Chapitre 10 – Le jour où j’ai compris qu’il y avait un problème

Rémi et moi avons rendez-vous à 19 heures. L’idée originelle de café s’est donc transformée en dîner au restaurant et j’entends encore Romuald me sermonner pour avoir contrevenu aux règles de base du « dating ». D’abord un verre et plus tard, le restaurant. Mais pourquoi tous les rendez-vous galants devraient-ils commencer par un café ou un verre ? Par peur de passer trop de temps avec une personne finalement inintéressante ? Personnellement, je trouve qu’un repas fait justement un excellent compagnon de substitution, si besoin. Ou alors, est-ce que c’est par peur d’être soi-même inintéressant ? Pourquoi le cacher ? Ça finirait par se savoir de toute façon. J’avoue que ces rituels amoureux me laissent souvent perplexe.

Merci à mes premiers tipeurs pour leur soutien et leur aide dans la réalisation de ce projet. Et un merci tout particulier à Marie-Georges 1 qui, grâce à son tip, rejoint l’histoire avec le personnage qu’elle a créé : Hannah.

Merci également à Alexandra, Steph et Domi, Jade, Ccalyy, Sadout, Clem, Ludooooo, Stéphane et Jean-Mi <3 

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Rémi et moi avons rendez-vous à 19 heures. L’idée originelle de café s’est donc transformée en dîner au restaurant et j’entends encore Romuald me sermonner pour avoir contrevenu aux règles de base du « dating ». D’abord un verre et plus tard, le restaurant. Mais pourquoi tous les rendez-vous galants devraient-ils commencer par un café ou un verre ? Par peur de passer trop de temps avec une personne finalement inintéressante ? Personnellement, je trouve qu’un repas fait justement un excellent compagnon de substitution, si besoin. Ou alors, est-ce que c’est par peur d’être soi-même inintéressant ? Pourquoi le cacher ? Ça finirait par se savoir de toute façon. J’avoue que ces rituels amoureux me laissent souvent perplexe. Et ce n’est pas tout : depuis quelques jours, Romuald joue les oiseaux de mauvais augure, car j’ai osé envoyer le premier message, dès le surlendemain de notre dernière rencontre avec Rémi.

« Premièrement : jamais une fille ne fait le premier pas. Deuxièmement : tu attends au moins trois jours. »

Selon lui, les filles doivent se faire désirer et ne pas trop montrer leur intérêt, car sinon elles envoient le mauvais message aux hommes. Du mansplaining servi par quelqu’un n’étant jamais sorti avec une femme, c’est fameux. J’ai eu beau lui rétorquer qu’on n’était plus au XVIIIe siècle et que ce genre de dilemmes était oublié depuis longtemps, il n’a rien voulu savoir. Pour lui, ce rendez-vous était voué à l’échec. Mais je pense surtout qu’il est vexé comme un pou de ne pas avoir été à l’origine des présentations et surtout de ne jamais avoir vu Rémi. Romuald se targue de connaître tous les clients du Red&Blue. Pourtant quand je lui ai décrit mon futur date, il n’a jamais pu le replacer. Mais maintenant, j’ai un peu peur de voir Romuald débarquer dans le diner dans lequel nous nous sommes donné rendez-vous, juste pour le rencontrer.

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Le soleil se couche quand je me mets en chemin. J’adore ce moment : le ciel s’éteint, les ampoules des fenêtres et des lampadaires apparaissent. Cela me donne l’impression que, pour moi, la journée commence seulement, que la nuit n’existe que pour voir les néons s’allumer. Les décorations de Noël cachent des étoiles dans les arbres et je me laisse un instant retomber en enfance, m’arrêtant sous les arbres pour loucher et voir les ampoules se transformer en explosion de lumière.

Toute à mes bêtises et le nez en l’air, je ne vois pas la personne qui se glisse derrière moi et m’attrape la main. Avant même que je ne réagisse, je l’entends souffler :

« S’il te plaît, fais comme si on se connaissait. »

Puis plus fort :

« Coucou copine ! Désolée pour le retard ! On y va ? »

Elle me tire par la main et, heureusement, prend le chemin que j’allais emprunter.

