Chapitre 17 – Le jour où tout a changé

« Animaux fous à l’hôtel de ville : la mairie impuissante est bannie de son QG »

« Attaques d’oiseaux : Hitchcock aurait-il prédit l’avenir ? »

« Le quartier administratif évacué à la suite d’une invasion massive de rats »

…Et il y en a des centaines comme ça. Les journaux papier, télé ou radio du pays ne parlent plus que de notre ville, avec même quelques articles dans des médias internationaux. J’ai eu François au téléphone : il exulte. C’est vraiment le coup du siècle. Et le mieux dans tout ça ? 

Merci à mes premiers tipeurs pour leur soutien et leur aide dans la réalisation de ce projet : Alexandra, Marie-Georges1, Steph et Domi, Jade, Clem, Jean-Mi, Ludooo et Annie <3

Et pour ceux qui se poseraient la question : oui, le personnage d’Alexandra a été créé par… Alexandra ! 😉 Pour savoir comment tu peux participer à l’aventure ANGÈLE(S) et intégrer l’histoire, va faire un tour sur Tipeee !

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« Animaux fous à l’hôtel de ville : la mairie impuissante est bannie de son QG »

« Attaques d’oiseaux : Hitchcock aurait-il prédit l’avenir ? »

« Le quartier administratif évacué à la suite d’une invasion massive de rats »

…Et il y en a des centaines comme ça. Les journaux papier, télé ou radio du pays ne parlent plus que de notre ville, avec même quelques articles dans des médias internationaux. J’ai eu François au téléphone : il exulte. C’est vraiment le coup du siècle. Et le mieux dans tout ça ? La police n’a même pas considéré la piste criminelle. Enfin, j’imagine que pour ça, il faudrait déjà qu’elle ait accès aux vidéos de surveillance… Et pour l’instant, notre petit zoo les maintient à bonne distance des bâtiments du quartier.

Willy et Maya ont été des génies : sans échelle, ils n’ont pas pu placer les ruches aux fenêtres des salles de réunion et bureaux, mais ils ont finalement opté pour des endroits bien plus efficaces. Pendant que je me débattais avec les rats, ils posaient les ruches directement contre la porte d’entrée de l’hôtel de ville, à côté de la fenêtre des toilettes et dans les cuisines. Les insectes ont dû trouver ces espaces à leur goût, car ils se sont rapidement frayé un chemin à travers les matériaux friables d’isolation et attaquent quiconque passe un peu trop près. Willy nous a appris que la mairie a fait appel à lui pour venir retirer les essaims, mais l’apiculteur a fixé des rendez-vous qu’il ne cesse de repousser, histoire de faire payer son éviction à ses anciens collègues.

Les rats, eux, semblent avoir trouvé leurs nouveaux quartiers. Après avoir mis à sac le local technique, ils se sont séparés en plusieurs groupes attaquant les poubelles et descendant dans les caves des vieux bâtiments alentour. De ce que j’ai pu lire, ils sont particulièrement nombreux dans les sous-sols des archives départementales, qui ont dû fermer temporairement leurs portes. Le palais de justice résiste encore, mais de nombreux témoignages attestent de rats trottinant sur les parquets et grignotant les tapis en toute confiance.

Mais ce dont je suis le plus fière, ce sont les oiseaux. Personne n’explique leurs attaques soudaines, partout dans la ville, mais moi, je sais : les effaroucheurs installés par la municipalité sont tous programmés pour sonner régulièrement au cours de la journée, en particulier entre midi et 14 heures. Les oiseaux dressés d’Hulotte continuent de prendre les ultrasons des boîtiers comme le signal de  l’heure du déjeuner et fondent sur les passants munis de leurs sandwichs. Hulotte a même observé d’autres oiseaux sauvages imiter leurs congénères, sans craindre les repoussoirs. Ils apprennent vite et attaquent en nuée, laissant leurs victimes fuir à la seule condition d’abandonner leurs provisions sur place. Il n’est plus rare maintenant de voir des citadins arborer de larges parapluies alors que le temps est dégagé : ils se protègent comme ils le peuvent en attendant que les autorités trouvent une solution.

De mon côté, j’évite de sortir et tiens une veille des nouvelles autour de notre action. Comme on pouvait s’y attendre, le web est criblé de théories apocalyptiques sur les causes de ces événements, mais tout n’est pas à jeter. J’ai même vu naître une tendance que je n’avais pas anticipée, mais qui me ravit : un blogueur assez populaire a soumis l’idée que pour apaiser cette Nature qui se révolte, il fallait planter des arbres pour remplacer ceux abattus par la mairie. Depuis, les pépiniéristes sont dévalisés et on voit apparaître de jeunes arbres de toutes les espèces dans les ronds-points, les parterres de fleurs et même sur les chantiers. Je ne sais pas si la mairie les laissera là bien longtemps, mais plusieurs articles accusent les élus locaux d’avoir entraîné ce cataclysme en oubliant le respect de l’environnement lors de leurs décisions. Bon, techniquement, ils les accusent d’avoir créé des animaux mutants hyper-résistants et agressifs… Mais, à l’avenir, nos élus devraient y penser à deux fois avant d’abattre un arbre.

