Chapitre 11 – Le jour où ils ont payé

Je n’ai pas changé d’avis. Malgré deux semaines de fêtes et d’insouciance retrouvée au milieu de ma famille et de mes amis, je suis plus résolue que jamais. Je n’ai pas revu Rémi, mais nous avons échangé par textos et entre deux discussions sérieuses, nous apprenons à nous connaître, un peu. Il me soutient, il m’aide à échafauder le plan le moins risqué pour réduire Tanim à néant. Il me guide sur ce nouveau chemin que j’emprunte timidement.

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Je n’ai pas changé d’avis. Malgré deux semaines de fêtes et d’insouciance retrouvée au milieu de ma famille et de mes amis, je suis plus résolue que jamais. Je n’ai pas revu Rémi, mais nous avons échangé par textos et entre deux discussions sérieuses, nous apprenons à nous connaître, un peu. Il me soutient, il m’aide à échafauder le plan le moins risqué pour réduire Tanim à néant. Il me guide sur ce nouveau chemin que j’emprunte timidement.

Je ne sais pas pourquoi c’est devenu si important. Cet impératif d’agir. Ce genre d’ennemi existe depuis que le monde est monde. J’en ai déjà croisé, des personnages ivres de puissance, prêts à massacrer l’innocent pour leurs seuls principes et plaisirs malades. Mais j’ai l’impression que Tanim, c’est « le mien ». C’est lui, le début de mon parcours initiatique vers un territoire inconnu. Je ne sais pas ce que ma reconnexion a libéré en moi, mais j’ai l’impression de ne plus pouvoir reculer, ou me dissimuler derrière la vie courante. Il faut que j’agisse pour éviter que le monde et l’humanité ne soient asphyxiés par ces monstres devenus bien trop gourmands et trop libres.

Mais comment ? Étrangement, j’ai l’impression de l’avoir toujours su. Je ne peux pas jouer dans les règles. Il s’y attend. Dénoncer ce qu’il m’a fait ? Porter plainte ? Il a sûrement anticipé ces réactions. Je ne suis probablement pas sa première victime et il a assez d’influence et d’argent pour me discréditer facilement ou étouffer l’affaire. Non, il faut que je supprime le siège de sa puissance : son travail, ses relations et sa réputation. Et pour cela, il faut une action forte.

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Rémi et moi en étions là de nos réflexions alors que nous nous disions au revoir, après notre rendez-vous au Ginger Diner. La question est restée dans mon esprit depuis : comment détruit-on un homme ? Mon cerveau a retourné le problème dans tous les sens pendant plusieurs jours, sans succès. Puis c’est finalement un rêve qui m’a apporté la réponse.

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Le pommier de lumière était le même que celui qui avait poussé lors de ma reconnexion, j’en étais certaine. Mes pieds sentaient le contact du même nuage doré. Tout était tiède et doux, même la musique qui m’enveloppait. Comment avais-je atterri dans ce rêve ? Aucune idée. Je m’étais endormie dans mon lit, j’avais réfléchi au plan pour défaire Tanim, comme d’habitude, mais au lieu de partir dans une nuit agitée, j’étais là, au pied du pommier. Je touchai le tronc translucide : ce contact fit vibrer sa surface et onduler la lumière qui parcourait l’écorce. L’arbre était inconsistant. Seules ses pommes, rouges, grosses et brillantes, semblaient appartenir à cette dimension. J’en caressai une. Le fruit se décrocha sans effort et tomba mollement dans ma main. La pomme aussi était tiède dans ma paume, mais en la tenant, je sentis un fourmillement parcourir mon bras, passant par mon cœur et jusqu’à ma tête. « Étrange… ». Le temps que je formule cette pensée, le fruit disparut en se dissolvant dans ma main.

« Tu trouves ce que tu cherches ? »

La voix pourtant douce me fit sursauter. Mon clone ! Elle avait surgi de derrière l’arbre et me regardait avec un sourire bienveillant. Je la trouvais très différente de la dernière fois où je l’avais rencontrée. Elle portait une longue robe blanche et épaisse, avec une cape de laine et semblait bien plus apaisée. On aurait dit une druidesse. Pas de trace d’arme non plus… A la regarder, on aurait dit que les batailles menées lors de notre dernière rencontre n’avaient jamais existé.

« Ta guerre est finie ? », demandai-je.

« Je pense que tu confonds, viens. »

Elle me prit par la main et aussitôt, le nuage doré et le pommier se dissipèrent pour laisser place à une immense forêt sous la neige. Un grand feu de camp ronflait devant nous et je sentis la chaleur des flammes sur mon visage. Ce rêve était aussi réaliste que les premiers. Mon clone vint s’asseoir sur une caisse près de sa tente et m’invita à l’imiter. Un cheval attaché non-loin de nous eut un petit hennissement quand il reconnut sa cavalière.

Angèle-Merlin me tendit une tasse de café en fer blanc et une énorme couverture en laine. Je lui en fus reconnaissante : mon rêve n’avait pas eu le bon ton de me téléporter avec des vêtements chauds et je commençais à geler dans mon pyjama fin. La chaleur du métal fit revivre mes doigts. Je bus une gorgée avant de rompre le silence.

« Excuse-moi, mais qu’est-ce que je fais ici ? As-tu besoin de moi ? »

Elle s’était saisi d’une boite en bois et en sortit des gâteaux à la cannelle, elle m’en tendit un avant de répondre.

