Chapitre 9 – Le jour où j’ai (enfin) agi

Je n’arrive plus à dormir. Dans mon lit, je reste couchée, les yeux fixant le vide, pendant que des tourbillons rugissent dans mon crâne. Je n’arrive toujours pas à maîtriser cette énergie retrouvée. J’ai envie de me lever et de partir danser, mais même Romuald, l’oiseau de nuit, a des limites sur le nombre de sorties en club. Alors j’échafaude, je planifie, je projette. Dans mon cerveau ont lieu des batailles formidables où l’opprimé remporte des victoires éclatantes contre des tyrans prenant les traits de Tanim. Denis avait raison, j’ai retrouvé toutes les sensations qu’autrefois, je ne ressentais que sous mon arbre. Mon imagination est débridée. C’est magnifique, mais un peu épuisant.

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Je n’arrive plus à dormir. Dans mon lit, je reste couchée, les yeux fixant le vide, pendant que des tourbillons rugissent dans mon crâne. Je n’arrive toujours pas à maîtriser cette énergie retrouvée. J’ai envie de me lever et de partir danser, mais même Romuald, l’oiseau de nuit, a des limites sur le nombre de sorties en club. Alors j’échafaude, je planifie, je projette. Dans mon cerveau ont lieu des batailles formidables où l’opprimé remporte des victoires éclatantes contre des tyrans prenant les traits de Tanim. Denis avait raison, j’ai retrouvé toutes les sensations qu’autrefois, je ne ressentais que sous mon arbre. Mon imagination est débridée. C’est magnifique, mais un peu épuisant.

Et puis il y a lui. Dès que j’y pense, ce point sous mon cœur se tend et mon âme se remet à la recherche de réponses. Pourquoi ai-je l’impression de manquer de lui, alors que je ne le connais pas ? C’est indescriptible, c’est comme si nous nous étions complétés, dans une autre vie. Mon âme connait son nom, mais pas mon cerveau et cette sensation de l’avoir toujours au bout de la langue est insupportable. J’ai beau tenter de faire le vide dans mon esprit, il revient toujours avec cette même puissance au sommet de mes pensées. Je n’ai rien pour le retrouver et c’est une torture. Alors pour me soulager, mon crâne continue d’être la scène de scénarii impossibles où l’on se croiserait au coin d’une rue, où il m’empêcherait de me faire renverser par une voiture, où il débarquerait dans le bureau de Tanim et me sauverait. Que celui qui n’a jamais fantasmé de la sorte me jette la première pierre. Et comme ça, j’attends le sommeil qui ne vient pas, jusqu’aux premières lueurs de l’aube qui semblent m’assommer. Je dors alors trois heures et me réveille, complètement reposée.

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Rita a voulu que je l’accompagne, aujourd’hui. Elle est assistante sociale depuis plusieurs mois déjà, mais cet après-midi, elle affronte son premier cas « sur le terrain », avec un enfant. Elle m’a demandé de l’accompagner au moins pendant le trajet en voiture, pour lui donner du courage. Son visage est fermé, j’hésite à le mettre sur le compte de la conduite ou sur le stress. Elle a rendez-vous dans une école primaire en banlieue, pour rencontrer un garçon de neuf ans. Son institutrice a signalé des bleus sur son corps, plus gros et plus nombreux que la normale pour un enfant de cet âge. Rita va profiter du fait que le garçon est à l’école, loin de ses parents, pour l’interroger. Elle devra ensuite déterminer s’il y a potentiellement maltraitance et lancer les démarches nécessaires. Cela peut aller jusqu’au placement de l’enfant en foyer et à la prison pour ses parents. Je comprends sa nervosité. Je mets un peu de musique pour alléger l’atmosphère et me contente d’être là pour elle, silencieusement.

Nous arrivons près d’une barre d’immeuble. L’école n’est pas loin. Rita se gare un peu en retrait, nous sommes cachées derrière des containers à poubelle. Elle coupe le moteur puis pose doucement les mains sur le visage en prenant de profondes inspirations.

