Chapitre 13 – Le jour où l’on m’a rejetée

J’ai eu du mal à entrer dans le métro : dehors, le soleil brillait et je n’avais pas envie de m’en priver. D’ailleurs, je trouve que la météo actuellement ne reflète pas du tout l’ambiance et les événements qui ont cours. Dans le pays, les manifestations continuent autour des élections à venir et de leurs scandales. Mais des vitrines sont brisées, des manifestants arrêtés et des gens blessés… sous un soleil brillant de mille feux. Je repense à mon clone Angèle-Merlin. Elle disait que notre monde cherche un équilibre. Compenserait-il le chaos d’en bas par un ciel pur ? J’ai un sourire malgré moi : à mon avis, notre monde ne s’embarrasse pas de nos querelles politiques.

Merci à mes premiers tipeurs pour leur soutien et tout particulièrement à Alexandra, qui en échange de son tip, rejoint l’histoire d’ANGÈLE(S) avec le personnage qu’elle a créé.

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J’ai eu du mal à entrer dans le métro : dehors, le soleil brillait et je n’avais pas envie de m’en priver. D’ailleurs, je trouve que la météo actuellement ne reflète pas du tout l’ambiance et les événements qui ont cours. Dans le pays, les manifestations continuent autour des élections à venir et de leurs scandales. Mais des vitrines sont brisées, des manifestants arrêtés et des gens blessés… sous un soleil brillant de mille feux. Je repense à mon clone Angèle-Merlin. Elle disait que notre monde cherche un équilibre. Compenserait-il le chaos d’en bas par un ciel pur ? J’ai un sourire malgré moi : à mon avis, notre monde ne s’embarrasse pas de nos querelles politiques.

Je m’appuie contre le dossier de mon siège pour mieux me laisser bercer par les cahots de la rame. Il est 18 heures, le métro est plein. Malik et moi avons pu nous asseoir seulement parce que nous sommes montés au début de la ligne et nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir. Pour me distraire des visages antipathiques qui m’entourent, je tripote les câbles des disques durs dans mon sac. Isidore et Malik ont fait du bon travail. Le portable contenait les SMS entre Tanim et les noms du carnet ; le journal d’appels prouve lui aussi qu’il y a bien eu des échanges fréquents entre numéros personnels et enfin, le disque dur trouvé dans l’ordinateur renfermait les copies des emails de Tanim sur près de trois ans. Il y a de tout : ceux qui menaçaient ses collaboratrices, ceux qui ne tarissaient pas d’éloges sur ses contacts et même les prémices d’amitiés politiques. Je suis soulagée que l’on se rende auprès de personnes qui peuvent potentiellement m’aider : ces informations sont trop énormes pour que je puisse m’en débrouiller.

Malik est en train de jouer avec les cordes de sa capuche, je l’interpelle.

« Au fait, je ne suis pas sûre de l’avoir fait avant, mais je voulais te dire merci. Merci d’avoir accepté de m’aider et merci de me présenter ces « personnes » qui pourront peut-être m’aiguiller. Si je peux faire quelque chose pour te rendre la pareille… »

Il se retourne et m’adresse un sourire.

« Pas de quoi. C’est normal d’aider l’amie de mon colocataire ! Et ne t’inquiète pas du service rendu : Romuald nous aide plus souvent que le contraire, alors c’était l’occasion de lui renvoyer l’ascenseur.

– Parlons-en d’ailleurs ! Il ne m’a jamais parlé de vos activités. Il vous aide comment exactement ? »

J’aurais pu en discuter directement avec l’intéressé, me direz-vous. Mais quand j’ai compris que Romuald baignait dans un monde dont j’ignorais tout… Bêtement, je me suis vexée. J’ai toujours su que mon meilleur ami avait des fréquentations parfois louches, de par son métier qui exige qu’il satisfasse les clients prestigieux de son hôtel sans poser de questions. Et moi-même, j’évitais de l’interroger par respect de son secret professionnel. Mais là, c’est différent. On parle de ses colocataires, avec qui il passe beaucoup de temps et qu’il nous a présentés comme des amis sympathiques, sans plus, alors que ce sont des pirates informatiques, apparemment activistes. Romuald a des arrangements avec eux et il connait très bien leurs activités. J’ai l’impression de découvrir une part bien trop importante de la vie de mon meilleur ami et j’ai le sentiment d’être reléguée à la place de copine avec qui on discute seulement fringues, garçons et choses légères. Je lui en veux de ne pas m’avoir fait assez confiance pour m’en parler, au moins un peu.