« Pas du tout. Je sais que c’est en général ce qu’il se passe, quand on voyage, mais non, je n’ai pas besoin de toi. C’est plutôt moi qui souhaitais t’offrir un sanctuaire. »

Son bras décrivit un arc de cercle pour montrer le monde autour d’elle. Je remarquai seulement à ce moment la paix des lieux. La forêt couverte par un épais manteau de neige retentissait des petits cris d’animaux sortis temporairement de leur hibernation. J’apercevais le ciel étoilé à travers la cime des arbres nus : la voie lactée ne m’était jamais apparue aussi clairement. L’air que je respirais avait presque le goût de la pureté. Emmitouflée dans ma couverture, à côté du feu, j’étais bien, sereine. Et je sentais une vibration… Une vibration douce, émanant de la terre et des arbres autour de moi, de chaque être sur cette planète. Tout était en paix…

« Tu n’es pas l’Angèle que j’ai vue l’autre fois. Ton monde n’a jamais connu la guerre. »

Elle prit le temps de remuer les bûches avec un bâton avant de répondre.

« En effet, ce n’était pas moi. Et détrompe-toi : ce monde a déjà connu la guerre, il y a très longtemps. Il n’a pas oublié ses ravages. C’est pour cela qu’il s’applique tant à préserver et répandre la paix et la tranquillité. Et c’est pour cela que je recueille les Angèle comme toi : pour qu’il puisse vous montrer un exemple de ce après quoi vous courrez. »

Hein ? Peut-être était-ce l’effet de la chaleur ou du sommeil, mais ses paroles n’avaient aucun sens.

« Attends. Qui ça « il » ? Tu parles de ton monde comme si c’était un être vivant. »

Elle eut un rire clair, sans être moqueur. Je me jurai alors d’essayer la relaxation : j’étais tout à fait charmante quand j’étais détendue.

« Oui, Angèle, ce monde est « vivant », même si le mot est un peu faible pour exprimer ce qu’est réellement l’existence d’un monde entier depuis l’aube des temps. Mais tu as sûrement déjà ressenti cette « vie », vu que tu sais te connecter. »

Elle poussa du doigt le point juste en-dessous de mon cœur.

« Est-ce que tu ressens des choses à cet endroit, parfois ? Ça « hurle » de temps en temps, non ? »

La lave. C’était toujours de là qu’elle partait. Et puis je me rappelai… Lors de ma reconnexion, j’avais senti que les racines du pommier puisaient dans de la lave, elles aussi. C’était la même matière.

« Ce point, sous mon cœur… C’est mon point de connexion direct avec la terre. Non ? Cette lave que j’ai parfois l’impression de sentir couler dans mes veines, c’est quelque chose que je puise dans cette connexion ?

– Exactement. C’est comme ça que ton monde échange avec toi et que tu lui parles en retour. »

Il y eut un petit silence, le temps que j’assimile ces informations. Mon clone reprit.

« Autre chose : tu étais près du pommier quand on s’est rencontrées, tout à l’heure. Quelle était la question que tu te posais ? »

Mon cerveau la formula instantanément : comment arrêter Tanim. Mais avant que je ne puisse la dire à haute voix, je réalisai que j’avais la réponse. Comme si elle avait toujours été là. Mon clone eut un petit sourire amusé face à ma surprise. Je fronçai les sourcils avant de lui expliquer.

« J’ai la réponse, en fait. Je dois m’introduire chez lui. Son bureau. Il y a des documents précieux là-bas : il craint que quelqu’un ne les découvre. Je dois les voler. Je sens son inquiétude… »

Puis je la questionnai.

« Comment est-ce que je peux savoir ça ? C’est comme si je voyais à travers les yeux de Tanim, mais c’est aussi instable qu’une intuition.

– Rappelle-toi : tout être humain est relié à la terre, même si beaucoup ont oublié comment l’écouter. Tu as accès à toutes les informations du monde via ce lien. Tout ce qui se voit, pense, ressent, que ce soit passé ou présent, existe quelque part dans ce réseau. Le pommier est là pour t’aider à trouver ton chemin dans cette infinité d’informations. Quand tu en as eu besoin, tu as su le trouver.

– L’arbre de la connaissance…

– C’est ça. »

En fixant le vide devant moi, je vis une souris se frayer difficilement un chemin dans la neige jusqu’au campement et diriger ses pas vers la boîte de biscuits. Mon clone en sortit un et en posa quelques morceaux devant le petit animal visiblement reconnaissant. J’eus un sourire en repensant à mon écureuil. Angèle-Merlin prit ensuite la souris entre ses mains et la déposa au pied d’un arbre où le rongeur retrouva son terrier. Mon clone laissa tomber le restant de biscuit devant l’entrée.

« On est au-delà d’un monde en paix. C’est un véritable conte de fée », dis-je sur un ton amusé.

