Chapitre 14 – Le jour où j’ai cliqué

Enfin. J’aspire une grande bouffée d’air frais tout en fermant les yeux pour les protéger de la blancheur éblouissante des paysages qui nous entourent. Enfin, je suis revenue.

J’ouvre les paupières et laisse mes rétines prendre toute la mesure de l’éclat de la neige et du ciel bleu qui la surplombe. Je sens la joie former des bulles pétillantes dans mon estomac alors que chaque alvéole de mes poumons savoure goulument l’oxygène de la montagne. J’en ai la tête qui tourne, c’est magique.

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Enfin. J’aspire une grande bouffée d’air frais tout en fermant les yeux pour les protéger de la blancheur éblouissante des paysages qui nous entourent. Enfin, je suis revenue.

J’ouvre les paupières et laisse mes rétines prendre toute la mesure de l’éclat de la neige et du ciel bleu qui la surplombe. Je sens la joie former des bulles pétillantes dans mon estomac alors que chaque alvéole de mes poumons savoure goulument l’oxygène de la montagne. J’en ai la tête qui tourne, c’est magique.

Mon guide me laisse jubiler quelques instants avant de reprendre son ascension. Son berger australien pousse un aboiement bref dans ma direction, comme pour m’enjoindre de rattraper mon retard. Cela fait trois jours que j’ai tout laissé en plan chez moi, loué une voiture et un chalet et que je ne fais que manger de la fondue, marcher et skier. Bernard et Torgan connaissent ces montagnes comme leur poche et j’ai déjà rempli une de mes cartes mémoire de clichés de lacs gelés, de cascades pétrifiées, de chamois et de couchers de soleil.

Nous arrivons enfin au point culminant de notre randonnée. La vue sur la vallée me coupe le souffle. J’ai extrêmement froid, mais le ciel dégagé offre un panorama unique sur une centaine de kilomètres et pas une seule trace humaine à signaler. Que des lacs, des pierres, des forêts et du ciel. Bernard s’installe sur un rocher pendant que je déplie mon trépied. L’œil derrière le viseur, les pieds dans la neige et l’air glacé brûlant mes poumons, je me demande si un jour j’aurais le courage de rentrer.

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Bon, le feu de cheminée n’est pas désagréable non plus. En tenue d’après ski, un plaid sur les genoux, un livre dans la main et un verre de vin blanc sur la table, je jubile aussi. Romuald a accompli un miracle en me trouvant ce chalet en pleine saison, pour un prix abordable. Il est assez grand pour accueillir une famille entière, mais je suspecte mon meilleur ami de me gâter pour que j’oublie ses énormes cachotteries. C’est plutôt efficace, d’ailleurs. À travers les baies vitrées courant du salon à la salle de bain, j’ai une vue imprenable sur la pleine lune en train de se lever. Je pourrais vivre ici, clairement. Je veux vivre ici.

Alors que je suis en train d’imaginer le moyen le plus rapide et le moins dégradant de faire assez d’argent pour acheter ce genre d’endroit, on frappe à la porte. Le plaid et le livre volent à travers la pièce alors que je me précipite dans l’entrée.

Il est là, les joues déjà rougies par le froid, un sac à dos sur l’épaule, sourire aux lèvres. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine alors que je m’écarte pour laisser entrer Rémi. J’ai la gorge nouée de joie et d’appréhension. Pourquoi l’avoir invité, si c’est pour me mettre dans des états pareils, me direz-vous ? Je n’en sais rien, je n’aime pas me détendre trop longtemps, il faut croire. Et puis bon, le chalet est pour six personnes et lui permettre de partager mes vacances, c’est aussi un moyen de le remercier de m’avoir aidé jusqu’ici. Hey, qui a dit que c’était une excuse bidon ?

Rémi pose ses affaires et vient se réchauffer près de la cheminée, non sans remarquer mon verre de vin au passage.

« Eh bien, on se fait plaisir. Je peux en avoir un aussi ? Je ne vais pas te laisser devenir alcoolique toute seule.