Inconscient de mon irritation, Malik me répond :

« Romuald nous met en contact. Tu sais, comme il sait si bien le faire. Il arrive parfois que moi ou quelqu’un du groupe ayons besoin de parler avec une personne influente dans un certain domaine, ou un spécialiste d’un sujet… Romuald a la liste de contacts la plus fournie que j’ai jamais vue.

– Tu n’arrêtes pas de me parler d’un groupe, de gens qui savent… Mais tu ne m’en dis pas plus. Vous faites quoi ? Vous êtes qui, en fait ?

– Ça, je n’ai pas le droit de te le dire. Mais tu en sauras plus tout à l’heure. »

Nous nous replongeons dans la contemplation de nos pieds. L’atmosphère du métro devient de plus en plus étouffante à mesure que de nouveaux passagers, emmitouflés dans plusieurs couches de manteaux, se glissent dans le wagon.

« En fait, si tu veux bien, il y a un truc que tu pourrais peut-être faire pour m’aider », reprend Malik.

Je repousse brusquement le sac d’une femme qui manque de m’éborgner.

« Vas-y, je t’écoute.

– Ta copine, Liz… Tu crois que tu pourrais me donner son numéro ? »

Je le fixe brusquement et éclate de rire. Je regrette aussitôt car je vois Malik se recroqueviller dans son siège en grommelant.

« Ça va, oublie. Je savais bien que je n’avais aucune chance. »

Je pose ma main sur son bras pour m’excuser.

« Pardon. Ce n’est pas ça du tout. Evidemment que je te le donnerai. J’ai juste ri du comique de la situation : on échange de quoi jeter des hommes en prison contre le numéro d’une fille. C’est juste… disproportionné. C’est drôle. »

Son visage s’éclaire.

« Tu penses que j’ai mes chances, alors ? Ça ne la dérange pas que… »

Il hésite.

« Que quoi ?

– Ben… Que je sois Syrien. »

J’ouvre des yeux éberlués.

« Mais pourquoi ça la dérangerait ? Il est où, le rapport ?

– Je sais pas. Avec toutes ces tensions autour des élections, les gens réagissent de façon bizarre quand ils voient quelqu’un typé oriental. Pour les filles, c’est encore pire. Je suis musulman et tout de suite elles s’imaginent que je vais les forcer à prendre ma religion. J’aimerais juste savoir si Liz est déjà sortie avec des personnes différentes d’elle, c’est tout. »

Il est très gêné, mais je ne peux pas m’empêcher d’être agacée par ses propos.

– Ecoute, Malik. Je comprends que tu aies peur d’être rejeté, mais tu t’es entendu ? « Des personnes différentes d’elle ». En quoi ? Tu as deux bras et deux jambes, comme Liz. Je suis désolée si tu as été victime de racisme auparavant, mais tu ne devrais pas jouer le jeu de ceux qui te jugent pour être né dans un autre pays. À aucun moment je ne te considère comme différent de moi, de Romuald ou d’Isidore. Ou à la limite si : tu es le seul capable de porter des bermudas en hiver. Ça, c’est bizarre. Alors, oublie cette idée que tu es différent par ta couleur de peau ou ta religion, ou je ne te donnerai pas le numéro de Liz ! »

J’ai prononcé ces dernières phrases plus fort que je ne l’aurais voulu, me valant quelques regards courroucés des autres passagers du métro. Alors que j’allais m’excuser auprès de Malik, je sens quelqu’un tirer sur le haut de ma manche.

« Excusez-moi, Mademoiselle. Est-ce que ce garçon vous embête ? »

C’est un homme qui doit être un peu plus vieux que moi. Il porte un bleu de travail taché de peinture et un bonnet qui laisse entrevoir un petit anneau doré à son oreille.

« Non, c’est bon, on ne faisait que discuter », grogne Malik entre ses dents.