« Tu vas où, au juste ? », je souffle tout en la suivant.

« Je ne sais pas. Toi tu vas où ? Désolée si je t’ai surprise, mais il y a un homme louche qui me suit et j’ai vu une fois sur Facebook que cette technique pouvait marcher.

– Pas de soucis, j’ai senti que tu avais un problème. Je vais au Ginger Diner.

– D’accord, allons-y. J’appellerai un taxi là-bas. »

Elle est petite, la peau cuivrée et porte un lourd manteau qui la ferait presque disparaître. Quelques longues mèches brunes s’échappent de son bonnet et volent lorsqu’elle jette des regards furtifs en arrière. Je l’imite, déjà prête à me défendre si quelqu’un s’approche. La tension fait rougir la lave en moi. Il y a effectivement un homme qui nous suit et il mime un baiser quand nos regards se croisent. J’ai une brève réminiscence de mon entretien avec Tanim. J’ai envie de tuer cet homme. Ma voisine doit sentir ma main qui se resserre, car elle presse le pas.

« Allez, ne soyons pas en retard ! J’ai bien envie d’un bon burger ! »

Elle parle fort de nouveau. J’entends l’homme derrière ricaner et dire doucement :

« Tu ne veux pas venir par ici ? J’ai un hot dog. »

Il n’approche pas plus, il se contente de lancer ses phrases dégoutantes dans notre dos. Si seulement je pouvais l’abattre sur place, là, tout de suite. Oui, ce ne sont que des mots, mais il nous les impose. Il prend plaisir dans le fait de nous dégoûter un petit peu plus à chaque phrase. Ma voisine est silencieuse. Je souffle.

« Je n’en peux plus de son petit jeu.

– Parlons, ça couvrira ses mots et ça nous occupera. Tu t’appelles comment ?

– Angèle.

– Moi c’est Hannah. Merci de m’aider et désolée d’interrompre ta soirée comme ça. Tu rejoins des amis ?

– Un rendez-vous plutôt. »

Elle a un petit sourire.

« Un rendez-vous galant ?

– Je ne sais pas trop. C’est un garçon qui m’a aidée, une fois, quand j’ai été agressée. Si l’autre pignouf continue de nous suivre, il pourra peut-être nous en débarrasser… »

J’entends déjà les moqueries de Rémi si je lui demandais ce service, mais je survivrai.

« Et tu fais quoi dans la vie, Hannah ?

– Je suis sage-femme. Je travaille au grand hôpital de l’arrondissement et là je rentrais chez moi tranquillement, après une journée bien remplie. Cet imbécile va me mettre en retard pour mon cours de yoga. »

J’ai un petit rire malgré la situation. Nos mains liées nous réconfortent toutes les deux et je me permets une plaisanterie.

« Prends des cours d’auto-défense la prochaine fois, ce sera plus efficace.

– Tu as vu ma taille ? Je me ferai écraser en deux minutes !

– Pas du tout ! Je me rappelle, j’avais un prof de body-karaté – à cette époque regrettée où je faisais encore du sport – et il donnait aussi des cours d’auto-défense. Pourtant, il mesurait 1m50 les bras levés. »

Quand j’y pense, j’aurais été bien inspirée de prendre ces cours-là aussi, ça m’aurait évité plusieurs ennuis. Notamment l’autre imbécile qui nous suit encore. Heureusement, nous arrivons en vue du Ginger Diner. Mon cœur fait un bond quand je vois Rémi attendre devant, les mains dans les poches de sa grosse veste en cuir et sa respiration formant des volutes de fumée dans la nuit froide. Je n’ai pas le temps de faire les présentations : Hannah se réfugie à l’intérieur du restaurant. Rémi hausse les sourcils alors que j’ai un sourire gêné.

« Elle n’est pas loquace, ta copine. Elle va rester avec nous ?

– Non, je l’ai croisée en route. Ne regarde pas tout de suite, mais il y a un homme qui nous suit. »

Evidemment, il ne m’écoute pas et lève les yeux immédiatement pour fixer notre poursuivant. Celui-ci s’est arrêté à l’entrée du parking du restaurant et fait mine de consulter son portable en me jetant des regards de temps à autre. La présence de Rémi semble le faire hésiter. Le visage de ce dernier se durcit.