– Une photographe ermite, perdue dans la montagne et alcoolique… L’idée ne me déplaît pas autant qu’elle le devrait », je plaisante en lui servant un verre.

« C’est agréable, alors, de fuir la société ?

– Tellement ! Tu n’as pas idée. »

Je fouille les placards et sors de quoi cuisiner un diner simple : spaghettis à la bolognaise. Pendant que la sauce mijote, je lui raconte la rencontre avec Alexandra et sa réponse quant à Tanim. J’évite de parler de la Sédition : je ne suis pas sûre que Rémi en fasse partie et, même si c’était le cas, j’ai l’impression que la discrétion est un prérequis pour rejoindre le mouvement.

« Alors, maintenant, le plan, c’est de t’occuper de Tanim seule ? », demande-t-il en mettant la table.

« Oui. Elle s’occupe des autres noms. C’est aussi pour ça que je voulais partir loin un petit moment. Ça me laisse le temps de réfléchir à mon sujet pendant qu’elle s’occupe de déclencher la bombe.

– Je comprends. Tu as raison de penser à toi un peu. M’est avis que les prochaines semaines seront compliquées… »

Nous prenons le repas à côté du feu qui crépite, en échangeant peu de paroles. Mon cerveau tourne à cent à l’heure pour chercher des sujets de conversation qui permettraient de rompre le silence, mais toutes mes idées me paraissent superficielles. Vous avez déjà connu ça ? Après avoir vécu des moments palpitants avec quelqu’un, comment pourrait-on revenir à des commentaires sur la météo ? J’ai envie d’être drôle, spirituelle, intéressante, mais je ne pense qu’à des précisions sur le plat que nous sommes en train de manger. J’ai la tête vide et je me trouve stupide : ce sentiment est extrêmement agaçant. J’ai fait la maline en l’invitant ici, et maintenant, je me dégonfle. Il va partir de ce chalet en se disant qu’il devra éviter ce boulet, à l’avenir. D’un autre côté, j’entends une voix qui tente de me rassurer en me disant qu’on ne peut pas être une héroïne à chaque instant, que personne n’est en train de me juger et que si je n’intéressais pas Rémi, il ne serait probablement pas ici. Oui, mais je ne suis pas à l’abri qu’il se fasse un autre avis. Oui et si c’était le cas, je suis une femme forte et indépendante qui n’a pas besoin de l’approbation d’un homme pour exister. Les deux voix se chevauchent dans un capharnaüm intérieur qui me donne envie de me rouler en boule.

« Angèle ? Tu vas bien ? »

Je lève les yeux. Rémi me regarde avec un léger sourire inquiet et je me rends compte que je serre ma fourchette bien trop fort devant mon assiette vide depuis deux minutes. Je me ressaisis.

« Oui. Je me disais juste que je retournerais bien faire la randonnée d’aujourd’hui. La vue est superbe. Tu veux voir les photos ? »

Nous nous asseyons tous les deux sur le canapé et je lui montre quelques clichés pris lors de ces dernières journées, tout en lui racontant les escapades en raquettes ou à ski. Il m’écoute avec intérêt, mais il est assis à peine trop près de moi et je ne peux pas m’empêcher de sentir peu à peu mes joues chauffer. À moins que ce ne soit le feu de la cheminée, ou le vin ? Je m’efforce de passer outre, mais mes descriptions des photos sont bien moins claires que je ne le voudrais. Qu’est-ce que je m’énerve !

Rémi, lui, n’a pas l’air perturbé pour un sou, quoiqu’il commente mes récits avec un sérieux presque trop appliqué. Je n’arrive pas à déterminer s’il se moque de moi ou pas. Quand je termine le diaporama, il pose sa main sur l’ordinateur pour le fermer délicatement, puis se tourne vers moi. Son visage n’est qu’à quelques centimètres du mien et je vois ses yeux gris pétiller et refléter les flammes de la cheminée. Je revois la même image, dans la piscine de Tanim, je me souviens du baiser qui a suivi. Je retiens mon souffle une seconde alors que Rémi me regarde attentivement. Il se penche. Je me fige tout en fermant doucement les yeux. Je le sens se rapprocher encore. Mon cœur bat à cent à l’heure…

…Puis j’entends le bruit de feuilles qui se froissent et le sens s’éloigner.