« Les fées n’existent pas. Tout cela est bien réel et est atteignable dans ton monde aussi, Angèle. C’est pour ça que je vais à la rencontre de nos clones de toutes les dimensions : pour leur montrer. Tu ressens cette paix autour de nous ? C’est l’équilibre parfait. C’est ce à quoi aspire ton monde, le mien et tous les autres : que chaque être soit connecté, uni, en symbiose avec ce qui l’entoure. Mais c’est une quête longue et frustrante. Si quelqu’un va à l’encontre de ce principe d’équilibre, il crée une distorsion. Si quelqu’un souffre, le monde souffre aussi et par conséquent tous les êtres souffrent de par leur connexion. C’est malheureusement très fréquent : chaque être doit faire des erreurs pour apprendre et certains perdurent dans ces erreurs jusqu’à être irrécupérables. S’ils sont trop nombreux, on arrive à des mondes complètement déséquilibrés, pourris par les guerres et la misère des êtres. Mon monde comme le tien sont le résultat de choix, bons ou mauvais, pris par chaque être vivant. »

C’était logique. Tout ce qu’elle me disait semblait logique, mais l’ampleur de la tâche me désespéra. Je repensai à mon monde, ses travers, ses aberrations, ses injustices… Était-il au-delà de tout salut ? Tant de misère, de tyrans, de douleur… Tant de personnes créant un déséquilibre monstre sans en avoir conscience, ou pire, en en profitant. Je resserrai la couverture autour de moi.

« Pourquoi nous ? »

Mon clone fronça les sourcils dans un signe d’incompréhension.

« Comment ça ?

– Pourquoi nous ? Pourquoi s’occupe-t-on de ça ? Est-ce qu’on a des super-pouvoirs qui justifieraient qu’on s’occupe de cette tâche seules ? Pourquoi est-ce que je sens que j’ai l’obligation de lutter contre ces déséquilibres et injustices, alors que tant de personnes semblent très bien les ignorer ? »

Elle eut un sourire indulgent.

« Nous ne sommes pas seules. Chaque être doué de choix peut potentiellement agir. Certains le font déjà, mais c’est infinitésimal. D’autres ne font rien, car il n’y a personne pour les guider. Beaucoup ont peur. Toi et moi, nous n’avons rien d’exceptionnel, mais nous sommes des artistes. Nous avons une capacité naturelle à regarder le monde, à aimer les êtres qui le composent et à vouloir agir pour leur bien. Nous observons plus que la moyenne des gens et de ce fait, nous nous posons plus de questions. Mais c’est tout. Pas de super-pouvoirs : juste un talent… Qui peut se révéler être un cadeau comme une malédiction. Tout dépend de ton choix de lutter ou de subir. »

Elle vint s’asseoir près de moi et prit mes mains entre les siennes.

« N’oublie pas. Tes choix sont importants. Ceux des autres aussi, mais tu peux influencer ceux qui ont besoin d’être guidés. Rien qu’avec cela, tu déplaceras des montagnes. Regarde mon monde : c’est faisable. Et tu as un rôle à jouer. Commence petit, prends chaque injustice qui s’offre à toi et détruis-la. Ainsi, tu avanceras. »

Ses mains étaient tièdes, sa gentillesse me rassérénait.

« Donc je commence par un monstre et je verrai par la suite.

– C’est ça. Puise tes forces en toi et tu reviendras auprès de l’arbre de la connaissance quand tu en auras besoin. N’oublies pas : tout est en toi.

– Merci. »

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Je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé après ces derniers mots. Je me suis rendormie, je crois, avec au réveil cette sensation d’avoir rêvé. Mais je me rappelais de chaque mot échangé avec mon double. J’ai aussitôt pris mon téléphone pour envoyer un message à Rémi.

« C’est bon. Je sais comment on peut faire. »

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Il m’a conseillé de porter un pantalon moulant, pour ne pas l’accrocher, et un haut ample pour être plus libre de mes mouvements. Rémi et moi marchons côte à côte dans la rue, en évitant le plus possible la lumière des lampadaires. J’ai tressé mes longs cheveux blonds pour mieux les dissimuler sous ma capuche de sweater et j’ai légèrement froid aux jambes dans mon pantalon technique moulant. Je me réchauffe comme je peux en calquant mon pas sur celui rapide de Rémi. L’adresse de Tanim n’a pas été particulièrement compliquée à trouver : son nom n’est pas si courant, une recherche approfondie sur le web a suffi.

Mon cœur bat la chamade. Rémi semble déterminé, mais serein. Quand nous nous préparions, il y a seulement quelques heures, j’ai osé lui demander s’il était coutumier du fait.

« Non, je ne me suis jamais introduit par effraction chez quelqu’un », a-t-il répondu. « Ce n‘est jamais allé jusque-là. Mais on a déjà joué les justiciers, avec des amis. D’où nos tenues : j’ai vite compris lesquelles étaient les plus pratiques pour courir ou grimper. »

Je n’espérais pas plus de précisions, mais j’ai ajouté :

« Pourquoi m’aides-tu ? Je suis une débutante, tu prends des risques. Et ce n’est pas une grande cause. »

Il allait enfiler son bonnet, mais s’est arrêté pour me regarder gravement. J’ai eu l’impression que ses yeux gris pénétraient jusqu’à mon âme. Un frisson a couru le long de ma colonne.

« Si, Angèle, c’en est une. Ce n’est pas parce que ce n’est arrivé qu’à toi, en tout cas à ma connaissance, que c’est moins grave. Si un homme pense qu’il est au-dessus des lois, ça nous affecte tous. Donc j’agis. »

A ces mots, mon cœur s’est serré dans un mélange de reconnaissance et d’appréhension. Maintenant, j’ai toujours peur, mais je puise du courage dans la force de Rémi. Je laisse de temps en temps ma main gantée effleurer la sienne par accident. C’est un jeu stupide, mais il détourne mes pensées de la gravité du moment présent.