« Ça va aller ? »

Une expiration lente me répond. Je connais Rita, elle va y aller, elle réunit juste un peu de courage. Je lui frotte le dos en signe de soutien en essayant  de lui transmettre un peu d’énergie par ce geste.

Concentrée sur mon amie, je n’aperçois pas l’homme qui s’approche de la voiture et fais un bond quand il frappe à la vitre. Bon sang ! Je fusille l’intrus du regard. Il est jeune, 17 ans, tout au plus. J’entrouvre ma fenêtre.

« Oui ? »

Il se frotte nerveusement le nez avant de se pencher.

« Tu veux quoi ? »

Il a chuchoté, très vite. J’ai un haussement de sourcils. Quoi « je veux quoi ? » ? Il semble agacé par mon silence.

« Shit ? Ecsta ? Coke ? Héro ? J’ai de tout. Alors tu veux quoi ? »

Je reste coite un instant. Rita intervient, les mains toujours posées sur ses yeux.

« Angèle, il veut te vendre de la drogue. Ferme cette fenêtre, veux-tu ? »

Je m’exécute pendant que le jeune s’éloigne en enfonçant les mains dans son sweat à capuche. Rita a un petit sourire devant mon incrédulité. Elle éloigne la voiture et trouve une autre place pour se garer.

« Tu n’avais jamais vu de dealer avant ? C’est ma faute, j’aurais dû me rappeler que planquées comme on l’était, il y avait de bonnes chances qu’on soit sur un point de vente.

– Non, ce n’est pas ça. Je me disais juste que c’est tellement… en pleine journée. Il n’a pas école, ce petit ?

– S’il a plus de seize ans, ce n’est plus obligatoire et puis, tu sais, dans ces coins-ci, ils font plus d’argent en dealant qu’en travaillant. »

C’est vrai que la petite ville de banlieue où nous nous trouvons n’est pas la plus réputée. Le taux de chômage est l’un des plus importants de la région et il y a régulièrement des « incidents » se terminant en voitures brûlées. Je suis contente de ne pas laisser Rita seule. Le climat est particulièrement tendu dans l’ensemble du pays en ce moment, alors que de nouvelles élections se profilent. Nous avons croisé plusieurs barrières sur notre chemin et quelques voitures de police et de gendarmerie se mettant stratégiquement en place. Je crois avoir entendu aux informations qu’une manifestation est prévue en fin de journée.

Rita détache sa ceinture avant de me lancer :

« Tu veux rester dans la voiture ou tu vas faire un tour ?

– Je vais trouver un endroit où prendre un café pas très loin. Vas-y et courage ! Je sais que tu vas y arriver. »

J’ai un petit sourire d’encouragement avant qu’elle ne s’éloigne d’un pas décidé. Il y a un café juste en face de l’école, c’est parfait ! Je m’installe pour patienter.

.

Rita sort de l’école une heure plus tard. Elle n’a pas l’air bien. Elle titube un peu avant de s’asseoir sur un bloc de béton. J’accours aussitôt.

« Ça va ? Il y a eu un problème ?

– Ça va, ça va. J’ai tenu jusqu’à maintenant. Là j’ai juste besoin de relâcher un peu. »

Elle a des larmes plein les yeux. Je l’entends de nouveau inspirer et expirer fortement.

« Si tu avais vu ça. Il m’a montré ses bleus, il en a partout sur le corps, mais bien cachés par ses vêtements. Il porte des marques de brûlures de cigarettes. Il a même une dent cassée. »

Son regard est fixe. Je lui frotte de nouveau le dos pour l’apaiser du mieux que je peux. La lave remonte dans ma gorge, mais je me contiens devant Rita. C’est elle qui doit régler ce problème et pour l’instant, mon seul rôle est de l’épauler.