« Sympa ton bouquin. Tu l’as terminé ? »

J’ouvre les yeux en fronçant les sourcils. Il s’est rassis à l’autre bout du canapé, feuilletant mon exemplaire des Misérables que j’avais posé à côté de moi. Il me regarde avec un grand sourire.

« Ben, pourquoi t’avais les yeux fermés ? Tu dors déjà c’est ça ? C’est le vin ? »

Quel con ! Il l’a fait exprès ! J’essaye de cacher ma déception et mon embarras en reprenant une gorgée de mon verre.

« Non, c’est la fumée de la cheminée qui me pique les yeux. Tout va bien. »

Ma mauvaise humeur a au moins le mérite de m’avoir éclairci les idées. J’étais venue ici pour régler un problème, pas pour fricoter avec Rémi. Je rouvre mon ordinateur et, pour la première fois depuis mon arrivée ici, je consulte les actualités.

En voyant les titres, je manque de laisser tomber mon verre. Malik m’avait prévenue que les Séditieux étaient efficaces, mais je ne m’attendais pas à cela. Dans tous les médias, on ne parle que des photos trouvées dans le tiroir de Tanim et des personnes figurant dans son carnet. C’est seulement la première salve, je m’en rends compte, car aucun des intéressés n’a encore fait de commentaires. Ils préparent leur contre-attaque. Rémi se rapproche pour voir la raison de ma soudaine exultation. J’interromps ma lecture une seconde pour lui lancer un « Je croyais que tu t’étais lancé dans Les Misérables ? », en désignant le livre du menton. Il se réinstalle de son côté avec un sourire amusé.

Quel que soit le site que je consulte, il est surtout question du trafic de photos volées et du chantage autour. Je suis satisfaite : j’avais peur que le scandale ne se concentre que sur les adultères et sur ce que les photos montraient, sans rendre compte du vrai problème. Un détail m’étonne cependant : Tanim n’est jamais mentionné. C’est forcément un clin d’œil d’Alexandra. Elle m’invite à agir vite, avant que les personnes du carnet ne dénoncent mon monstre pour le faire couler avec eux.

J’ouvre le texte qui patiente dans mes dossiers depuis plusieurs semaines maintenant. Le texte qui ruinera sa réputation. Je retrouve ce sentiment de confiance absolue qui m’avait traversée quand j’avais enfin trouvé comment le faire tomber. C’est dans l’ordre des choses, c’est ce que je dois faire. Je vais réussir.

Malik m’a montré comment empêcher l’identification de mon PC. J’ai déjà créé un profil anonyme sur tous les réseaux sociaux utilisés par les médias. J’importe la photo prise dans la galerie de portraits de Tanim, celle avec les zébrures formant les mots « violeur » et « monstre » et colle mon texte en dessous. J’identifie les principaux médias dans chaque publication, pour que leurs journalistes puissent le remarquer plus vite. Mais quand vient le moment de cliquer sur « publier », j’hésite.

Je me rends compte que je tremble de peur, mes mains sont secouées de spasmes nerveux alors que je les éloigne brusquement de la souris. Le sentiment de confiance est toujours là, quelque part dans ma poitrine, mais il est noyé par la panique. Je n’arrive pas à croire qu’une action aussi simple puisse avoir de telles conséquences. Est-ce vraiment à moi de détruire la vie de cet homme ? Je ne suis qu’une photographe, pas quelqu’un qui dénonce de grands scandales. J’ai toujours vu les lanceurs d’alerte comme des héros sortis d’Harvard qui ont toujours eu conscience des rouages de ce monde. Comment puis-je prétendre à ce genre d’action, moi aussi ? Et si c’était complètement stupide ?