Nous arrivons à l’adresse. Je calque mon attitude sur celle de Rémi alors que nous passons nonchalamment devant le portail pour avoir un meilleur aperçu de l’endroit. La villa de Tanim est gigantesque. Elle est un peu éloignée du reste des habitations du quartier, avec un terrain immense peuplé d’arbres et de buissons. Ils nous seront utiles pour approcher discrètement. La villa comporte deux étages, avec des fenêtres cintrées et d’autres panoramiques au rez-de-chaussée. A l’arrière, je distingue un bout de verrière qui, au vu des reflets de lumière changeant qui l’illumine, doit abriter une piscine. Si ce n’était pour les thuyas et les murs qui entourent le domaine, l’ensemble de l’intérieur de la maison serait visible depuis la rue. « Cet homme est trop sûr de lui », ne puis-je m’empêcher de penser.

Nous longeons le mur jusqu’à arriver au bout de la rue. Rémi jette un œil aux alentours avant de sauter le portail du voisin le plus proche, moi sur ses talons. Pas un bruit, pas une lumière allumée : j’imagine que les propriétaires sont partis. Par excès de prudence, nous nous faufilons entre leurs thuyas et le mur mitoyen du domaine de Tanim. Nous évoluons accroupis, jusqu’à atteindre le prochain angle de mur. Rémi prend une impulsion et se hisse en haut de l’obstacle de deux mètres. Puis, assis à califourchon, il me fait signe de suivre. Oh-oh… Je m’agrippe tant bien que mal et me hisse avec beaucoup moins d’élégance. J’entends Rémi soupirer alors qu’il m’agrippe le mollet pour m’empêcher de tomber. Je n’arrive pas à croire que je pénètre par effraction chez quelqu’un alors que j’ai les capacités physiques d’un bulot, mais passons. Nous retombons légèrement de l’autre côté, dissimulés par les thuyas du domaine de Tanim. Tout à coup, une odeur fétide me fait plaquer ma manche contre mon nez. Je vois Rémi faire de même puis me montrer mon pied : je viens de marcher dans le cadavre de ce qui semble être un gros rat. Super. Tant bien que mal, j’essuie mes chaussures dans la terre pour enlever les viscères putréfiés. Cette vision me rassure tout de même : l’animal semble avoir été à moitié dévoré par un chat, ce qui me laisse espérer qu’il n’y a pas de chien dans cette maison pour sonner l’alerte ou nous prendre en chasse.

Nous entamons maintenant la partie la plus aléatoire du plan. Rémi et moi nous séparons pour faire le tour du domaine, chacun couvrant une moitié, avec l’instruction d’étudier toutes les entrées possibles. Entre les pieds des thuyas qui défilent, je prends toute la mesure du luxe dans lequel vit Tanim. La maison semble déserte, mais quelques veilleuses bleutées laissent apercevoir son contenu. Je découvre ainsi une salle de réception où un piano à queue trône sur une petite estrade à côté d’une table de vingt places. Plus loin, je distingue un espace TV digne d’un cinéma, avec des sièges en alcantara et dans une pièce voisine, une cuisine qui ferait pâlir les plus grands chefs avec sa batterie de casseroles en cuivre suspendues. J’aimerais dire que j’admire l’endroit, mais tout est trop : trop brillant, trop grand, trop chargé, trop plein. Une galerie plus éclairée attire mon attention : même elle est trop clinquante. Les montants des fenêtres cintrées sont recouverts de dorures et on distingue à travers les vitres d’immenses tableaux disposés côte à côte. Je ne vois pas bien les sujets des peintures, mais je devine des portraits taille réelle. C’est vrai que Tanim avait évoqué les représentations qu’il avait fait faire de son ex-femme. Figure-t-elle parmi les tableaux ? J’avoue que je suis curieuse de connaître le visage d’un être ayant pu le supporter.

Rémi et moi finissons par nous rejoindre au niveau de la verrière protégeant la piscine creusée, toujours cachés derrière les thuyas. Je regarde ma montre : il nous aura fallu quinze minutes pour faire le tour du terrain en marchant au pas. Le domaine est bien trop grand. Si nous devons fuir la maison, la distance à parcourir à découvert est énorme. Je demande à Rémi les résultats de son investigation.

« Je pense que Tanim est là. J’ai vu une femme, probablement une assistante, sortir dans un couloir à l’étage pour téléphoner. Il doit être dans son bureau : c’est la seule pièce qui dispose de rideaux et ils sont fermés.

– Parfait, c’est là qu’on doit aller ! Tu as vu un moyen d’entrer ? »

Il secoue la tête en se frottant le menton.

« Rien du tout. Pas une fenêtre entrouverte, pas une porte dérobée. C’est soit la porte d’entrée, soit la baie vitrée à côté de la piscine. Et vu l’heure, les deux seront probablement fermées à clé.

– Qu’est-ce qu’on fait ? On en reste à l’observation et on revient une prochaine fois ? »

Rémi se frotte le menton un peu plus vigoureusement.

« Ça m’embête : il est là, donc pas d’alarme, et il n’y a personne à part lui et son assistante. Ce sont des conditions idéales. Dans une maison immense comme celle-ci, ce sera facile de les éviter. Le tout est de trouver un moyen d’entrer. »

Je scrute les environs, à la recherche du moindre détail pouvant nous venir en aide. Casser une vitre ? Elles doivent être épaisses et ce serait bien trop bruyant. Attirer les habitants au dehors ? Pourquoi pas… Mais cela impliquerait de nous séparer, Rémi et moi, pour que l’un fasse diversion, et la perspective ne m’enchante guère.

