Chapitre 15 – Le jour où j’ai trouvé mon alliée

Cette dernière semaine a été un rêve. C’est étrange, non ? Après avoir publié la dénonciation, je m’attendais à une crise d’angoisse, un regret immédiat ou au moins un soupçon de panique… Mais non. J’ai fini mon verre de vin, nous avons plaisanté ensemble avec Rémi et je me suis même sentie bien. Enfin, cette bataille était terminée.

Les jours qui ont suivi, j’ai continué mes excursions dans la montagne et mes descentes en skis, avec un Rémi bien moins assuré que je ne l’aurais parié. Il faisait bonne figure avec sa panoplie toute neuve, mais j’ai dû aller le récupérer plusieurs fois alors qu’il s’était enlisé dans la poudreuse. Bien sûr, je n’ai pas oublié de prendre quelques vidéos de ces imitations très réussies d’un phoque tentant de sortir de l’eau. Bien fait : je n’ai pas oublié le coup du baiser raté sur le canapé.

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Cette dernière semaine a été un rêve. C’est étrange, non ? Après avoir publié la dénonciation, je m’attendais à une crise d’angoisse, un regret immédiat ou au moins un soupçon de panique… Mais non. J’ai fini mon verre de vin, nous avons plaisanté ensemble avec Rémi et je me suis même sentie bien. Enfin, cette bataille était terminée.

Les jours qui ont suivi, j’ai continué mes excursions dans la montagne et mes descentes en skis, avec un Rémi bien moins assuré que je ne l’aurais parié. Il faisait bonne figure avec sa panoplie toute neuve, mais j’ai dû aller le récupérer plusieurs fois alors qu’il s’était enlisé dans la poudreuse. Bien sûr, je n’ai pas oublié de prendre quelques vidéos de ces imitations très réussies d’un phoque tentant de sortir de l’eau. Bien fait : je n’ai pas oublié le coup du baiser raté sur le canapé.

D’ailleurs, vous vous demandez peut-être si, de retour au chalet, il ne se serait pas passé quelque chose ? Deux personnes adultes en tête à tête pendant une semaine, qui se sont déjà embrassées, en plus… Il devrait forcément y avoir rapprochement. Eh bien croyez-moi ou pas, mais non. C’est un sentiment étrange : sa présence m’est naturelle, j’aime nos débats passionnés sur les travers de la société autant que nos moments lecture pendant lesquels aucune parole n’est échangée, mais un rapprochement physique paraîtrait presque… déplacé. Ce serait trop simple, trop ennuyeux pour correspondre à ce lien que je sens toujours entre nous deux. C’est un peu frustrant, quand même, je l’avoue, mais j’ai l’impression que cette relation a une autre dimension que toutes celles que j’ai vécues jusqu’à présent. Il n’y a pas de codes, d’obligations à respecter, de signes à détecter comme ç’a été le cas avec d‘autres personnes. C’est juste une toile blanche, destinée à devenir un chef-d’œuvre d‘un genre nouveau, mais que nous peignons très lentement.

.

C’est Rémi qui a choisi la randonnée du jour. Je ne sais pas où l’on va : pourquoi demander ? Je lui fais confiance. Nous avançons lentement, un peu alourdis par le manque de sommeil après un très long débat sur l’écologie hier soir. Je reconnais certains sentiers que nous empruntons pour les avoir parcourus avec Bernard et Torgan, mais les chutes de neige de la nuit dernière ont complètement transformé les paysages. Imaginez une nouvelle ère glaciaire : c’est l’idée. Le sol est maintenant recouvert d’un nouveau manteau d’un blanc pur, les rochers et les quelques refuges que nous croisons disparaissent dans la neige scintillante, ne se laissant deviner que par un monticule plus géométrique que les autres. Mais ce qui me fascine, surtout, ce sont les arbres. Chaque centimètre de branche est cristallisé par la glace. Pas un bout de brun pour venir colorer ce décor immaculé, pas un oiseau pour venir animer la scène. Même le vent retient son souffle. C’est magnifique et terrifiant, comme un avertissement de la nature sur sa puissance. Comment oserait-on lutter contre une force capable d’inanimer une montagne entière ? Mes pas se font plus discrets, je me sens presque coupable de marquer la neige avec mes raquettes. Mon cœur bat plus fort, sans que je n’arrive à déterminer si c’est à cause de l’effort de la pente ou d’une peur tirée d’un respect ancestral pour un être bien plus fort que moi.