« Comment peut-on faire ça ? Si tu avais vu son visage… Il ne disait rien, il n’arrivait pas à sourire, comme s’il n’avait jamais appris. Il n’a rien fait ! Son institutrice m’a dit qu’il avait toujours été discret, qu’elle pensait que c’était juste sa personnalité. Jusqu’à ce qu’elle découvre les bleus. Son t-shirt s’est accroché dans son pull alors qu’il l’enlevait en classe. Ça n’a duré qu’une seconde. Tu te rends compte ? Sans ça, on n’aurait jamais rien su. »

Je ne sais pas trop quoi répondre.

« Tu penses que ses parents le maltraitent ?

– Son père, oui. C’est ce que je pense après avoir discuté avec le petit. Il n’est pas impossible que la mère soit battue, elle aussi. L’institutrice ne l’a vue qu’une seule fois, et elle m’a dit avoir eu l’impression qu’elle était terrifiée par son mari. »

Son regard devient dur.

« C’est souvent éprouvant, tu sais, le métier que je fais. Mes collègues m’ont raconté des histoires qui font froid dans le dos. Merci d’être là pour ma première fois. Maintenant, il faut que je m’assure de la sécurité de cet enfant. »

Elle dégaine son téléphone et s’éloigne pour passer son coup de fil. Je la vois attendre, raccrocher, recommencer. Une fois, deux fois. Finalement, quelqu’un semble répondre. Je suis trop loin pour entendre la conversation.

Autour de nous, les quelques gendarmes postés s’agitent et se mettent en place. J’entends une rumeur lointaine, la manifestation doit être sur le point d’arriver. Qu’est-ce qu’il se passerait, là, si je révélais ce qu’il se passe dans cette école à l’un des gendarmes ? Est-ce qu’il interviendrait ? Evidemment, ce n’est pas la procédure habituelle pour un gendarme, donc je doute qu’il en ait le droit. Mais en tant qu’être humain ? Oserait-il ?

Un éclat de voix ramène mon regard sur Rita. Son visage était résolu, tout à l’heure. Mais je le vois prendre une expression surprise, puis colérique. Vous avez déjà vu Rita en colère ? … Moi non plus. C’est d’autant plus choquant. Elle hurle dans son téléphone.

« Comment ça, on ne peut rien faire maintenant ? Mais c’est urgent ! Je vous dis que j’ai pu constater les faits moi-même ! Il faut que la procédure continue le plus rapidement possible avant qu’il n’y ait de plus graves séquelles ! »

Un silence. Son interlocuteur prend plusieurs minutes pour expliquer quelque chose. Rita a de rapides hochements de tête.

« Mais qu’est-ce que ça peut lui faire, à lui, qu’on manque de personnel ? Personne ne peut intervenir ? Je vois des gendarmes ici ! Ils ne seraient pas mieux utilisés à s’occuper de ce genre de cas, plutôt que de regarder des personnes qui défilent tout l’après-midi ? »

Heureusement, les clameurs de la manifestation qui arrive couvrent le son de sa voix. Les gendarmes ne nous prêtent aucune attention. Rita raccroche rageusement et revient s’asseoir sur le bloc de béton.

« Qu’est-ce qu’il se passe ?

– Attends, laisse-moi réfléchir, il faut que je trouve une solution. J’ai appelé l’administration pour lancer la procédure de signalement. Au début, la personne au téléphone ne voulait même pas prendre ma requête. Puis elle m’a dit qu’elle était toute seule dans son service et que de toute façon ça ne servirait à rien, la demande ne serait pas traitée avant des mois. Des mois ! Tu te rends compte ? »

Je sens son indignation. Les bras m’en tombent autant qu’elle.

« Mais pourquoi t’ont-ils envoyée s’ils ne comptent rien faire ?

– Parce que c’est la procédure ! On nous fait remonter un problème, on vient vérifier et après, l’administration passe le dossier à un service qui interviendra chez les parents. Et si nécessaire, ça se termine au tribunal. Mes collègues m’avaient prévenue. Avec les restrictions budgétaires des pouvoirs publics, on n’est plus assez nombreux pour faire le boulot. Mais je n’arrive pas à croire que ce cas-là puisse durer des mois ! J’ai vu ses mains Angèle ! Il avait du mal à écrire, ses doigts étaient déformés et je crois que c’est parce qu’il avait des os cassés qui n’ont pas été soignés ! »

Elle pleure pour de bon, cette fois-ci. Je la laisse aller sur mon épaule tout en la consolant. Elle s’accorde dix secondes puis relève la tête. Je plonge mon regard dans le sien.