« On n’a qu’à s’empaqueter dans un carton et faire croire qu’on est un cadeau de Noël livré sur le tard », souffle Rémi avec une pointe de cynisme.

Je le bouscule doucement pour lui indiquer que ce n’est pas le moment de faire des blagues. Mais soudain, sa proposition me donne une idée.

« On va tester quelque chose », dis-je en l’entrainant derrière moi.

Nous rejoignons notre point d’entrée, là où nous avons franchi le mur.

« Rémi, j’aurais besoin que tu retournes dans la rue et que tu trouves un carton, type boîte à chaussures ou quelque chose de cette taille. Avec les fêtes qui viennent de passer, ça ne sera pas trop compliqué.

– Pas de problèmes. Et après ? »

Il m’écoute attentivement. C’est étrange de jouer les capitaines après qu’il m’a emmenée jusque-là en dirigeant les opérations. Je me surprends à fixer sa bouche et la fossette apparue sous l’effet de la tension, et mon attention dérive légèrement. Je me ressaisis en fermant les yeux une seconde. N’importe quoi ! L’adrénaline provoque vraiment des réflexes stupides.

« Après, tu reviens ici sans te faire voir. »

Il saute le mur prestement, aussi souple qu’un chat et pendant de longues minutes je n’entends plus que le bruit du vent dans les branches des conifères. L’odeur de rat mort est toujours aussi atroce. J’entends des bruits de pas légers revenir et vois la main gantée de Rémi réapparaitre en haut du mur. Il lâche un carton de colis usagé. Je vérifie son état : il semble avoir été à peine déchiré lors de son ouverture.

« Je l’ai trouvé dans la poubelle de Tanim. Evidemment, il ne recycle pas », précise Rémi après avoir atterri à mes côtés.

Je regarde l’adresse et le nom de l’homme que je vais bientôt coincer, écrits nettement sur l’étiquette. C’est absolument parfait. Je tire sur le morceau de papier bulle qu’il contient et le déplie soigneusement.

« Qu’est-ce que tu fais ? » me demande Rémi alors qu’une moue de dégoût apparaît sur mon visage.

Avec le morceau de papier bulle, j’enveloppe précautionneusement le cadavre de rat en évitant à tout prix de le toucher. Je fais signe à Rémi d’ouvrir le colis et dépose le corps sur un autre morceau de plastique. En remuant, les restes dégagent une odeur encore plus forte et je ne peux retenir plusieurs haut-le-cœur. Rémi reste impassible, mais il attend plusieurs secondes avant de reprendre la parole, le nez caché dans le col de son pull.

« Okay et maintenant qu’est-ce que je fais de cette horreur ?

– Ferme la boîte correctement et ensuite, tu devras livrer le colis à Tanim.

– Un livreur ? A cette heure ? »

C’est vrai que l’on doit approcher des 21 heures.

« Et si je me faisais plutôt passer pour le fils des voisins qui a récupéré un colis pour lui ?

– Oui, super ! Ça va aller ? Tu te sens de le faire ? »

Il a un petit sourire dans ma direction avant de se hisser sur le mur avec le paquet.

« Si tout est aussi facile, le monde sera bientôt un bien plus bel endroit. »

Je ne peux pas m’empêcher de poser ma main sur son genou, avant de lever la tête.

« Reviens ici aussi rapidement et discrètement que possible ensuite. C’est loin d’être fini. »

J’enlève ma main et il disparaît de nouveau.

La suite se passe comme si je regardais la scène à la télévision. Je vois Rémi apparaître devant le portail, paquet à la main. Il doit y avoir une commande installée dans le bureau de Tanim, car les portes de fer forgé s’ouvrent sans qu’aucune lumière n’apparaisse dans la maison. Alors que Rémi avance d’un bon pas le long de la longue allée, je vois enfin une silhouette féminine passer devant les fenêtres de l’étage.

Je regarde mon complice avancer sans aucune trace de nervosité sur son visage. De mon côté, l’angoisse me paralyse, mes muscles tremblent alors que tout mon corps est tendu vers Rémi. J’ai l’impression que si je le quitte des yeux, si je ne fais pas tout ce qui est en mon pouvoir pour l’accompagner par la pensée, lui transmettre ma force, ma chance, ma volonté ou que sais-je encore… l’opération échouera. S’il y a le moindre problème, Rémi ne pourra pas repasser les grilles du portail gigantesque avant qu’elles ne se referment et je le sais déjà : je ne le laisserai pas se faire prendre seul. Il grimpe enfin les trois marches du perron et sonne. L’assistante ouvre presque immédiatement. Elle est rousse, peut-être à peine plus vieille que moi et très élégante dans un joli tailleur gris. Je sens une pointe de jalousie totalement inadéquate poindre le bout de son nez dans mon esprit. Oui, Angèle, on a souvent vu des couples se former sur un perron autour d’un rat crevé dans une boîte et d’une tentative d’effraction. Bien sûr. L’assistante arrache le colis des bras de Rémi et referme aussitôt la porte derrière elle. Il fait demi-tour et trottine pour franchir le portail qui s’ouvre de nouveau. Quelques minutes plus tard, il est de retour à mes côtés et place naturellement sa main sur mon épaule pour observer la villa avec moi.