Rémi doit le sentir aussi, car après avoir escaladé un surplomb rocheux, il chuchote pour attirer mon attention.

« Regarde. »

À quelques kilomètres de nous, mais bien visible depuis notre point de vue, nous distinguons un petit groupe de personnes positionnées sur l’une des crêtes de notre montagne. Quelques secondes, puis nous entendons une détonation qui fait écho dans la vallée. J’ai le temps de compter jusqu’à dix avant de distinguer une coulée de neige se former petit à petit, pour se transformer en avalanche artificielle. Le nuage formé de milliards de cristaux dévale la pente en grossissant chaque mètre. Je retiens mon souffle alors que la coulée traverse une forêt déjà mal en point, faisant danser et hurler les centaines de troncs nus qui la composent. Le rugissement est impressionnant, mais je sens aussi dans ce point en dessous de mon cœur une sorte de fureur, comme si la montagne m’exprimait sa rage d’être ainsi déparée de son manteau par cinq minuscules points noirs armés de télécommandes à explosifs. Je secoue la tête pour chasser ce sentiment et reviens sur le sentier principal alors que le rugissement s’éteint derrière moi. Rémi me rejoint en exprimant à voix haute ce que je pense tout bas.

« C’est quand même impressionnant ce que l’Homme a réussi à inventer pour maitriser des éléments bien plus puissants que lui. »

Je hoche la tête en silence en reprenant notre chemin. Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens maintenant presque ridicule à parcourir la montagne de long en large depuis des jours pour mon seul plaisir. La vue de pylônes ou de télésièges me remplit de rage. Il n’y aurait rien d’artificiel, ici, si une poignée d’humains n’avait pas décidé que la montagne en hiver serait un lieu de loisir. Je repense à notre débat d’hier soir avec Rémi. Inspirée par ma rencontre avec Angèle-Merlin, je soutenais qu’il était encore possible de retrouver un équilibre entre Humains et Nature, à condition d’avoir une réelle crise de conscience et de prendre les choses en main. Rémi était plus catégorique : pour lui, c’était trop tard, le mal était fait. L’Homme était trop enlisé dans son confort et son individualisme pour réussir à faire l’effort de sauver sa planète. L’issue du débat ? Match nul. Aucun d’entre nous n’a réussi à prouver à l’autre le bien-fondé de sa conviction. Évidemment, si c’était aussi simple, le problème serait déjà réglé depuis longtemps. Mais cette randonnée m’apporte un élément nouveau : mon cœur continue de battre plus fort et le point au-dessous de mon cœur qui semble vibrer me rappelle un élément auquel je n’ai pas pensé. En fait, tout ne dépend pas de l’humain. On l’oublie tout le temps, mais la Nature elle-même possède une force. Je crois d’ailleurs que c’est ce qui me terrifie, là, tout de suite. J’ai cette intuition que l’on arrive à une limite, en tout cas dans certains endroits, et qu’elle ne va pas tarder à sévir.

Nous sommes passés sur l’autre versant de la montagne et au vu du paysage qui s’offre à nous, je commence à questionner le choix de Rémi pour cette randonnée. La vue est aussi hideuse qu’elle était belle sur le versant précédent. Les vallées de ce côté sont occupées par des villes construites autour d’usines de production d’énergie. Bien sûr, d’autres industries les ont rejointes et des habitations datant des années 70 ont été construites à la hâte. Rien n’est charmant, tout est exploité. La neige en contrebas a une couleur grise et la pollution forme une brume qui obstrue l’horizon. Je sens les petits cheveux sur ma nuque se hérisser et quand Rémi s’arrête et m’invite à contempler la vue, je ne peux pas m’empêcher de cracher.

« Pourquoi tu nous emmènes ici ? Pourquoi tu gâches cette randonnée ? »

Mon ton est brusque, mais la vision de cette vallée me donne envie de hurler. Perchée en haut de la montagne, je me sens minuscule face au poids des années de construction de barrages, de destruction de forêts et d’émissions de fumées. L’air me semble plus épais, j’aimerais retourner sur l’autre versant, mais le regard de Rémi devenu grave me retient.