« Du coup, c’est quoi le plan ? On ne va pas rester là sans rien faire. »

La sonnerie de l’école retentit. La fin des cours. Rita essuie ses larmes.

« Je vais attendre que quelqu’un vienne chercher l’enfant, en espérant que ce soit son père et je vais parler avec lui. Peut-être qu’en lui proposant de se faire aider, on arrivera à quelque chose. »

Elle outrepasse ses droits et devoirs, je le sais et elle le sait. Mais je la regarde s’éloigner d’un pas résolu vers l’entrée de l’école. Comment faire autrement ? Dans quel monde vit-on s’il nous est interdit d’intervenir quand un enfant est en danger ? Des mois avant que ce cas ne soit traité… Vraiment ? Comment une administration peut être à ce point rouillée pour trouver ce genre de situation acceptable ? Je fais confiance à Rita pour faire de son mieux, même si j’aimerais l’accompagner pendant qu’elle parle aux parents. Juste au cas où. J’ai un mauvais pressentiment, comme celui qui m’étreignait, avant l’entretien avec Tanim.

La manifestation est là maintenant. J’ai du mal à distinguer les revendications au milieu du brouhaha, mais au vu des pancartes, c’est un ras-le-bol général. Il y a facilement un millier de personnes. Et si j’allais leur raconter la réponse qu’a eue Rita ? Un bref instant, j’imagine la foule se précipiter droit dans l’école et protéger l’enfant.

Avant que je n’ai le temps d’y réfléchir, je me dirige vers la manifestation et emprunte un mégaphone à l’un des participants. Je cours vers un bâtiment proche où une sorte de gradin m’offre un point surélevé. Le larsen du mégaphone me vrille les tympans quand je l’allume, mais je suis déjà en train de hurler.

« Ecoutez-moi ! Il y a dans cette école un enfant qui a besoin de vous ! Il est battu par son père et l’état ne fera rien pour lui ! Ce n’est pas normal ! Qui me rejoindra pour le protéger et s’assurer qu’il est en sécurité ? Qui sera prêt à l’héberger en attendant que la justice fasse son travail !? Qui ? »

Quelques personnes ont levé les yeux vers moi, mais chacun s’agrippe à sa pancarte et défile comme si je n’existais pas. Je n’en reviens pas. Comment peut-on manquer ainsi de cœur ? Même moi, je n’ai pas vu cet enfant et je me fais déjà plus de soucis pour lui que n’importe quelle mère dans cette assemblée.

« Vous ne m’avez pas entendue !? Il y a des parents parmi vous ! Vous ne ferez rien pour un enfant !? Et si c’était le vôtre, demain, qui était en danger ? »

Cette fois-ci, les manifestants évitent carrément mon regard. Je toise la foule en sentant la rage monter en moi. François avait raison. Les gens ne veulent bien s’indigner que quand ça ne leur demande pas trop d’investissement. Je ne sais plus quoi faire. J’espère juste que Rita aura eu plus de succès.

Soudain, j’entends une voix derrière moi, aux pieds des gradins.

« T’étais ri-di-cule. »

Je me retourne, prête à envoyer valser la personne osant rire de ce genre de situation. C’est l’inconnu de l’autre soir. Je manque une inspiration et me retrouve à tousser misérablement sur mon gradin. Il attend patiemment que je reprenne mon souffle, avec toujours le même sourire moqueur sur les lèvres. Je m’énerve.

« Va te faire voir ! Ça sert à quoi, ta réflexion ?! Si tu ne vas pas m’aider, dégage ! »

Je descends du gradin en l’ignorant du mieux que je peux. Je suis bien trop concentrée sur ma mission pour écouter mon cœur qui bat la chamade. J’avise des parents dans la foule. Le père tient son enfant sur ses épaules.