Je sens la nausée m’envahir peu à peu alors que mon champ de vision s’obscurcit. J’ai conscience de mon souffle devenu rauque et je ne vois plus que l’écran devant moi et le bouton « publier » qui me fait l’impression de grossir. Alors qu’un sifflement devient de plus en plus fort dans mes oreilles, je sens la main de Rémi se poser sur la mienne et la replacer sur la souris. Je n’ai même pas réalisé qu’il s’était levé pour se placer derrière moi. Mon tremblement s’est arrêté. Sa main est fraîche et je me concentre sur cette sensation alors qu’il guide doucement la flèche jusqu’au bouton publier.

« Vas-y », souffle-t-il.

Je ne réfléchis plus. J’obéis.

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« À tous les médias et journalistes concernés,

Vous avez reçu récemment des éléments permettant d’identifier un réseau de chantage établi entre plusieurs personnalités influentes de la sphère politique et économique.

Pour prouver la véracité des dires qui vont suivre, voici la liste des éléments que vous avez reçus ou consultés : un disque dur, un portable et un carnet de couleur rouge marqué au dos de la phrase « … espère pour demain ».

Ces éléments, c’est moi qui les ai dérobés. Ils se trouvaient dans la villa de Mr Tanim, actuellement directeur marque dans une grande entreprise de l’industrie du luxe. Le cambriolage a eu lieu le 3 janvier de cette année, date à laquelle cette photo jointe a été prise.

Ce cambriolage, je l’ai commis pour stopper cet homme dans ses ambitions de prise de pouvoir. Ce pouvoir, il l’a d’abord exercé en détruisant les femmes qui ont pu croiser son chemin. J’ai moi-même été le témoin de relations sexuelles forcées qu’il a pu imposer à des femmes inconnues ou non. Il a également exercé un chantage sur ses collègues exclusivement féminines à l’aide de photos volées, les forçant à quitter leur entreprise pour être remplacées par des hommes. Ces hommes, ce sont ceux que vous citez dans vos articles.

Je vous écris ces mots, car c’est le même homme qui a organisé le réseau que vous dénoncez aujourd’hui. C’est cet homme qui, à l’aide de ces relations, souhaite obtenir un nouveau pouvoir, politique cette fois. C’est cet homme qui doit être arrêté.

Je demande à ses victimes de se faire connaître et espère que leurs témoignages pourront mener ce monstre derrière les barreaux, là où est sa place. J’espère également que cela pourra leur apporter la paix après les horreurs qu’elles auront vécues.

Mais je vous demande à vous, journalistes, de dénoncer cet abus de pouvoir sans pour autant oublier que Mr Tanim n’est qu’un monstre parmi les autres. Car bien sûr, il y en a d’autres. Mon combat n’est pas un combat féministe, car les femmes ne sont pas les seules victimes dans ces jeux de pouvoir. Non, je vous demande de dénoncer les monstres qui écrasent les autres humains. Ceux qui pensent qu’ils sont au-dessus des lois, qui sont trop gourmands pour la survie de notre espèce et qui pensent qu’ils peuvent écraser les êtres alentour au nom d’une sacro-sainte loi de la jungle.

Eux, ils doivent tomber.

À vous victimes : soulevez-vous. Frappez, dénoncez avec toute la force que vous avez. Vous n’êtes pas seuls et vous avez la force de vous battre.

À vous journalistes, mais aussi passants, témoins, quel que soit votre âge, votre situation ou vos capacités : soyez leur voix. Ne laissez pas passer une injustice sans bouger, car vous avez le devoir en tant qu’être humain d’aider l’autre dans le besoin. Intervenez, criez, interposez-vous avec toute la force que vous avez. Vous pouvez être l’ange gardien d’un inconnu dans le besoin.

Et vous, monstres, tremblez. Car pour vous, la guerre est déclarée. »

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