« C’est un lâche, on peut le voir rien qu’à son visage. Viens, entrons. On le signalera au patron du restaurant pour qu’il prévienne les autorités du quartier. »

Je doute que cela ne change grand-chose, mais je ne vois pas quoi faire d’autre. A l’intérieur, Rémi va nous choisir une table pendant que je préviens la manager du restaurant et m’assure qu’Hannah va bien. Elle patiente au comptoir en buvant un milk-shake.

« J’ai déjà commandé mon taxi. Il n’arrivera que dans une demi-heure, donc tant pis pour le yoga ! Mais encore une fois, merci de m’avoir aidée. Grâce à toi, j’étais rassurée. Et tu as raison, je vais prendre des cours d’auto-défense. J’ai eu la chance de tomber sur toi, mais la prochaine fois je veux pouvoir m’en sortir seule.

– Ne t’inquiète pas, c’est normal. Et tu as raison : on ne devrait pas avoir à se sentir vulnérable, femme ou pas. Si ça te dit, on pourrait éventuellement y aller ensemble ! Je te donne mon numéro. »

Puis j’ai un dernier sourire et rejoins Rémi. Assise à ma table, je sens encore le regard de notre poursuivant à travers la fenêtre. Je voudrais le déchirer à mains nues. Mon rendez-vous fait mine de ne rien voir et opte pour la distraction. Il ouvre son menu et s’assied plus profondément dans son canapé.

« Alors, qu’est-ce que je vais bien pouvoir commander ? Je pense que je vais prendre ce qu’il y a de plus cher, vu que c’est toi qui paye !

– Eh ! Une minute ! On avait convenu que je te paierai un café. Il est hors de question que je règle toute la note du restaurant !

– Et pourquoi je te prie ? C’est en récompense de mes bons et loyaux services, oui ou non ?

– J’ai connu plus galant, comme garçon.

– Et moi plus soumise, comme fille. Mais comme on n’est plus au siècle dernier, on va peut-être arrêter là les clichés, non ? »

Allez, un point de plus pour le monsieur d’en face. Je grommelle :

« Je veux bien te payer ton café.

– Mon acte héroïque au Red&Blue vaut au moins un milkshake et une moyenne frite.

– Tu as perdu le droit à la frite en passant ton temps à te moquer de moi à la manifestation.

– Bon, tu ne payes que mon milkshake, mais c’est toi qui te lèves pour aller passer la commande. »

J’acquiesce, mais son insistance pour que je paye m’agace.

« Alors je vais prendre un double bacon cheeseburger spécial avec un extra Saint-Marcellin et une moyenne frite avec de la sauce cheddar dessus. Et n’oublie pas : vanille, le milkshake. »

Eh ben ! On ne se laisse pas mourir de faim ! Je lui jette un regard hautain :

«  Tu vas être beau, quand tu ressembleras à un tonneau.

– Oui, je me trouverai magnifique et ce ne sont pas tes oignons, Miss préjugés. »

Il ne sourit pas. Moi non plus.

« Non, mais je dis juste que si tu mangeais ça tous les jours, ç’aurait été plus délicat de me sauver au Red&Blue.

– Et moi je dis que si tu avais mangé un burger au lieu d’une salade, ce jour-là, tu aurais peut-être eu la force de le repousser toute seule. »

Ses yeux flamboient, je sens que les miens aussi. Je me lève et marche jusqu’au comptoir d’un pas raide. Pour qui se prend-t-il ? Déjà, il insiste pour que je paye et aille chercher son repas et ensuite, il m’insulte ?

Puis à mi-chemin, la vérité me frappe. Je crois bien que là, j’ai eu complétement tort. J’étais juste vexée qu’il n’offre pas de payer mon repas et qu’il insiste en plus pour que je respecte mon engagement. Mais il a eu raison. Au nom de quoi m’aurait-il payé ce dîner ? Les rares fois où l’on s’est rencontré, il m’a aidée et j’ai été le boulet. Mais non, engoncée dans mon orgueil et mes préjugés, j’imaginais qu’il aurait pu faire encore un effort, histoire de me séduire, alors que je ne sais même pas si je lui plais. Quelle prétentieuse ! Une vraie petite crétine. Tu mériterais qu’il te plante là, Angèle, pour t’apprendre l’humilité. Rien qu’à cette pensée, je sens mon cœur se briser.