« Ce n’est pas à toi que je parle, mais à la fille. Alors ferme ta gueule », crie aussitôt l’homme.

J’hallucine ! Quand je me fais agresser en pleine rue, que je réclame littéralement de l’aide, personne ne bouge, mais là on vient soi-disant m’aider juste parce que j’ai élevé la voix ? Je m’apprête à envoyer l’étranger sur les roses, mais il a déjà oublié ma présence pour toiser Malik. Clairement, son problème est ailleurs. Mon voisin se lève.

« Qu’est-ce qu’elle va me faire, la couscoussière ? », ricane son adversaire.

Mon regard passe d’un visage à l’autre, alors que je cherche un moyen d’éviter la confrontation. Il y a trop de monde pour qu’une bagarre ne termine pas en mouvement de foule. Malik serre les poings, prêt à en découdre. Je pose ma main sur son avant-bras pour essayer de le calmer.

« Arrête, Malik. On n’a pas le temps pour ces bêtises. »

L’homme en face de nous à des épaules deux fois plus larges que celle de mon compagnon de route, mais ce dernier aurait peut-être l’avantage dans le métro bondé grâce à sa petite taille et sa rapidité. Et si je l’aide… Peu importe, je ne veux pas savoir qui l’emportera : je crains de perdre ou d’abimer les disques durs dans la cohue, ou pire, que la police intervienne et que l’on examine le contenu de mon sac.

« Malik, viens. Il paiera plus tard. »

Cette dernière phrase est sortie spontanément. La phrase « un monstre à la fois » me revient en mémoire. Je n’aimerais rien tant que de m’allier à Malik et de corriger ce raciste, là, tout de suite, mais ce n’est pas le moment. D’abord la chute de Tanim. On verra plus tard pour répondre aux autres agresseurs du quotidien.

Heureusement, la rame s’arrête en station et je parviens à déséquilibrer Malik assez pour le faire sortir. Le raciste a un rire gras alors qu’un nouveau flot de personnes se presse dans la rame. Il ne sortira pas. Les portes sonnent et le métro repart. Malik tire nerveusement sur sa veste froissée par la foule en me jetant un regard furieux.

« Tu vois ? C’est ça, mon quotidien : me faire insulter par des personnes ayant clairement passé moins de temps que moi dans les écoles de ce pays. Alors tu peux tenir des beaux discours, Angèle, mais la réalité est là. Comment veux-tu que je ne me sente pas différent si je passe mon temps à me le faire rappeler ?

– Hey, je n’ai jamais dit que c’était facile, okay ? Mais c’est un choix que tu as à faire Malik. Soit tu joues le jeu de ce genre d’imbéciles et tu te renfermes, soit tu te bats pour faire changer les choses. »

Oui, je tiens le même discours que celui d’Angèle-Merlin. Elle m’a dit que je pouvais améliorer les choses en influençant les décisions des gens, non ? Alors, pourquoi ne pas commencer ici ? Je reprends :

« J’aurais trouvé tout à fait justifié que tu le frappes. Je t’en ai empêché parce que là, on a autre chose à faire et c’est plus important. »

Mes mots semblent enfin atteindre la conscience de Malik. Il enfonce les mains dans les poches de sa veste et désigne l’une des sorties du métro d’un signe de menton boudeur.

« On allait bientôt descendre de toute façon. Sortons. Par là on devrait trouver des vélos à louer et ce sera toujours sympa de faire le chemin sous le ciel bleu. »

En effet. Quelques minutes plus tard, nous sommes en train de filer à vive allure dans le froid glacial en nous laissant griser par le vent et la vitesse. Les bâtiments de béton laissent peu à peu place aux larges champs cultivés et je vois les montagnes enneigées, au loin, briller sous les rayons du soleil. Malik a retrouvé sa bonne humeur. Il s’amuse à sortir de la route et sauter des talus, mettant les amortisseurs de son vélo de location à rude épreuve. J’apprécie l’échappée champêtre : cela fait des années que je ne suis ne serait-ce que sortie de ma région et j’ai l’impression d’être enfermée dans une bulle urbaine qui devient de plus en plus étouffante. Je regarde les monts enneigés au loin avec envie : un bon bol d’air frais, voilà ce qu’il me faudrait. « Tu es sûre que ce n’est pas juste l’envie de fuir tes problèmes ? », me souffle mon cerveau. J’ai un claquement de langue agacé. Malik se méprend sur son origine et annonce :

« On arrive bientôt, t’inquiète.