« Et maintenant ?

– On patiente, le temps que l’odeur atteigne son nez délicat. »

Le résultat ne se fait pas attendre longtemps. Les lumières s’allument et s’éteignent dans la maison alors que l’assistante parcourt les pièces, probablement à la recherche d’une poubelle et de quoi éradiquer l’odeur du rat crevé émanant du colis qu’elle vient de réceptionner. En désespoir de cause, elle finit par ouvrir une fenêtre de la galerie pour jeter la boîte dans les buissons dessous. Les fenêtres des autres pièces s’ouvrent peu à peu alors qu’elle essaye de créer un courant d’air.

Rémi resserre son étreinte sur mon épaule en signe d’approbation et me décoche un grand sourire, faisant déborder mon cœur de fierté. Je prends un ton cérémonieux.

« Si Monseigneur veut bien choisir la fenêtre qui lui convient… »

Nous avançons en passant d’arbre en buisson, jusqu’à atteindre la fenêtre de la salle à manger. Plus une lumière : l’assistante a déserté les lieux. Rémi grimpe et m’aide à me hisser. La décoration de cette pièce est aussi pompeuse que les autres et il reste un léger fumet de rat décomposé. On ne reverra pas les habitants de sitôt.

« Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? », je souffle.

« Le bureau est à l’étage. On devrait trouver une cachette en attendant qu’ils aient fini de travailler et sortent. »

Le tapis épais de l’escalier étouffe nos pas alors que nous montons prudemment. Pas un bruit. Tanim et son assistante sont de nouveau enfermés dans le bureau. A l’étage, Rémi m’indique une porte en acajou au bout d’un long couloir.

« C’est ici », murmure-t-il.

A ma droite, une autre porte ouverte laisse voir l’intérieur d’une chambre avec un lit défait. Probablement celui du maître des lieux.

« Rapprochons-nous le plus possible du bureau. Peut-être que l’on pourra entendre leur conversation et apprendre quelque chose d’utile », je suggère.

Je n’ai pas fini ma phrase qu’en fait, je regrette déjà ma proposition. Il y a une autre porte, juste à côté de celle du bureau, mais cela implique d’avancer dans le couloir sans possibilité de se cacher. Si Tanim venait à sortir… Mais Rémi avance déjà. Alors je ne peux pas m’en empêcher, je saisis sa main gantée. Il a un bref coup d’œil en arrière, mais ne se dégage pas. Nous marchons à pas feutrés, retenant notre souffle. Je ne reprends une inspiration que quand Rémi tourne enfin la poignée et que nous nous réfugions dans la pièce, en sécurité.

Je regarde autour de moi : nous sommes dans une chambre d’invité. Contre le mur, je distingue un lit imposant en chêne assorti aux tapisseries chargées. Il y a une porte sur notre gauche. Je la teste : bingo ! C’est un dressing avec un nombre important de tenues féminines. Fourrures, robes de gala, jupons imposants… Je suspecte Tanim de laisser ses invitées se servir dans les tenues réalisées par sa marque pour mieux les séduire. Mais ça nous arrange. Je repère le mur attenant au bureau et me faufile entre les robes pour coller mon oreille contre la cloison. C’est la cachette parfaite. Je n’entends que les instructions indistinctes de Tanim et quelques réponses brèves de l’assistante. Il est question du colis piégé : il pense que c’est un « cadeau » d’une association de protection des animaux et reproche à la jeune femme de s’être laissée tromper. Le ton monte, elle pleure. J’entends un fauteuil racler le parquet et le pas lourd de Tanim qui se déplace. Il est plus proche du mur maintenant.

« Là, ce n’est rien. On ne peut pas attendre d’une femme aussi délicate que vous qu’elle se méfie de ce genre de vermine. Les hommes sont des salauds. Ce n’est pas grave, vous avez d’autres qualités. »

Le cliquetis de la poignée du bureau. Ils sortent. J’entends leurs pas puis le bruit de la porte de notre chambre. Mon pouls s’emballe alors que je sens la panique raidir mes muscles. Ils ouvrent la porte du dressing ! Je jette un œil dans la direction de Rémi, lui aussi caché derrière des robes. Il ne bouge pas un cil tandis que Tanim s’approche de sa cachette. Je manque pousser un cri quand il saisit un des cintres, mais l’amas de vêtements se referme aussitôt sur mon compagnon. Ni Tanim ni son assistante ne l’ont vu.

« Tenez, enfilez ça. Et prenez le sautoir sur le présentoir, là-bas. On se sent bien mieux quand on porte des chefs d’œuvre de couture. »

Je contemple ses pieds alors que Tanim reste debout face à son assistante qui se déshabille et revêt la tenue qu’il a choisie.

« C’est très bien », déclare-t-il d’une voix qui se veut suave.

Il enlève sa veste et la pose sur un siège tout en s’approchant de la jeune femme. Je sens mes mains qui tremblent alors que j’entends les baisers qu’il pose sur son cou. Elle ne proteste pas, mais son silence en dit long sur son manque d’enthousiasme. De ma cachette, je ne distingue que ses pieds nus et ses orteils qui se recroquevillent sous l’effet du dégoût.

« Venez dans ma chambre. Le décor de cette pièce est trop vulgaire pour mettre véritablement votre beauté en valeur. »

Ils s’éloignent doucement et je peux enfin respirer. Rémi attend que le bruit des pas disparaisse pour sortir de sa cachette.