Mais je crois que ce dont j’ai le plus honte, c’est ma remarque sur sa commande. Qu’est-ce qui m’a pris ? Je passe mon temps à me plaindre des personnes du monde du luxe et de la mode, avec leurs manies alimentaires, et à lui, je lui dis de faire attention à sa ligne ? C’est vrai qu’actuellement, son t-shirt laisse deviner des épaules légèrement carrées et un corps plutôt musclé… et ça me plait. Mais qui suis-je pour lui faire des remarques sur ce à quoi il devrait ressembler ? Je m’horrifie. Je suis comme Tanim, en fait. Je trouvais outrageant sa description des femmes, mais je fais exactement la même chose pour les hommes. Ils devraient être beaux, musclés, jeunes… Bravo, Angèle, bravo ! Et ça joue les redresseuses de torts ! Tu en as d’autres, des clichés comme ça ?

A cet instant, je me fais la promesse d’oublier tous mes préjugés et d’exiger de moi-même la même sagesse et ouverture d’esprit que j’attends des autres. Je n’ai pas hâte, pour autant, d’aller m’excuser auprès de Rémi, alors j’attends au comptoir que notre pain à l’ail me soit servi.

Appuyée sur le zinc, j’avise un couple, de l’autre côté de la salle. Elle doit avoir la vingtaine, lui la cinquantaine et ils plaisantent ensemble. J’en profite pour tester ma nouvelle ouverture d’esprit : de prime abord, on pourrait penser que c’est un homme avec sa call-girl, mais ce pourrait aussi bien être un couple fou amoureux bravant les idées préconçues de la société. Elle est plutôt mignonne avec son muffin et son chocolat chaud aux marshmallows, alors qu’elle porte une jupe sexy et des escarpins. Mes préjugés crieraient croqueuse de diamant, ma partialité dit plutôt jeune femme à l’âme d’enfant voulant plaire à son prince charmant. Bon, lui n’est pas très beau, il faut le dire… Enfin, je ne le trouve pas beau. Mais il la fait rire aux éclats en lui tenant la main et en chuchotant dans son oreille. Ils sont très différents, mais mignons, en fait. Je le vois glisser amoureusement sa main sur son genou. Mais je vois aussi sa grimace, à elle, furtive et pourtant bien réelle.

Je me pince l’arête du nez en respirant profondément. Autant en emporte ma nouvelle sagesse. Préjugés ou pas, là, il est évident que cette jeune fille n’est pas amoureuse de cet homme. En y regardant de plus près, il me fait penser à Tanim. L’œil noir et dominant, le sourire carnassier, la montre énorme assortie aux boutons de manchette… Sa victime, par contre, me rappellerait plutôt une biche. Je vois ses sourires forcés, à présent, et la distance qu’elle essaye de créer entre elle et lui. Je ressens son malaise.

Le serveur dépose la corbeille de pains à l’ail devant moi. A l’autre table, l’homme se lève et sort du restaurant, un cigarillo à la main. Je laisse mes pains et me dirige résolument vers la jeune fille restée seule. Elle a un sursaut quand je m’assieds devant elle, mais je prends la parole avant qu’elle ne puisse me dire de partir.

« Bonjour, je m’appelle Angèle. Excuse-moi si je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais j’ai remarqué que tu étais mal à l’aise avec cet homme. As-tu besoin d’aide ? On peut t’aider à partir, si besoin. »

Son expression est à la fois horrifiée et souriante. C’est assez effrayant. Elle a un rire faux avant de me répondre.