« Monsieur, madame ! Excusez-moi, écoutez-moi ! Il y a un garçon dans cette école qui a besoin d’aide. Pouvez-vous venir avec moi pour parler avec son père et… »

La mère me regarde d’un air mauvais et le père me tourne le dos et repart dans la direction opposée. J’hallucine ! Mais sérieusement, comment peuvent-ils ne rien faire ? La foule m’évite alors que je me tiens dans le courant des manifestants.

« Est-ce qu’il y a quelqu’un pour aider un enfant ? »

Toujours rien. Mes bras s’affaissent le long de mon corps. Je refuse que ces personnes soient considérées comme des membres de l’humanité. Si l’on a une once de bonté en soi, on ne peut pas ignorer la situation ainsi.

Je sens une main tirer sur ma manche. Il est revenu. Son sourire est un peu plus gentil cette fois-ci alors qu’il m’entraîne hors de la manifestation.

« Tu perds ton temps, arrête. Viens.

– Tu as une meilleure idée peut-être ?

– Oui, viens et explique-moi, déjà. »

Nous nous asseyons en face de l’école et je lui raconte rapidement les événements. Et je réalise, soudain :

« Mais au fait, tu faisais quoi ici ?

– A ton avis ? J’étais dans la manif’. Je t’ai vue escalader ton gradin et c’est là que je t’ai reconnue. Et puis tu m’as fait de la peine, perchée là-haut toute seule, à essayer de faire dévier toute une foule.

– Je n’essayais pas de dévier la foule, juste de trouver quelques personnes pour mettre la pression au père du gamin. C’est la meilleure idée que j’ai trouvée pour qu’il ne recommence pas.

– T’as l’air d’avoir souvent de brillantes idées, dis-moi…

– La ferme. Encore une fois, je ne t’ai pas vu proposer mieux. »

Je vois Rita sortir pour patienter devant l’école, accompagnée de l’institutrice et tenant la main d’un petit garçon. C’est forcément lui. Son visage est d’une tristesse indescriptible. Il est maigre, chétif même. Ses vêtements longs semblent pendre sur son corps et son manteau est trop grand pour lui. L’institutrice pointe une voiture qui vient de se garer. Un homme en sort. Il ne correspond pas du tout à l’image qu’on se ferait d’un père maltraitant son enfant. Il est grand et maigre, des petites lunettes… Le profil d’un employé de bureau discret. Quand il voit Rita tenant la main de son fils, son visage se ferme et, même à distance, je vois ses yeux flamboyer. J’ai envie d’y aller, vraiment, mais ça ne servirait à rien. Je ne peux que regarder Rita, l’institutrice, l’enfant et son père retourner à l’intérieur de l’école.

« Il faut que je fasse quelque chose. »

Je me lève brusquement, mais il me rattrape par le bas de mon manteau et me tire pour que je me rasseye.

« Réfléchis, un peu. Tu vas faire quoi ? »

Il m’énerve. Il garde nonchalamment les mains dans les poches de son blouson en cuir et n’a même pas pris la peine de rabattre la capuche de sa veste en-dessous. Il a laissé tomber le sourire moqueur, c’est déjà ça.

« J’en sais rien. Ce genre de personne devrait être en prison ! Ça me rend dingue de me dire qu’il va sortir de cette école avec son fils dans les bras et qu’il ne sera pas inquiété avant des mois ! Et encore, c’est seulement si la procédure aboutit !

– Hmhm… Et du coup, je me répète, tu vas faire quoi ? Ce n’est pas comme si tu pouvais toi-même l’envoyer en prison. Ou tu es policière peut-être ?

– Non, mais si je n’ai pas réussi à convaincre la foule, j’arriverai peut-être à convaincre un gendarme. »

Je me lève avec la ferme intention d’en interpeller un. Il me retient encore par mon manteau. Je tire dessus pour me dégager.