« Ça va, Angèle ?

– Non, ce n’est vraiment pas passé loin. Et j’ai envie de vomir. »

Je n’ai pas besoin de lui expliquer, il comprend le vrai problème.

« On ne l’aidera pas pour le moment. Viens. Si jamais on réussit ce soir, peut-être qu’elle aussi pourra se dégager de ses griffes. »

Il fouille dans la veste de Tanim restée sur le fauteuil.

« Parfait ! »

Rémi brandit un trousseau de petites clés et un portable qu’il range aussitôt dans sa poche. Nous nous faufilons jusqu’à la porte du bureau resté allumé. Quand mon complice ouvre la porte, j’ai oublié mon effroi et mon dégout, je me remémore le plan que nous avons échafaudé ensemble.

« On ouvre tous les meubles et les tiroirs. On prend tout ce qui ressemble à un carnet ou un appareil électronique. »

Pour des cambrioleurs débutants, nous sommes efficaces. En quelques minutes, j’ai déjà récolté un carnet, trois clés USB et un disque dur externe. J’entends Rémi faire tourner le trousseau de clé dans une des serrures du bureau.

« Angèle, viens voir. »

J’approche et écarquille les yeux. Dans ce tiroir dérobé, Tanim garde des photos d’hommes et de femmes dans des situations compromettantes. Des clichés réalisés par un détective sûrement. Il y a des hommes d’affaires en soirée débridées, des femmes en petite tenue, des baisers volés de couples adultères… C’est une mine d’or : Tanim utilise sûrement ces images pour contrôler son entourage. Mon instinct me souffle que ce sont ces éléments-là qu’il a peur de voir un jour découverts.

« Prends tout. Moi, je m’occupe de l’ordinateur. »

Je sors un petit tournevis de ma poche pour affronter l’unité centrale cachée sous le bureau de Tanim. En quelques secondes, j’ai retiré le capot de la tour et éjecté le disque dur. Je remets le panneau en place avant de chuchoter en direction de Rémi :

« On a tout ?

– On a assez, en tout cas. Partons. Je ne suis pas sûr que cet homme passe des heures au lit. »

Nous empruntons le couloir en restant accroupis pour ne pas être vus devant les fenêtres depuis l’extérieur. Heureusement, Tanim a fermé la porte de sa chambre. Nous sommes vite de retour dans le salon et Rémi est déjà prêt à franchir la fenêtre pour sortir.

« Attends, il y a autre chose que j’aimerais faire d’abord. »

Je l’entraîne à ma suite à travers la maison, jusqu’à atteindre la galerie de tableaux. Cinq portraits immenses sont exposés, représentant tous des femmes magnifiques dans des poses lascives ou timides. Des Naissance de Venus modernes. Mais elles ont toutes un regard effrayé, comme des biches prises dans les phares d’une voiture. Je suspecte le peintre d’avoir voulu représenter la réalité de leurs sentiments. Le dernier présente l’assistante. C’est le plus tragique de tous.

« Rémi. Tu as gardé le trousseau de clé ? »

Il me le tend immédiatement. Sans hésiter, je lacère les toiles. Mes mains arrachent les morceaux de peinture frénétiquement, comme pour aider les sujets des tableaux à en sortir. C’est libérateur. Tanim m’avait parlé de ces tableaux avec fierté et comme la représentation ultime de son amour pour les femmes. Je ne vois pas de meilleur moyen pour l’atteindre au cœur et pour exprimer notre colère, la mienne et celle des femmes qu’il a pu agresser d’une façon ou d’une autre. Une fois défoulée, je recule d’un pas pour mieux admirer mon œuvre : on lit distinctement les mots « violeur » et « monstre » entre les déchirures.

« Passe-moi le téléphone. »

Je prends une photo de l’ensemble.

« Ça, ce sera pour sa réputation. »

Alors que je remets l’objet dans le sac de Rémi, j’entends la porte de la galerie s’ouvrir. Mon sang se glace. L’assistante ! Elle est en kimono, les cheveux détachés et se fige en nous découvrant. Mon cerveau fonctionne à cent à l’heure, mais je ne vois pas d’issue possible : la fenêtre ouverte est à côté d’elle. Nous vivons les cinq secondes les plus longues de notre vie, avant qu’elle n’ouvre la bouche. Elle va probablement hurler… Mais non :

« Je… Je voulais aller au sauna. Pour me détendre. »

Elle contemple les zébrures sur les tableaux avec un œil morne. Mais je vois soudainement un pli dur se former au coin de sa bouche.

« Mais ça, ça marchera encore mieux. »

Elle se dirige vers son portrait en sortant un briquet de sa poche. Je m’écarte de son chemin, interdite et la regarde frotter la pierre près d’un lambeau représentant ses hanches. La toile prend aussitôt feu. Je n’ai pas le temps de comprendre son geste qu’elle se retourne vers moi.

« Je peux vous demander un service ? »

Je balbutie ce qu’elle doit prendre pour un oui. Elle se saisit d’un chandelier et me le tend.

« J’ai eu assez de problèmes avec lui pour aujourd’hui. Alors est-ce que vous pouvez me frapper très fort avec ça ? Comme ça je pourrai dire que vous m’avez agressée sans que je puisse vous voir et on ne m’interrogera pas trop longtemps. »

Je prends mécaniquement le lourd objet en métal et le soupèse. Comment pourrais-je faire ça ? Et si je tape trop fort et la tue ? Ce n’était clairement pas le plan. L’assistante me regarde gravement et fronce les sourcils face à mon hésitation. Rémi est derrière elle, je lui jette un regard interrogateur.