« Mais non, qu’est-ce que tu racontes ? Je suis très bien avec Mr Raakshas. Il est très gentil avec moi. Regarde, c’est lui qui m’a offert ça. »

Elle rejette une mèche de cheveux blond platine derrière son épaule et me montre une bague énorme à sa main. Le bijou vaut cher, clairement, mais manque d’élégance. Pareil pour son sac en cuir de marque, ou le reste de ses bijoux. C’est bizarre, j’arrive à repérer les accessoires qu’il lui a offerts. On sent qu’il n’y a mis aucune intention, aucune pensée. Il a juste pris les présents les plus chers. Sa réponse me décontenance un peu, mais j’insiste.

« D’accord, il te fait de beaux cadeaux. Mais ça ne t’oblige pas à accepter des choses qui te déplaisent, tu sais ? Comme supporter sa main sur ton genou. Ce ne sont que des accessoires. Si tu n’es pas bien, tu dois partir. »

Le rire faux, encore.

« Arrête, tu dis n’importe quoi. Il ne m’offre pas que des bijoux, il paye aussi mes études. Sans lui, j’aurais dû m’arrêter après le lycée. »

Elle est idiote ou quoi ? Ses réponses sont jetées dans le désordre entre deux éclats de rire, comme si elle jouait le rôle d’une greluche à demi-folle. On dirait qu’elle cherche à dissimuler son malaise en riant plus fort.

« Tu étudies quoi ?

– Je suis en école d’art. J’aurais voulu devenir illustratrice. »

Je vois enfin une lueur de vie dans ses yeux gris-bleu. Mais cet éclair disparaît rapidement.

« C’est très bien ! Mais pourquoi dépendre d’un pervers pour te payer ton école ? Il y a des bourses pour financer ces études ! Ou tu pourrais travailler à côté !

– Je ne suis pas assez talentueuse pour ça. Et il dit que je suis trop délicate pour affronter le monde impitoyable du travail. Il a raison : j’ai essayé une fois d’être serveuse et j’ai tenu deux jours avant de renverser un plateau. Tu te rends compte ? Je me suis même cassé un ongle ! Non, sans lui, je n’y arriverai pas. C’est pour ça qu’il paye mon école : pour que je puisse avoir un diplôme et après, il me trouvera un petit poste pas trop compliqué dans son entreprise. »

Elle est convaincue de ce qu’elle dit, je le sens. Quelque chose est mort, chez elle. Cette constatation me glace et je sens mes cheveux se dresser sur ma nuque. Elle me fait penser à moi, après la mort de mon arbre. Elle vit dans le noir et elle se raccroche à cet homme qui la rabaisse comme à une bouée.

« Lui, il ne demande que des sourires en échange de me payer toutes ces choses. Pour lui, je suis belle et c’est tout ce qui lui importe. Il dit qu’il n’y a rien besoin de plus chez une femme. Il est gentil, il ne m’en veut pas d’être aussi incapable et il m’aide à pallier mon manque de talent avec son argent. Grâce à lui, je peux faire du dessin dans mon école. Il dit que j’ai raison de profiter de ma jeunesse avant d’affronter la réalité du monde réel. Je lui suis redevable. Alors je peux supporter sa main sur mon genou de temps en temps, si ça peut lui faire plaisir. »

Je dois me rappeler de cligner des yeux. C’est donc ça, le résultat des opinions de gens comme Tanim ? Des femmes convaincues qu’elles sont là pour être belles, incapables de faire quoi que ce soit sans l’appui d’un homme pour payer ce qu’ils appellent leurs caprices ? J’entends la lave rugir dans mes oreilles, si bien que je ne réalise pas que son rendez-vous est revenu dans le restaurant.

« Mado ? Qui est cette personne ? »

Je tourne un œil furieux vers l’homme qui vient de parler. Il transpire le mépris dans sa veste de costard bleu ciel et son jean de marque. L’odeur de cigarillo me soulève le cœur. Il me jette lui aussi un regard mauvais et place sa main sur le dossier de ma chaise dans une pose à la fois dominante et menaçante. J’entends le rire forcé de Mado.

« Rien ! Une amie que je n’ai pas vue depuis longtemps. On parlait de ma nouvelle école !

– Ah oui, l’école que je te paye. Vous avez terminé ? Je ne suis pas venu dans ce bouge pour discuter de tes petites fantaisies avec vous toute la soirée, ma douce. »

Il lui caresse amoureusement le visage alors qu’elle sourit automatiquement. Je me lève brusquement en repoussant ma chaise.