« Parce que notre débat d’hier m’a donné à réfléchir et je voulais te montrer quelque chose pour que tu comprennes mieux ma vision. »

Il pointe un endroit, une sorte de crevasse entre deux montagnes, sur le versant droit de la vallée devant nous.

« Eh bien ? Je ne vois que des éboulis de pierre avec des télécabines à l’arrêt. C’est quoi ? Une station qu’ils ont fermée ? »

Il me tend son smartphone avec une photo en plein écran. C’est le même paysage, mais pris il y a au moins une vingtaine d’années, au vu du grain de la photo. On voit distinctement un immense glacier dépasser de la crevasse, remontant presque au sommet de la montagne. Je reconnais alors cet endroit : dans un reportage, ils avaient parlé de la disparition du plus grand glacier du pays. En constatant cette disparition de mes propres yeux, je sens un petit bout de mon cœur se briser. J’entendrais presque le tintement, comme un bout de glace qui éclate. Je fixe l’éboulis désert qui autrefois disparaissait sous des mètres de glace : on dirait une plaie mal cicatrisée, ou un champ de bataille désolé qui n’a connu aucun vainqueur. Il n’y a rien : on dirait que même les plantes n’ont pas osé pousser dans ce crève-cœur. L’écho de la montagne qui faisait battre mon cœur plus fort tout à l’heure se fait encore plus violent dans ma poitrine. Je suis prise d’une sorte de vertige qui rend les sons de la ville en contrebas bien plus assourdissants qu’en réalité. Je sens que le monde hurle, comme si la montagne me disait « Tu vois ce qu’ils ont fait ? » Soudain, je sens mes joues qui me font mal. Je n’ai même pas senti mes larmes qui coulaient, avant qu’elles ne gèlent. Je crois que mon vertige n’a duré qu’une seconde, car Rémi n’a rien vu de mon état. Il fixe la scène et explique :

« Avant cette photo, le glacier était encore plus grand. Il faisait des centaines de mètres d’épaisseur et courait sur des kilomètres. C’était la fierté de la région. Puis quand les représentants locaux ont compris l’intérêt touristique du glacier, en plus de son potentiel en matière de production d’énergie hydro-électrique, ils ont commencé à l’exploiter. Tu vois les barrages autour ? Et la ligne de télécabines ? Les premiers fonctionnaient avec l’eau de la fonte des glaces et la deuxième servait à emmener les touristes jusqu’à une grotte percée dans le glacier qu’il était possible de visiter. Avec ça, la région est devenue plus attractive, alors des habitants sont arrivés et avec eux quelques usines. Les stations de ski ici ont fermé, au profit de celles sur les autres montagnes plus « propres ». Ici, l’argent a pris le dessus et le glacier, comme toute ressource que l’on exploite trop vite, a commencé à rapetisser. »

Son ton sérieux m’agace. J’ai l’impression de recevoir une leçon comme si j’étais à l’origine de la disparition du glacier. Rémi s’installe sur un rocher pour continuer.

« Tu sais c’est quoi le pire ? C’est qu’absolument tout le monde en avait conscience. Chaque année, ils devaient creuser davantage, construire de nouveaux escaliers, pour que la visite du glacier reste accessible, mais même ça, ça ne les a pas arrêtés. Au final, le glacier a été jugé impropre à la visite. Soi-disant que la présence de visiteurs entraînait une fonte plus rapide…

– Sauf que ce n’était pas ça, le problème. C’était les usines, les voitures et leurs fumées…

– C’était la présence humaine. La vallée forme une cuvette, qui elle-même créé une sorte de microcosme. Ce glacier a battu le record de la fonte la plus rapide dans le monde. Aujourd’hui c’est devenu une carrière de pierres… Et c’est seulement maintenant que le glacier a disparu que l’activité humaine disparaît petit à petit. La ville qu’on voit ici a connu un âge d’or de l’industrie, mais maintenant elle se meurt. »

Je ne peux pas m’empêcher de formuler un « bien fait » dans mon esprit, mais à quoi sert cette phrase ? Une fois l’humain parti, le glacier ne renaîtra pas, c‘est trop tard. Je m’assieds à côté de Rémi en fixant mes gants pour éviter de regarder la vallée grise.

« Rémi ? Pourquoi tu m’as emmenée ici ?