« Quoi encore ?

– Tu n’y crois même pas toi. Réfléchis encore. Comment vas-tu faire pour l’envoyer en prison ?

– En voilà une idée : va lui parler. Au bout de cinq minutes, il sera arrêté pour tentative de meurtre sur personne extrêmement agaçante et inutile. »

Puis c’est l’illumination.

« Je sais ! Viens avec moi ! »

Je lui agrippe le bras et l’entraîne à ma suite. Je cours à travers les petites rues pour retrouver la barre d’immeubles et le container à poubelles où nous nous étions garées avec Rita tout à l’heure.

Le jeune est toujours là. Il ne me reconnaît pas. Je m’avance résolument vers lui.

« File-moi de l’héroïne, s’il te plaît. »

J’entends l’inconnu grommeler dans mon dos un « qui dit s’il te plaît, sérieusement ? ». Le jeune est méfiant, puis il semble trouver que je ne représente pas un grand danger pour lui. Il jette un œil aux alentours avant de me répondre.

« Combien ?

– Combien il en faudrait pour être sûre d’être arrêtée si on m’attrapait avec ? »

Ma question le surprend, évidemment, mais il sent la bonne affaire.

« – Un gramme suffit. 50€. Mais si tu veux être sûre, j’ai aussi des promos sur la MD en ce moment. »

J’accepte et débourse 100€ sans broncher, puis il disparaît après m’avoir tendu un petit sachet contenant une poudre beige et deux cachets. Je me retourne vers l’inconnu, avec un regard signifiant « alors qu’est-ce que tu dis de ça ? » et un sourire fier. Il a l’air impressionné.

« Pire négociatrice au monde ! »

Je perds mon sourire, mais me contente de lui faire une grimace et de retourner en courant près de l’école, le sachet soigneusement rangé dans ma poche. Mon cœur bat la chamade et plus seulement à cause de la présence de mon inconnu. C’était quoi cette idée stupide ? Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Faire le pied de grue devant un arbre face à des policiers, passe encore, mais là je tiens de quoi faire de la prison. Et je compte m’en servir ? Mais réveille-toi, Angèle ! Tu n’es pas une héroïne ! Je ralentis le pas, saisie par le doute. Puis, soudainement, je sens sa main dans le bas de mon dos, me poussant gentiment en avant dans un geste rassurant. Mon corps est parcouru par un courant électrique. Aussitôt, j’ai les larmes aux yeux dans un brusque moment de nostalgie antédiluvienne. Mais n’importe quoi ! C’est vraiment le moment d’avoir ce genre de réaction, Angèle ! Mais ce geste aura eu le mérite de me conforter et de renforcer ma résolution. Mon compagnon s’en assure quand même.

« Et maintenant ? Tu vas le faire ?

– Je… Oui, il faut. »

J’hésite encore un instant. Il plonge son regarde dans le mien. Ses yeux ne sont pas gris, mais argentés. Le genre d’argenté qu’on ne voit que sur les bijoux anciens, brillants car polis par le temps. J’oublie de respirer, encore.

« Tu sais que c’est ce qui est juste. Tu dois agir. »

Ses paroles résonnent en moi. Je le sais. C’est à l’encontre de tout ce que l’on m’a jamais enseigné, mais je sens que c’est ce qui est juste. Je ne pourrai jamais entendre parler d’enfant battu sans hurler si je ne sauve pas celui-là, d’une façon ou d’une autre. Il reprend :

« Je suis avec toi. Vas-y, je fais le guet pendant ce temps. »

Je m’approche de la voiture dont le monstre est sorti plus tôt. C’est un vieux tacot rouillé avec une porte d’une couleur différente des autres. Je teste la poignée.

« C’est fermé !

– Mais c’est pas vrai ! On n’a jamais vu aussi peu de jugeote ! »

Je regarde mon inconnu appuyer ses mains contre la vitre et la faire glisser doucement. Je jette des regards inquiets alentours, mais nous sommes entourés de personnes seulement concentrées sur leurs enfants ou leurs pancartes. Les gendarmes surveillent toujours la manifestation. J’en avise même un en train de bailler d’ennui.