« On avait terminé. »

Il n’y a rien que je puisse faire pour Mado. Elle est définitivement prise dans un piège psychologique qu’elle a elle-même creusé. Lui s’assure qu’elle y reste en sapant tous ses désirs et sa volonté. Il a profité de son manque de confiance en elle et de ses rêves pour la transformer en une poupée obéissante et stupide. Un jour, il se lassera et elle sera de nouveau libre, même si désarmée. Ce jour-là, j’espère qu’elle sera entourée de proches bienveillants pour l’aider à se construire une personnalité.

Mes mains tremblent. La lave me rend sourde. Je récupère les pains à l’ail devenus froids sur le comptoir et rejoins Rémi qui sirote patiemment un verre de soda.

« Un problème ?

– Oui. Je m’excuse pour tout à l’heure. C’était stupide de ma part de croire que, parce que je suis une fille, je n’avais pas besoin de te remercier pour m’avoir aidée. Et ma remarque sur ta commande était déplacée.

– Ça m’a tout perturbé… Regarde, j’ai même pris un Cola Light. »

Je m’assieds brusquement et viens me placer face à lui, en baissant la voix.

« Ce n’est pas tout. Je viens de voir une personne, de l’autre côté du restaurant, qui m’a démontré à quel point les commentaires d’un individu peuvent laisser des traces. Et puis ça m’a rappelé d’autres souvenirs. »

Je lui explique ma rencontre avec Mado puis l’entretien avec Tanim. Ça fait un bien fou de pouvoir exprimer ma colère et ma haine après m’être sentie incapable d’aider la jeune fille. Je revois son expression dénuée de tout sentiment. Une poupée sans couleurs. J’en frissonne.

Rémi écoute attentivement et, alors que je trébuche sur les mots en décrivant l’entretien avec le directeur marque, il pose sa main sur la mienne. Ce geste de soutien est naturel, mais j’ai l’impression que le sang déserte mon crâne, tout à coup, et je m’entends enchaîner des mots mécaniquement sans vraiment leur donner un sens. Ça ne dure qu’une seconde avant que la chaleur de sa main ne vienne au contraire m’éclaircir les pensées et m’insuffler de la force. Quand j’ai terminé, je vois Rémi lever les yeux en direction de l’entrée du restaurant : Mado et son sugar daddy sont en train de partir.

« Il n’y a plus rien à faire pour elle », murmure-t-il.

« Je sais. Et puis dans deux semaines, c’en sera peut-être une autre, et il y en a sûrement des centaines, peut-être des milliers comme ça. Tant qu’il y aura des hommes pour dominer et des femmes pour se soumettre, les personnes comme Tanim et Mado existeront. »

Suis-je triste pour la jeune fille ? Je n’en sais rien. Pour moi, elle ne sera jamais heureuse tant qu’elle sera sous l’emprise de cet homme. Mais je n’arrive pas à faire taire cette voix qui souffle qu’elle s’est elle-même mise dans cette situation et qu’elle n’a qu’à s’en dépêtrer. Ce Raakshas est un tyran, mais peut-on en vouloir à un tigre d’avoir attaqué une antilope affaiblie ?

Non. Une minute. Voilà que je lui trouve des excuses. Avec ce raisonnement-là, on pourrait dire que le poursuivant d’Hannah n’a fait que suivre son instinct de chasseur et a traqué la biche isolée… On rejoindrait les propos de Blandine disant que lui faire un sourire offre la permission à un homme de perdre tout contrôle. C’est une immense connerie.

 

Il n’y a pas d’instinct de chasseur, c’est une fausse excuse trouvée par des personnes incapables de se contrôler et convaincues qu’elles pourront exercer leur pouvoir en toute impunité. Forcément ! Leurs victimes s’adaptent ! Ils ont des Blandine ou des Elodie qui détournent le regard. Ils ont des jeunes filles qui fuient devant eux dans la nuit et ne font que presser le pas en entendant des propos graveleux. Ils ont des Mado qui se liquéfient et abandonnent toute volonté sitôt qu’ils montrent une quelconque supériorité, ne serait-ce que pécuniaire.