– Parce que ça, ce n’est qu’un glacier. C’est dommage, certes, mais individuellement, ce n’est pas si grave. Le problème, c’est que l’humain reproduit exactement le même schéma avec toutes les ressources dont il dispose. Que ce soit la forêt, l’eau, les glaces, la terre, le pétrole… Il exploite sans réfléchir, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Et tu n’avais pas l’air de saisir ce point-là, lors de notre discussion hier.

– Si, je disais juste qu’il peut changer. »

Rémi pousse un soupir et me désigne la vallée.

« Juste une question : pourquoi changerait-il ?

– Parce qu’il n’a pas le choix, sinon, c’est la mort de l’espèce.

– On a toujours le choix. Et je peux t’assurer que les responsables de la disparition de ce glacier ont choisi une vie de profits, une vie confortable, tout en sachant qu’il y avait un impact sur leur espèce. Ils ont signé pour. »

Je ne sais pas quoi répondre. Il n’a pas tort, mais je suis déchirée par ce sentiment de désespoir en regardant la désolation devant moi. Angèle-Merlin a dit que je pouvais influencer le choix des autres, mais c’est seulement valable pour les indécis. Comment faire changer d’avis des personnalités qui ont trouvé leur intérêt dans la désolation ?

« Il faudrait que le respect de la nature comporte un intérêt individuel. Quelque chose qui parle directement aux besoins fondamentaux de l’Homme… », je murmure.

Rémi hoche la tête, dubitatif. Je reprends :

« Mais quand tu y penses, l’air que l’on respire, l’eau que l’on boit ou la nourriture que l’on tire de la terre, c’est un besoin fondamental, non ? Respirer un air pollué, ça ne les gêne pas ? »

Rémi pouffe.

« Si tu crois que les responsables de la pollution n’ont pas les moyens d’aller respirer de l’air pur ailleurs… Regarde : il existe même des bars à oxygène aujourd’hui. C’est quand même ridicule. »

Ce dialogue défaitiste commence à m’énerver. Je me suis levée sans même m’en rendre compte :

« Et quoi ? On laisse tomber et on regarde le monde couler ? Ça sert à quoi, ce discours franchement ? Si tu n’as pas envie d’essayer, de lutter, si tu crois que tout est déjà joué, laisse-moi au moins essayer moi, au lieu de descendre chacune de mes idées ! »

Il hausse un sourcil agacé.

« T’as fini ? J’essaye de t’aider. Écoute Angèle, je ne torpille pas tes idées par plaisir, c’est juste que tu as une vision si… enfantine de l’espèce humaine.

– Super, maintenant tu me traites de gamine ! »

Il ferme les yeux dans un effort de patience.

« Laisse-moi finir. Moi, j’ai déjà mes propres convictions, je sais qu’elles sont menées à évoluer et je sais déjà ce que je dois faire pour l’instant et comment. Toi, je suis désolé, mais tu commences seulement. Le coup avec Tanim était un très bon début, mais tu as encore beaucoup à voir du monde pour pouvoir vraiment agir de manière efficace et en connaissance de cause. »

Il se lève et m’entraîne plus près du surplomb rocheux. D’ici, où que je regarde, je ne vois que la vallée grise. Il reprend plus fort :

« Ça, c’est énorme ! Ce sont les choix de milliers d’humains qui mènent à ce genre de résultat et ce n’est qu’un seul glacier. Tu dis vouloir défendre la Nature ? Commence par écouter et apprendre. Je ne vais pas te donner les solutions sur un plateau, car alors ce ne seront jamais tes convictions, mais les miennes. Tout ce que je peux faire, c’est te guider, te transmettre mes connaissances et espérer qu’elles te seront utiles pour évoluer, grandir et plus tard agir. »

Il me tourne le dos brusquement et va récupérer son sac sur le rocher et le jette sur son épaule.

« Hey ! Tu vas où ?

– Je t’ai montré ce que j’avais à te montrer, inutile de rester plus longtemps ici. Moi non plus, je ne supporte pas cette vue. »

Un peu décontenancée, je le rattrape et nous adoptons un pas plus rapide pour retourner sur l’autre versant de la montagne, celui presque intact. Le contraste est saisissant, mais le hurlement dans ma poitrine n’a pas disparu pour autant.

