour s’ouvrir. Peine perdue : mes yeux sont clos comme si je n’avais jamais su les ouvrir. Je tente de prendre une inspiration : rien non plus. Je sens alors la voix de Denis plus que je ne l’entends. C’est une vibration sourde qui résonne dans mon crâne.

« N’essaye pas de respirer, n’essaye pas d’ouvrir les yeux. Tu n’en as pas besoin. »

J’obéis. Aussitôt la tempête de panique dans mon crâne s’arrête. Tout est calme. Je me sens bien.

« Vois. »

Je sens une nouvelle pression sur mon front, suivie de sa décharge. J’ouvre les yeux… Mais pas les paupières. La sensation me fait penser aux rêves que j’ai faits sous mon arbre. Je me réveille… Mais pas dans la bonne dimension. Mon esprit regarde autour de moi. Tout est jaune pâle. C’est une lumière brillante, douce, chaleureuse. Mes frissons s’arrêtent. J’ai l’impression de flotter. Je suis debout, je crois, mais sur mon estomac, je sens toujours la lourdeur du bois fossilisé. Il fatigue mes jambes et m’entraîne vers le bas. J’abdique et me mets en tailleur pour être plus à l’aise. J’ai l’impression de m’être assise dans un coussin moelleux, ou un nuage. La lourdeur avant inconfortable devient une présence rassurante.

Je sens sans les voir les mains de Denis glisser sur mes avant-bras et se poser sur mes poignets. Guidée par lui, je recule mes bras et vient poser les mains dans le coussin moelleux. Aussitôt, mes bras se figent, collés. J’ai un bref sursaut de panique, puis sens de nouveaux picotements dans mes mains, partant de la paume jusqu’au bout des doigts. Ils continuent le long de mes ongles, passent la barrière de ma peau… Je sens ma chair les suivre, comme si mes doigts s’allongeaient. Je reconnais les ramifications des picotements dans mon cerveau. Ce sont des racines. Elles s’enfoncent de plus en plus profondément dans le nuage.

C’est alors que la musique commence. J’ai l’impression que mes oreilles explosent. Un son beau, clair, puissant, comme si des milliers de voix chantaient à l’unisson en même temps que tous les bruits d’animaux existants, avec en fond le son du vent dans les feuilles de milliers de plantes. J’entends des rires, des paroles incompréhensibles prononcées avec excitation, des cris de victoire et de premiers vagissements de nouveau-nés.

Mes jambes se mettent à glisser pour s’allonger et rester collées au sol, elles aussi. Les picotements semblent suivre une spirale autour d’elles, comme des lianes. Ces lianes plongent soudainement dans le sol, entrainant une partie de moi avec elles. J’ai l’impression de pousser, comme une plante. Je me sens grandir, me ramifier et chercher à aller plus loin dans le nuage cotonneux.

Des flashs de lumière apparaissent devant mes yeux. Ils sont d’abord flous, puis l’image se précise peu à peu. Je reconnais des montagnes, des couchers de soleil exceptionnels, des océans déchaînés, des étendues d’arbres et des cascades magnifiques. Ces visions passent à toute vitesse avant de pénétrer dans mon crâne. Si je me concentre sur l’une d’elle, elle ralentit un instant et la musique s’accorde pour retranscrire les sons d’une forêt tropicale, des craquements d’un glacier ou de l’éruption d’un volcan. Je m’extasie.

Une secousse au niveau de mon nombril. Le sol sous mes mains cède et je me retrouve soudainement allongée dans le nuage. Le poids de la pierre sur mon estomac se fait un peu plus ressentir chaque instant, puis elle s’enfonce dans ma chair, comme si j’étais soudainement devenue inconsistante. Mais je sens sa présence juste sous mon cœur.