« Elle nous a vus. Fais ce qu’elle dit. »

Les flammes qui consumaient le tableau commencent à lécher la tapisserie du mur et quelques braises tombent sur les franges du tapis qui se mettent à fumer, elles aussi. J’ai un sursaut quand l’alarme incendie se déclenche, hurlant dans l’ensemble de la villa.

« Maintenant ! », me crie l’assistante.

Mais je ne peux toujours pas bouger. Soudain, je vois un reflet argenté et l’assistante est propulsée en avant, s’effondrant dans mes bras. Rémi est derrière elle, le bras levé avec un autre chandelier dans la main. Je suis à la fois soulagée et paniquée.

« Ne t’inquiète pas, je n’ai pas frappé très fort. Mais il fallait qu’on continue. »

J’approuve sans rien dire et regarde avec effroi la petite plaie qui commence à saigner dans les cheveux roux.

« On ne peut pas la laisser ici. Elle va suffoquer avec les fumées ! »

Soudain, nous entendons tout deux des cris provenant de la pièce voisine. La voix de Tanim !

« Ouvre la porte derrière moi ! On n’a pas le choix ! »

Rémi s’exécute et je distingue les reflets bleutés de la piscine sur les vitres de la verrière alors que je traîne difficilement l’assistante jusqu’au bord du bassin. Le bruit de bouillon du coin jacuzzi offre un contraste presque comique avec les hurlements de l’alarme incendie à peine étouffés par la porte que Rémi vient de fermer. Les beuglements de Tanim se rapprochent, il doit être à l’entrée de la galerie et crie encore plus fort face aux flammes. Je distingue un prénom : Judith. Celui de l’assistante, j’imagine. Je regarde autour de moi : pas le temps d’atteindre la baie vitrée et l’ouvrir sans qu’il nous voie et me reconnaisse. Nous sommes définitivement coincés ! Je scanne l’endroit à la recherche d’une cachette possible, mais les murs sont désespérément lisses et il n’y a aucun meuble derrière lequel se dissimuler.

« Judith ! Allez chercher des seaux d’eau dans la piscine ! Ou des serviettes pour étouffer les flammes ! »

Il n’y a aucun doute, il va nous voir. Je me tiens prête à lui faire face quand j’entends un bruit de plastique cassé et aussitôt, les lumières de la piscine s’éteignent. Je distingue Rémi dans la pénombre derrière moi, près du panneau d’éclairage. Il jette son sac dans un recoin sombre, m’attrape fermement par le bras et m’entraîne avec lui alors qu’il saute dans l’eau au niveau du bain à remous. L’espace d’une seconde, tout est calme alors que l’eau pénètre dans mes oreilles et imbibe mes vêtements. Puis les cris de l’alarme incendie et ceux de Tanim percent peu à peu à travers les sons ouatés de l’eau. Je sens un jet sous ma main et m’agrippe à l’orifice pour me maintenir sous la surface. Mes pieds luttent contre la pression des remous alors que j’essaye de me plaquer du mieux que je peux contre la paroi. Heureusement, les bulles dissimulent mes mouvements.

J’ouvre les paupières et tente de deviner ce qu’il se passe au-dessus de la surface alors que le chlore picote douloureusement mes yeux. Je distingue la forme de Tanim tenant des serviettes entre les bras. Il les plonge dans l’eau, à plusieurs mètres de nous, et disparaît avec. J’en profite pour percer doucement la surface et reprendre une respiration. J’entends toujours l’alarme incendie, mais plus éloignée : le boitier de la galerie a fondu. Tanim a dû capituler, car je n’entends plus ses cris ni  ne distingue son ombre. Les flammes ont pris de l’importance : je les entends rugir à présent, et elles projettent une lumière magnifique qui se réfléchit sur la surface des vaguelettes. Etrangement, la scène surréaliste m’apaise : le calme de l’eau au milieu de la tempête de flammes. Rémi refait enfin surface à mes côtés. Il s’appuie contre le rebord et contemple notre victoire, lui aussi. En tournant la tête, je constate avec surprise que la baie vitrée est ouverte, maintenant. Une petite tache de sang se détache sur la poignée blanche : Judith a dû reprendre connaissance et fuir les flammes. J’espère qu’elle ne sera pas inquiétée après notre coup d’éclat.

« Alors, tu as eu ce que tu voulais ? », me demande Rémi.

Je vois la lumière des flammes se refléter dans ses yeux argentés et ma silhouette se découper sur ce décor d’apocalypse. Cette image me réconforte, comme si j’avais enfin accompli ce pourquoi j’étais née. J’esquisse un léger sourire avant de lui répondre.

« Pas tout à fait. »

Ses sourcils se froncent un instant dans un signe d’incompréhension, avant que son regard ne retrouve le mien. J’ai toujours mon demi-sourire. Enfin, le même finit par apparaître sur son visage.

« Tu n’oseras pas. »

Mais je me penche vers lui et l’embrasse.
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9 commentaires sur “Chapitre 11 – Le jour où ils ont payé

  1. Quel beau projet !
    Et quel beau commencement … tu as attisé ma curiosité 🙂
    Je vais m’informer d’avantage avec d’autres articles de ton blog 🙂
    Merci pour ce partage !

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