« Attends Rémi, je n’en peux plus. On peut s’arrêter ici pour manger ? »

Il accepte et nous nous installons sur un vaste rocher circulaire, au pied d’une paroi rocheuse. Le soleil de midi a presque fait disparaître toute la neige à cet endroit et je dois même ouvrir ma veste pour ne pas étouffer de chaleur. Rémi sort nos sandwichs et bouteilles d’eau, ainsi qu’une boîte en métal contenant des biscuits. Nous mâchons sans échanger un mot, tendant parfois le visage vers le ciel pour mieux apprécier les rayons du soleil.

Tout à coup, un léger couinement me fait baisser les yeux et retirer mes lunettes de soleil. Une petite souris a noté la présence de ces nouveaux visiteurs et sort de son trou dissimulé dans un tas de rochers contre la paroi. Je l’observe alors qu’elle franchit bravement un tas de neige pour arriver plus vite jusqu’à la boîte de biscuits entre Rémi et moi. Je souris : cette scène est bien trop semblable à mon rêve avec Angèle-Merlin pour que je l’ignore. Je sors un biscuit de la boîte et le tends au petit rongeur qui croque allégrement dedans sans se soucier du danger que l’on pourrait représenter. Comme mon clone, je me lève et m’approche de sa tanière pour déposer un biscuit supplémentaire que l’animal pourra mettre en réserve plus tard. Mais alors que j’accède au tas de pierres, mon pied glisse et fait rouler plusieurs rochers, créant un petit éboulis. Je me baisse aussitôt pour dégager la voie vers la tanière de la souris en enlevant mes gants pour plus de facilité. Je constate tout de suite que quelque chose cloche.

« Rémi ! Viens voir ! »

Mon compagnon s’est déjà levé et me rejoint.

« Enlève tes gants. Prends cette pierre dans tes mains. »

Il s’exécute.

« Elle est tiède, mais c’est normal, elle est au soleil.

– Non, elle était à l’ombre des autres. Et regarde… »

Je prends sa main et l’approche d’un interstice entre plusieurs rochers.

« Il y a un courant d’air chaud. C’est bizarre… C’est dû à quoi, à ton avis ? »

Toute trace de soucis a disparu de nos visages pour laisser place à l’excitation de la découverte.

« Un seul moyen de le savoir ! »

Prudemment, je retire les pierres du tas une à une, en prenant garde de ne pas obstruer la tanière de la souris, qui, du reste, semble parfaitement à son aise sur notre aire de pique-nique. Je retire assez de roches pour dégager une entrée vers ce qui semble être une caverne. Un courant d’air tiède fait voler quelques mèches de mes cheveux.

« Il doit sûrement y avoir une source chaude à l’intérieur », s’exclame Rémi.

Il m’aide et ensemble nous déplaçons rapidement assez de pierres pour créer un passage.

« Attends, je vais vérifier qu’il n’y a pas de danger. »

Rémi se glisse dans l’entrée et je l’entends rouler sur le tas de pierres.

« Alors ? », je crie de l’autre côté.

Ses paroles font écho dans la caverne :

« Je pense que tu peux venir. Les parois semblent solides et ça continue plus loin ! »

Je me glisse à mon tour dans l’ouverture et dévale les pierres de l’autre côté. Les rayons qui filtrent depuis l’entrée n’éclairent que des parois et des stalactites de calcaire, mais on distingue nettement un tunnel qui part plus loin dans la montagne. Je retire ma veste : la température ici dépasse facilement les vingt degrés.

« Qu’est-ce qu’on fait ? On va voir ? », je souffle.

Rémi a allumé la lampe torche de son smartphone et balaie les environs.

« Je pense qu’on peut. On dirait qu’il y a déjà eu des hommes qui sont passés par ici, mais il y a au moins des décennies. Regarde. »

Il éclaire un bâton presque fossilisé et au bout calciné au pied d’une paroi.