La vitre maintenant ouverte, je jette le sachet et les cachets sur le siège conducteur, puis refait glisser la fenêtre dans sa position initiale.

« Et maintenant ? », me demande-t-il.

« Maintenant, je joue la maman outrée. »

Je me dirige droit sur l’agent de police qui baillait plus tôt.

« Excusez-moi, monsieur l’agent ! Oui, vous ! Vous êtes un représentant de la loi, non ? J’ai vu de la drogue dans la voiture là-bas ! Oui, en pleine journée, sur le siège, même pas cachée ! Il y a des enfants ici ! C’est une école ! On ne veut pas de ça ici ! »

Le gendarme fronce les sourcils pour la forme, mais je sens qu’il accueille cette distraction avec plaisir.

« Comment ça, madame ? Où ? Êtes-vous sûre que c’est de la drogue et pas un paquet de farine ? Vous savez, on ne cuisine pas avec ça ! »

Oh s’il pouvait m’épargner les blagues lourdes. Je suis assez tendue comme ça.

« Non, c’est de la drogue dans un tout petit sachet, et des cachets. Venez, je vais vous montrer. »

Le gendarme fait un signe à ses collègues et me suit.

« Voilà ! Regardez, là, sur le siège ! »

Il suit la direction de mon doigt, puis se passe une main sur le front dans un geste d’incompréhension.

« Oui… On dirait bien ! »

Il retourne voir ses collègues au pas de course. L’un d’eux le suit ensuite jusqu’à la voiture.

« Écartez-vous, madame, s’il vous plaît. »

J’obtempère et m’éloigne discrètement, jusqu’à être cachée par la foule de parents venus chercher leurs enfants. Je me poste stratégiquement pour tout de même avoir une bonne vue sur la voiture. L’inconnu me rejoint.

« Convaincant, ton numéro. Tu as des enfants ? »

Je pouffe malgré moi.

« Non. Mais je n’ai pas besoin d’en avoir pour les défendre de manière convaincante. C’est juste… évident. Enfin, ça devrait l’être, en tout cas. »

Il approuve en silence.

Les gendarmes se postent à côté du véhicule et patientent. Le père ne tarde pas à sortir de l’école, poussant son fils devant lui. Il a l’air furieux alors que le garçon, lui, affiche une mine désemparée tout en trébuchant sous la poussée rude de son père. Son expression me noue l’estomac. Je sais au visage de Rita, qui les suit peu de temps après, que la conversation n’a mené à rien. J’ai un pincement au cœur pour mon amie qui aura fait de son mieux. Mais son rôle n’est pas encore terminé.

Père et fils s’approchent de la voiture. Je retiens mon souffle. Un des gendarmes pose la main sur le véhicule alors que le père ouvre la portière. Je suis trop éloignée pour entendre la conversation, mais je devine que le ton monte rapidement. Le gendarme désigne le siège, son interlocuteur vocifère. Uh-oh, l’erreur : il a poussé l’homme en bleu. Son collègue éloigne prudemment le petit garçon alors que le premier gendarme plaque l’agresseur contre la voiture et le menotte. La scène n’a duré que deux minutes. Je n’en reviens pas.

Rita approche du second gendarme, qui la laisse remmener le petit garçon à l’intérieur de l’école. Ils vont probablement appeler sa mère. Elle et lui auront au moins une soirée pour respirer. Peut-être que Rita arrivera même à convaincre la mère de se réfugier chez des parents qui les protégeront. Satisfaite, je regarde les gendarmes enfermer le bourreau dans leur voiture.

« Même pas une once de culpabilité pour avoir peut-être pourri la vie de cet homme ? »

Je réfléchis avant de répondre.

« Non. Même pas. C’est dingue. »

C’est vrai. Je ne sens que la félicité envahir mes veines et me griser de joie. J’ai réussi. Pour la première fois, j’ai agi. Mes actions ont contribué à la construction d’un monde meilleur. Je lance un sourire ravi à mon compagnon.