– J’ai surtout hâte de pouvoir me mettre au chaud… »

Je ne sens plus mes mains pétrifiées par le vent gelé, malgré mes gants.

« J’ai peur que tu ne sois déçue… »

Il bifurque sur une route en terre et je le suis, m’efforçant de maintenir le guidon droit malgré les cahots violents des pierres. Nous approchons d’une petite chapelle en ruine éventrée par les arbres du sous-bois qui l’entoure. Nous déposons nos vélos à l’abri des regards et Malik m’invite à le suivre tout en s’enfonçant entre les branches et buissons.

« Je pensais qu’on avait rendez-vous dans un repaire de pirates, un QG ou quelque chose comme ça… Pas une vieille ruine », je souffle.

« Aucun pirate sain d’esprit n’emmènerait une inconnue dans le repaire de son groupe, ou il ne ferait pas long feu. Et puis elle m’aurait tué si j’avais cherché à te présenter à qui que ce soit d’autre avant elle.

– J’ai l’impression de me répéter, mais c’est qui « elle » ?

– Et je me répète aussi : tu verras bien. On y est. »

Nous nous glissons entre les branches nues et les broussailles qui ont envahi les lieux, jusqu’à accéder à un espace plus découvert qui devait accueillir un autel, auparavant. Les murs de pierre délabrés ont au moins le mérite de nous abriter du vent. J’examine le sol : pas de trappe secrète en vue. Ça me décevrait presque.

« C’est pas trop tôt, Malik ! Ça fait vingt minutes que je vous attends ! »

Je relève la tête brusquement, mais l’épaisseur de mon bonnet sur mes oreilles m’a empêché de déterminer l’origine de cette voix féminine. Je reste au centre de la pièce, tentant d’avoir l’air le plus sûre de moi possible. Enfin, « elle » apparaît dans le montant d’un vitrail brisé depuis longtemps. Malik a un sourire malicieux en nous présentant.

« Alexandra, je te présente Angèle. Angèle, Alexandra. »

Je retiens mon souffle une seconde. Elle enjambe le muret devant elle avec aisance et atterrit légèrement de l’autre côté, avant d’avancer vers moi d’un pas tranquille et assuré. Cette femme a une présence impressionnante. Elle doit avoir trente ans, peut-être, mais les traits de son visage traduisent une sagesse centenaire. Ses cheveux auburn détachés flottent gracieusement sur ses épaules alors qu’elle laisse tomber son sac à terre. Mais je remarque surtout ses yeux : gris, métalliques, brillants comme les reflets d’une perle de Tahiti. Ils ont exactement la même couleur que ceux de Rémi. Je suis hypnotisée. Alexandra se plante devant moi et m’examine de haut en bas.

« C’est donc toi la raison de notre présence ici ? Malik, quand tu me disais que tu tenais une séditieuse de talent, je m’attendais à quelqu’un d’un peu plus… écorché. »

Il n’y a pas d’animosité dans sa voix, juste une constatation déçue. Je ne me sens pas plus à l’aise pour autant. Ses yeux perçants continuent de m’analyser alors que Malik lui répond avec un ton enjoué.

« Prends sa peau lisse comme un gage de talent : elle ne s’accroche pas à tous les barbelés qui traînent. J’appellerais plutôt ça un bon point… »

Puis il me regarde.

« Angèle, Alexandra est ma cheffe, en quelque sorte. C’est elle qui décide qui on aide, et comment. »

Je le vois choisir ses mots précautionneusement. Malgré ses sourires taquins, je sens qu’il a un immense respect pour Alexandra et qu’il veut faire attention de ne pas trop en dire sur leurs activités. Mais j’ai besoin d’en savoir plus avant de remettre les disques.

« C’est-à-dire ? Aider à quoi ?

– A rétablir notre idée de la justice, à créer un monde meilleur, à faire bouger les choses… Choisis la version qui te convient.