« Okay. Allons-y tranquillement alors. »

Je laisse quand même ma veste jaune fluo à l’entrée du tunnel pour être facilement repérée en cas de besoin et suis les pas de Rémi. Le goulet est étroit et les parois sont humides, mais on avance facilement. Je note parfois sur la paroi des traces d’empreintes humaines presque effacées par le temps, preuve que d’autres avant nous ont emprunté ce chemin. Et s’ils étaient restés coincés ? Et si on retrouvait les squelettes de touristes disparus il y a des années ? Ce ne sont pas les avis de recherche qui manquent dans la région. Je ne suis pas claustrophobe, mais le sentiment de puissance de la montagne me donne l’impression de manquer d’air. Je me concentre sur la nuque de mon compagnon en essayant de me convaincre que le tas de pierres qui obstruait l’entrée était trop soigné pour être le résultat d’un effondrement. Non, je pense plutôt que l’endroit a été délibérément caché il y a des années, puis oublié. Alors peut-être qu’il s‘agit d’un repaire de contrebandiers ? Nous sommes assez près de la frontière, ça se tient. Et s’ils avaient caché les corps de leurs ennemis ? Et s’ils avaient posé des pièges pour éviter que des…

Rémi interrompt ma panique grandissante :

« Wow… »

Ah non, en fait, il l’alimente. Le tunnel est trop étroit pour que je puisse voir devant lui.

« Qu’est-ce qu’il y a ? Des cadavres ? Des squelettes ? Des haches qui bloquent le chemin ? »

Rémi tourne son visage en haussant un sourcil qui semble signifier « vraiment ? » et se plaque contre la paroi pour me laisser passer devant. Ma mâchoire tombe.

Le tunnel donne accès à une immense voute naturelle de plusieurs dizaines de mètres de long, parcourue de centaines de stalactites et stalagmites se rejoignant parfois en colonnes beiges. L’endroit devait être un lac souterrain, il y a de ça des milliers d’années, mais il reste encore de nombreux bassins en marmites de géants emplis d’une eau d’un bleu profond, alimentés par des sources que l’on entend glouglouter faiblement. Il s’agit bien de sources chaudes : l’humidité et la chaleur des lieux ont favorisé l’apparition de plaques multicolores de lichen, champignons et mousses partout sur les parois. Mais le plus exceptionnel, ce sont les lumières : une cheminée naturelle criblée de cristaux mauves diffuse une aura douce et multicolore sur les bassins, alors que les parois, elles, sont tapissées de milliers de petits points bleus, semblables à une galaxie de nouvelles étoiles.

« Regarde Rémi, ce sont des vers luisants ! »

Je me suis approchée assez d’une paroi pour distinguer un insecte minuscule dissimulé dans la roche. Ce n’est pas la même espèce que celle que l’on peut trouver dans nos champs. Rémi s’est approché pour l’examiner à son tour.

« Je crois que c’est une espèce volcanique, mais on n’en trouve qu’en Nouvelle-Zélande, normalement. C’est incroyable ! »

Ça me revient maintenant : Nastasia avait publié des photos de son détour par la Nouvelle-Zélande, où elle avait visité des grottes semblables à celle dans laquelle nous nous tenons, avec Rémi. Nous contemplons les deux cet endroit complètement magique. Je n’en reviens pas. Comment un endroit aussi unique a-t-il pu rester intact ? Je remercie silencieusement les visiteurs précédents qui ont eu la bonne intention de condamner l’entrée. J’ai un pincement au cœur juste en imaginant ce à quoi elle ressemblerait si elle avait été exploitée.

« On va tester les bassins ? », s’exclame Rémi alors qu’il enlève déjà son pantalon technique et ses chaussures.

Je le suis plus lentement alors qu’il trottine prudemment vers l’une des cuvettes. Sur le chemin, j’en profite pour mieux observer la cheminée presque obstruée de cristaux. C’est hallucinant : je reconnais des améthystes, ces pierres violettes que l’on croise presque immanquablement dans les magasins spécialisés, mais Bernard m’avait expliqué que dans ces montagnes, leur composition était différente de celles importées du Brésil, les rendant rarissimes. Il y en a probablement plus ici que toutes celles extraites en plus d’un siècle.

Entretemps, Rémi est entré dans l’eau et nage avec un large sourire sur les lèvres.

« Dépêche-toi, Angèle, c’est merveilleux. L’eau sent un peu le soufre, mais à part ça, c’est un véritable bain chaud. »

Je m’exécute et enlève mes habits jusqu’à me retrouver en culotte. Quoi ? Vous pensez vraiment qu’après avoir découvert un endroit aussi  exceptionnel, je ne vais pas en profiter juste pour une question de pudeur ou de bienséance ? Tant pis si j’ai des bourrelets ou que je ne suis pas épilée, là, je m’en contrefiche. Et vous savez combien de temps un soutien-gorge met à sécher ?