Et soudain, elle explose. Je sens mon être rayonner alors qu’il m’est impossible de bouger. Je vois la lumière émaner de chacun de mes pores, partant du morceau de bois fossilisé en mon centre. Je vois une pousse d’arbre, semblable au plant près de la fenêtre de mon appartement, jaillir de mon cœur. Elle est translucide, faite de lumière dorée. Elle grandit, grandit, jusqu’à donner un tronc et des branches robustes, habillées de feuilles dorées. En même temps, je sens dans mon dos des racines pousser à toute vitesse et s’enfoncer plus loin que mes mains et mes jambes l’ont fait auparavant. Mon corps n’a plus de limite. Je ne distingue plus ma chair du nuage dans lequel je suis, du monde auquel j’appartiens. Je sens mes racines descendre plus loin, toujours plus loin, luttant contre la pression qui augmente petit à petit. Elles finissent par se figer. Le nuage autour se transforme et devient de la lave en fusion qui nourrit mes racines. Je reconnais la lave ayant déjà parcouru mon corps au moment de frapper Tanim. J’y puise pour projeter mon feuillage plus haut. Des fleurs apparaissent sur mes branches, puis des fruits. Des pommes. Des centaines et des centaines de pommes rouges. Sans l’expliquer, j’en suis incroyablement fière. Je suis devenue un pommier immense et puissant. J’exulte dans ma propre lumière.

Puis, quelque part dans une autre dimension, je sens la main de Denis caresser le haut de mon crâne. Aussitôt, tout autour de moi se met à tourner, de plus en plus vite. Les feuilles, les racines, les pommes, le sol… Tout se déforme, comme aspiré dans un immense vortex dont le centre se trouve juste sous mon cœur. Mon corps reprend une consistance, je sens mes jambes et mes bras se décoller du sol, tandis que les images et les sons sont aspirés par ma poitrine. Les dernières voix disparaissent. Un instant, tout est blanc et silencieux. Puis je sens le sol se dérober sous mes pieds et je chute.

.

Je me redresse violemment en aspirant une grande goulée d’air. Denis est de retour à mes côtés, je suis au bord du fleuve alors que le ciel commence à s’éclaircir avec l’arrivée du jour. Je regarde autour de moi. Pas de doute, je suis revenue.

« Il est quelle heure ?

– Environ 7h30. On a passé une bonne partie de la nuit ici. »

Denis me regarde toujours avec le sourire, mais je sens qu’il est fatigué… et gelé. Je me relève précipitamment pour lui rendre son manteau. Alors que je me remets debout, je sens le bois fossilisé glisser de sous mon t-shirt. Deux morceaux atterrissent dans le sable.

« Oh non ! Ta pierre est brisée. C’est grave ? »

Je vois une ombre passer devant le visage de Denis alors qu’il ramasse les deux roches et passe le doigt sur les bords nets.

« Non, ça arrive parfois quand la pierre est trop petite pour contenir la puissance de la personne. Aucun souci. Par contre, je n’ai jamais vu quelqu’un briser une pierre de cette taille… »

Il relève les yeux et plonge son regard dans le mien. Je vois ses sourcils se froncer.

« Je demanderai à mes parents. Ça va toi ? Tu te sens comment ? »

Je lui réponds par un immense sourire. J’ai l’impression de rayonner, comme si le trou noir au-dessous de mon cœur avait été rempli par de la lumière dorée. Je sens de la lave parcourir mon corps, sans pour autant être en colère. Je suis une véritable boule d’énergie. J’ai l’impression de pouvoir soulever des montagnes.

« On ne peut mieux ! Merci Denis, je ne me suis jamais sentie aussi bien de ma vie. »

Nous ramassons nos sacs puis quittons l’île. Alors que nous parcourons les quais en sens inverse, les premiers rayons de soleil apparaissent sur la ville.

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17 commentaires sur “Chapitre 7 – Le jour où j’ai reconnecté

  1. Coucou, j’avais lu un de tes chapitres « le jour où l’on m’a déracinée », et j’avais beaucoup aimé. tu as un vrai don pour l’écriture mais aussi pour l’audio tu sais mettre l’intonation et ça met des frissons dans certains passages, je t’encourage à continuer

  2. Quelle nuit pour Angèle ! Heureusement qu’elle est bien entourée par ses amis. J’aime beaucoup le personnage de Denis et ce qu’il apporte à ce moment de l’histoire.

    A bientôt pour les prochaines aventures d’Angèle !

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