– Et dans les actes, qu’est-ce que ça donne ? »

Alexandra répond à sa place d’une voix calme, mais ferme.

« Ça donne quelque chose qui nous regarde. Ecoute, Angèle, je suis venue parce que Malik a dit que nous pourrions toutes deux tirer parti de cet échange. Mais avant d’en dire plus, j’ai besoin que tu fasses un pas en avant, toi aussi. Pourquoi as-tu besoin de nous ? »

Je consens à donner une partie de l’histoire.

« Il y a un homme… Un homme puissant, qui a voulu me faire du mal comme il en a fait à de nombreuses femmes avant moi. Je veux l’arrêter. J’ai récolté des informations sur lui qui pourraient le faire tomber, mais seule, je n’arriverai pas à l’affronter. »

Je ne sais pas si j’en ai dit trop, ou pas assez, mais Malik fixe Alexandra avec espoir. Celle-ci réfléchit un instant en se mordant un coin de lèvre, puis pousse un soupir.

« Non. »

La protestation de Malik fuse immédiatement.

« Mais Alexandra ! C’est du sérieux ! J’ai vu les informations en question, je peux t’assurer que c’est un gros dossier !

– Malik, tais-toi un instant, veux-tu ? »

Puis elle s’adresse à moi :

« Angèle, je ne veux pas t’aider, car manifestement, ce que tu viens de me décrire est ton combat. Notre groupe n’est pas là pour assouvir les vendettas des personnes que l’on rencontre. Nous voulons améliorer le monde qui nous entoure et le quotidien de chacun à travers des actions fortes et impactantes. Je comprends que ton affaire touche aussi d’autres personnes, mais c’est toi qui as choisi d’agir par conviction personnelle, à toi de terminer. »

Son ton est bienveillant, mais je ne peux pas m’empêcher de protester violemment.

« Ce n’est pas une démarche égoïste ! Je ne veux pas qu’il puisse encore faire du mal à une autre femme !

– Je ne dis pas que tu es une égoïste, au contraire. Je dis juste que ce combat, tu te l’es approprié. Maintenant, si l’on agissait à ta place, on te déposséderait de la mission que tu t’es fixée et tu finirais par nous en vouloir. Crois-moi, pour ta tranquillité d’esprit et la nôtre, mieux vaut que l’on reste en dehors de ça. »

Elle est déjà en train de récupérer son sac et fait volte-face, prête à franchir l’arche du vitrail. Je suis à la fois en colère et désespérée : en quelques minutes, j’ai vu mon plus grand espoir me filer entre les doigts. Tant d’efforts réduits à néant, tant de personnes qui n’auront pas justice, juste parce que je n’aurais pas su convaincre une personne. Et les chantages à venir ? Y pense-t-elle ? Puis soudain, je me rends compte de mon erreur. J’interpelle Alexandra avant qu’elle ne disparaisse.

« Alors prends l’ensemble des données. »

Elle se retourne vers moi en fronçant les sourcils. Je m’explique avant qu’elle n’ait le temps de protester.

« J’ai eu tort. Tu as raison : mes intentions étaient trop individuelles. Je ne me suis concentrée que sur un monstre, le mien, et c’est en effet ma responsabilité que de m’en occuper. »

Je me suis laissé submerger par mes peurs. Affolée par les découvertes que j’ai pu faire, j’ai voulu me délester du poids des responsabilités qu’entraînent ces connaissances. Mais je ne peux pas me lancer dans une bataille contre Tanim et confier le bébé à des inconnus sitôt que les choses se corsent. Si je veux qu’il paye, si je veux l’arrêter, c’est ma décision, donc ma responsabilité.

Je tends mon sac contenant les disques à Alexandra.

« Je me charge de cet homme. Mais il y en a d’autres, une dizaine à vrai dire. Des hommes de pouvoir, des politiques, des hommes d’affaires, qui jouent impunément avec la vie des autres pour asseoir leur domination chaque jour un peu plus. Ils ont trop d’influence pour que leurs actions n’aient pas d’impact sur le quotidien de milliers de gens. Pour eux, je ne peux rien faire. Alors s’il te plaît, prends ces disques et documents et fais-les tomber. »

Alexandra considère le sac un instant. J’entends Malik se frapper le front, plus loin.