« Je dois avouer que c’était bien joué. Pas un seul témoin. À part moi, bien sûr.

– Tu n’irais pas me dénoncer ? »

Mais je sais déjà que je peux lui confier ma vie sans m’inquiéter. Cette assurance vient de quelque part, au fond de mon âme. Un écho rassurant. Je repense à sa main en bas de mon dos, tout à l’heure. Ce geste était si naturel…

« Pour te dénoncer, il faudrait déjà que j’ai ton nom.

– C’est Angèle. Et toi ?

– Rémi. »

Nos regards se croisent. Je suis happée par ses yeux argentés. Je pourrais rester ici une vie entière et même plus, si cela me permettait de me sentir toujours aussi bien. Pour la première fois, je sonde aussi son regard. Je sens le point sous mon cœur palpiter. Je lis ce même sentiment en lui, cette évidence et cette tristesse aussi. Et toujours cette nostalgie… Pourquoi ? D’où me vient cette conviction que je le connais, mais d’il y a des millions d’années de cela ? Pourquoi me manque-t-il alors qu’il est face à moi ? Je n’ai pas le temps de mettre le doigt dessus : un de ses sourires moqueurs vient interrompre notre instant.

« Et au fait, je t’ai aidé, non ? Ça ne mériterait pas un petit café, pour mes efforts ?

– Calme-toi. Tu as baissé une vitre, ce n’est pas non plus un exploit. Tu as passé plus de temps à me déconcentrer. »

Ah-ah ! J’ai réussi à lui couper la chique, pour une fois ! Il rit pour se donner une contenance. Je ne lui laisse pas le temps de réfléchir à une répartie :

« Mais vu que tu t’es montré utile au club, l’autre soir, je veux bien t’offrir un café un jour. Donne-moi ton numéro.

– Alors, un dealer a droit à un « s’il vous plaît », mais pas moi apparemment… »

J’ai un claquement de langue agacé alors que je lui tends mon téléphone pour qu’il tape son numéro. Une fois l’échange fait, je lui fais un signe d’adieu et retourne à la voiture de Rita. En marchant, en flottant ou en volant, je ne sais pas trop. Ma tête tourne de bonheur. Tandis que je m’installe dans le véhicule, je vois le garçon et sa mère sortir de l’école, avec les deux le sourire aux lèvres.

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13 commentaires sur “Chapitre 9 – Le jour où j’ai (enfin) agi

    1. Ahaha tous les récits sont au moins en partie tirés de faits réels, mais pas forcément autobiographique, non ^^ Et merci pour ton gentil compliment 🙂

  1. C’est si joliment bien écrit😍. Je découvre avec émerveillement ce chapitre écrit par une lyonnaise en plus 😉 tu sais qu’il y a des sites pour auto éditer ses œuvres littéraires. J’avais vu cette information lors des Quais du Polar à Lyon. J’ai 8 chapitres à rattraper pour comprendre l’intrigue de l’histoire.

    1. Ouiiii ! J’ai vu notamment sur Amazon 🙂 Pour l’instant c’est ma volonté de tous laisser en lecture libre en ligne, mais peut-être que quand le roman sera terminé, je l’éditerai 🙂 Et si tu veux rattraper, n’hésite pas à écouter les chapitres en audio (il y a une playlist sur la chaîe Youtube. C’est parfois plus simple 😉 Merci pour ton gentil compliment en tout cas !

  2. Quel plaisir de plonger dans tes mots.

    Je t’avoue qu’avant de me lancer dans la lecture, j’ai regardé la longueur du texte et j’ai pris un peu peur ! Mais il est 4h30 du matin et je n’arrive pas à dormir. Finalement, une fois commencé, je me suis complètement perdue dedans.
    Il me tarde connaître la suite, et surtout de savoir comment va évoluer cette relation !

    Au plaisir de te lire, belle journée 🙂

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