Du reste, Rémi ne fait absolument aucune remarque et me regarde de la même façon qu’en tenue de ski, alors que je descends prudemment les degrés de calcaire vers le bassin.

L’eau est presque brûlante, j’ai un petit hoquet au moment de m’immerger jusqu’au menton. Mais oui, c’est merveilleux. Je plonge la tête sous l’eau et le gazouillis de la cascade se transforme en chuchotis. C’est alors que je me rends compte que les hurlements que je sentais dans ma poitrine tout à l’heure ont disparu, remplacés par une sorte de bavardage incompréhensible dans lequel je décèle un sentiment de fierté. Je jurerais que la montagne s’enorgueillit de me faire découvrir son plus beau trésor. Ça l’est. Je peux dire sans aucune hésitation que cet endroit est le plus beau que j’ai jamais vu. Je formule un « merci » mental, avant de remonter à la surface. Rémi s’est installé sur une sorte de banc immergé formé par un bourrelet de pierre. Je le rejoins et m’assieds avant de fermer les yeux.

Je ne saurais pas comment le décrire exactement, mais je sens la présence de la lave toute proche. Scientifiquement parlant, elle devrait se trouver à des kilomètres de nous, mais… Je ne sais pas… On dirait que l’eau réchauffée à son contact la rapproche de moi. Je retrouve certaines sensations que lors de ma séance de reconnexion avec Denis et notamment ce grondement puissant et cette force provenant de la lave.

« J’ai oublié de te dire un truc, hier soir, Rémi. Tu sais, quand on parlait d’écologie ? »

Il tourne son regard vers moi et me fait signe de continuer.

« J’avais oublié quelque chose. Nous ne sommes pas seuls, pour lutter et trouver un équilibre. Regarde autour de nous et regarde le contraste avec la neige, au-dehors, et ses paysages gelés. La Nature a une étendue de pouvoirs que l’on oublie trop souvent. »

Il acquiesce sans répondre. Je me redresse et me tourne vers lui.

« Tu savais que la pollution lumineuse a un impact sur la population des vers luisants dans nos régions ? La lumière que les femelles émettent leur sert notamment à être repérées par les mâles. Mais avec le nombre de lampadaires que nous laissons briller toute la nuit, maintenant, les insectes sont désorientés et se reproduisent de moins en moins. Ça et les pesticides… Autant dire que les vers luisants font aussi partie de la longue liste d’animaux qui se porteraient bien mieux sans nous. Mais quand je vois cette caverne, avec une nouvelle espèce inédite dans nos régions, je ne peux pas m’empêcher de penser que la Nature garde encore quelques cartes à jouer pour plus tard…

– Tu penses vraiment que la Nature va se rebeller et régler la question écologique toute seule ? Tu as conscience que si c’est le cas, c’est probablement toute notre espèce qui disparaîtra ?

– Oui, c’est clair, mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Je pense juste que l’on peut en faire une alliée. Et j’ai réfléchi à notre conversation de tout à l’heure aussi. Je parlais de besoins fondamentaux de l’Humain, comme quoi on arriverait à l’influencer si on lui montrait son intérêt individuel dans le respect de la Nature.

– Hmm, hmm. Et ?

– Je n’ai pas pris les choses sous le bon angle. Il y a les besoins fondamentaux, mais aussi les sentiments fondamentaux, comme la joie, la colère, la peur… »

Rémi s’impatiente et m’asperge d’eau pour me le faire savoir. Je lui rends la pareille et nous bataillons pendant une minute en riant. Puis Rémi redevient sérieux.

« Allez, abrège ! Où est-ce que tu veux en venir ? »

Je lui offre mon sourire le plus énigmatique :

« Je dis juste que j’ai notre prochain plan. »

.

 

3 commentaires sur “Chapitre 15 – Le jour où j’ai trouvé mon alliée

  1. Bonjour,
    J’ai dévoré tous tes chapitres. j’ai beaucoup aimé les livres audio. C’est tellement agréable.
    Merci beaucoup pour cette lecture enfin écoute plutôt pour ma part.
    J’ai envie de connaitre la suite comme jamais … Et cette relation ambiguë qu’on Angèles et Rémi, uhmmm que va-t-il se passer ???
    Je suis ravie d’avoir découvert ton univers. A très vite pour la suite !

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