« Sérieusement, Alexandra ? Prends ce sac ! C’est de l’or, je te dis ! »

Sa main gantée saisit enfin la bandoulière. Je lâche la sacoche.

« Recoupez les informations du carnet avec les photos et Malik vous montrera les emails et SMS intéressants. Avec ça, vous aurez déjà de très belles pistes à exploiter. Faites-en bon usage. »

J’entends Malik murmurer.

« Moi je dirais que c’est le genre de comportement qu’on aime dans la Sédition… »

Cette fois, Alexandra a un mouvement de colère en direction du jeune homme. Je fais mine de ne pas l’avoir remarqué.

« Non, Malik. Je suis encore trop immature pour rejoindre votre mouvement maintenant. Mais si vous le permettez, j’aimerais faire mes preuves et vous montrer que je veux servir les intérêts de l’Humain et non pas les miens. »

Alexandra me fixe et je soutiens son regard. Deux secondes s’écoulent pendant lesquelles j’ai l’impression d’être vidée de toute substance sous ses yeux inquisiteurs. Mais je tiens bon. Elle finit par rompre le contact visuel et jette la bandoulière de mon sac autour de son cou.

« Okay, ça me convient. Quand tu penses avoir fait tes preuves, laisse-moi un commentaire sur mon site zone-blanche.com. Je saurai te recontacter.

– Et comment seras-tu sûre que c’est moi ? »

Elle me fait un léger sourire.

« Mentionne la couleur de tes yeux dans le message, je ne pourrai pas me tromper. »

Alexandra a un dernier regard sévère pour Malik qui, pour toute réponse, fait semblant de scruter le ciel. Puis elle disparait prestement dans le sous-bois. Ses bruits de pas disparaissent en quelques secondes, comme si elle s’était envolée sitôt le mur passé.

« Désolé qu’elle n’ait pas voulu t’aider pour ton monstre », s’excuse Malik.

« Ne t’excuse pas. Elle a raison : je dois m’en occuper moi-même.

– Tu sais comment tu vas faire ?

– Oui. En fait, je le savais depuis le cambriolage, c’est juste que je n’osais pas. »

Nous reprenons notre chemin en sens inverse, jusqu’à retrouver nos vélos.

« Et pour nous rejoindre, tu étais sérieuse ? Ça te plairait ? »

J’ai un instant d’hésitation.

« Ce n’est pas le mot. C’est plus comme si je n’avais pas le choix. »

C’est vrai, je le sens. En apprenant l’existence de la Sédition, j’ai eu cette impression d’évidence, comme si l’on m’avait donné une réponse que je connaissais déjà, mais que j’avais oubliée. Je ferai partie de leurs rangs, ou je n’arriverai à rien dans la suite de mon parcours nouvellement trouvé. Malik a l’air ravi.

« J’espère que tu réussiras. On a besoin de personnes avec ta mentalité. Malheureusement, après t’avoir malencontreusement donné le nom du groupe, je ne pense pas que je pourrai t’épauler. Alexandra ne voudra plus entendre parler de moi pendant un petit moment. »

Il enfourche son vélo.

« Mais tu m’as l’air pleine de ressources. Tu as déjà une idée ? »

Je pousse un soupir.

« D’abord, des vacances. Des vraies. Loin. J’ai besoin de réfléchir à tout ça et de fuir l’ambiance de ces dernières semaines. Et après Tanim. Quand ça, ce sera terminé… Eh bien j’improviserai. »

Je mets un coup de pédale pour couper court aux prochaines questions de Malik. Nous reprenons la route en sens inverse en silence, accompagnés par les derniers rayons du soleil se couchant sur les monts enneigés.
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5 commentaires sur “Chapitre 13 – Le jour où l’on m’a rejetée

  1. Coucou,
    Alors déjà j’adore ton style d’écriture (et faut savoir que je lis énormément de bouquin !) tu as un véritable potentiel ! Bon je suis pas une pro non plus, mais voilà j’aime !
    Pour tout te dire, je prends l’histoire au milieu, mais ce chapitre m’a donné envie de découvrir les premiers chapitres ! Enfin voilà, tout ça pour dire : bravo ! 😀
    Laurence de Gettin Hope

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