C’est leur faute à eux, mais c’est leur faute à elles aussi. Moi compris. Je n’ai rien fait après avoir frappé Tanim, j’ai fui devant le poursuivant d’Hannah et je viens de laisser un nouveau tyran partir. Je suis aussi actrice de ce silence : en me taisant, je leur laisse le droit de continuer.

Rémi déguste tranquillement ses frites au fromage en me laissant ruminer dans mon coin.

« Alors, on va faire quoi ?

– On va aller mettre le feu.

– Cool. Je peux terminer mon burger avant ? »

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19 commentaires sur “Chapitre 10 – Le jour où j’ai compris qu’il y avait un problème

    1. Merci pour ton gentil commentaire <3 Oui la suite est prévue pour le 3 janvier, car je prends un petit break de fin d'années ! Et ensuite, on reprend le rythme d'une parution par semaine ! N'hésite pas à t'abonner sur Instagram, YouTube, Facebok, Tipeee ou à la newsletter pour être avertie 🙂

    1. Ahaha stay tuned 🙂 le débat reviendra régulièrement au cours du récit. La suite sera publiée dès le 3 janvier, après un petit break de fin d’année pour que tous le monde profite des fêtes <3 Très belle soirée à toi !

    1. Merciiii <3 Oui c'est ma voix, que je modifie un peu quand il y a des personnages autres qui parlent 🙂 J'espère que les autres chapitres te plairont/t'ont plu aussi ! ^^

    1. Ouahou merci beaucoup <3 La suite est prévue pour le 3 janvier (car petit break de vacances) et après c'est une publication par semaine 🙂 N'hésite pas à consulter la page Instagram : c'est celle d'Angèle et il y a plein de contenus inédits (photos, stories, questions...) Très bonne soirée à toi !

  1. C’est impressionant, je ne connaissais pas le concept et je dois bien avouer que je suis conquise ahah. Je me demande comment tu fais pour faire passer un message dans une version romanesque (est ce que c’est bien le mot que je boulais utiliser…pas sûr). Le message est bien là, frappant, une bonne claque mais en douceur.

    1. Merci pour ton gentil message 🙂 Souvent, c’est plus simple de faire passer un message par l’ « art » (littérature, cinéma, peinture…) qu’en direct car chacun peut se l’approprier à sa manière ! Ravie en tout cas que ça t’ait plu <3

  2. Et bien ça fait du bien de lire ça, en un chapitre tu traites de beaucoup de sujets importants !! Le récit me rappelle des choses que j’ai vues en voyage à Madagascar, des jeunes filles malgaches accompagnées d’hommes blancs souvent français bieeeeen plus âgées… Elles essaient d’en tirer parti, mais ce sont toujours des formes d’échange asymétriques

  3. J’adore ton histoire et j’ai été particulièrement intriguée par le chapitre sur « le jour où j’ai reconnecté » et l’expérience de reconnection que tu as faites. Il m’est arrivé des trucs similaires, tu as des bouquins ou des sites à conseiller pour un peu mieux comprendre le phénomène ? Merci d’avance et bonne continuation !

    1. Merci pour ton gentil commentaire, je suis ravie que la lecture te plaise 🙂 Pour répondre à ta question, le chapitre sur la reconnexion est un mélange de ressentis personnels et de témoignages (plus une touche de « projection » imaginaire 😉 ), donc je n’ai pas de livres ou sites qui en parlent directement, malheureusement. Par contre, je peux t’aiguiller vers des livres que j’ai lu dans mon approche du sujet : « Comprendre le bouddhisme » et « Méditer au quotidien » (le deuxième seulement si tu n’as jamais fait de méditation, c’est un livre très basique). Ensuite, ce peut être intéressant de te renseigner sur la circulation des énergies dans le corps (tu peux commencer par la notion de « qi ») et pourquoi pas un peu sur la lithothérapie. Je ne sais pas quelles connaissances tu as sur ces sujets déjà, donc n’hésite pas si tu as besoin de plus de précisions ou même si tu veux simplement en parler. Je serais ravie d’échanger avec toi à ce sujet 😉 Bonne journée !

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