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Je referme l’ordinateur. Assise dans ma chambre, j’ai un regard pour mon plant de chêne en pot, le bébé de feu mon arbre. Je n’en reviens pas du chemin parcouru depuis ce jour au parc. Qu’est-ce qui a changé exactement ? Comment suis-je passée d’une simple témoin de la dégradation de la vie à une guerrière ? Ce dernier mot me semble un peu fort, d’ailleurs, mais il est juste. J’ai l’impression de participer à une guerre sans nom, où rien n’est déclaré, mais dans laquelle chaque choix compte.

Je tourne mon regard vers mon lit. Rémi est assis en tailleur sur la couette, pianotant rapidement sur les manettes de ma console, concentré sur le jeu vidéo. J’entends un dernier « Hadouken » suivi d’un grognement de mauvais perdant.

« Encore mort ? Tu es sûr de vraiment savoir jouer à ce jeu ?

– Arrête, ça fait des années que je ne me suis pas entraîné. Il faut juste que je retrouve mes réflexes. »

Je saisis la deuxième manette et viens m’installer à côté de lui.

« Voyons voir l’étendue des dégâts… »

Il prend un personnage aux airs vaguement brésilien et je choisis une femme blonde en tenue bien trop moulante. Le combat s’engage.

Je dois admettre qu’il se défend bien. Il arrive à parer mes premières attaques timides et fait même tomber mon personnage grâce à un coup de pied bien placé. Il est temps de passer aux choses sérieuses. Je riposte avec une prise qui envoie le Brésilien dans les airs et consomme un quart de sa vie.

« Hey ! On se calme ! »

Rémi continue d’appuyer frénétiquement sur sa manette, mais je doute qu’il sache vraiment ce qu’il fait. Alors que mon personnage assène un nouveau coup de pied, Rémi donne un petit coup de coude contre mon bras, vrai celui-là. Son personnage en profite pour reprendre le dessus.

« Tricheur ! »

Le combat continue, tant sur l’écran que derrière les manettes. Après un dernier coup de coude qui me fait presque lâcher ma commande, Rémi trouve enfin la bonne combinaison de touches pour activer une attaque spéciale. Il envoie mon personnage au tapis.

« Yes ! », fait-il en levant les bras au ciel en signe de victoire.

Je ne peux pas m’empêcher de lui piquer les côtes en martelant chaque mot.

« Aucun. Mérite. Tu. As. Triché ! »

Il tente de me bloquer les bras, mais je suis plus rapide et nous nous lançons dans une bataille de chatouilles comme des adolescents. Rémi finit par réussir à me bloquer, en équilibre sur le bord du lit.

« Tu arrêtes ? »

Je cherche à me débattre, mais mes éclats de rire m’ôtent toute force. Il fait mine de me lâcher et je manque de tomber.

« Okay, okay ! C’est bon j’arrête. »

Il me tire vers lui et je suis maintenant allongée, son visage au-dessus du mien. Je contemple ses yeux gris.

C’est grâce à lui. C’est grâce à lui que j’ai changé et que j’ai pu trouver la force et le courage de mener ces batailles. Est-ce que je l’ai fait pour l’impressionner ? Au début, peut-être un peu, oui. Mais cette rage de combattre était déjà en moi, quelque part, il n’a fait que me permettre de l’exprimer. Il m’a montré que les barrières que je me mettais n’étaient que des excuses pour contrôler mes peurs. C’est étrange de regarder en arrière et de voir l’évidence : je réalise seulement maintenant que les choses n’auraient pas pu se dérouler autrement. Lui aussi a plongé son regard dans le mien. Le temps est comme suspendu, un instant, puis il m’embrasse.

Je l’aime. C’est indéniable, irréfutable, évident. Je l’aime depuis des siècles et il ne pourrait pas en être autrement. Je ne me pose pas la question de savoir si c’est réciproque, ça ne compte même pas. Comment explique-t-on ce sentiment surpuissant qui résonne en nous, mais traverse le temps et l’espace ? J’ai l’impression qu’il fait partie de moi depuis toujours et que s’il cessait d’exister, je n’existerais plus non plus. C’est au-delà des mots. Les yeux fermés, j’ai l’impression de n’avoir été créée que pour le rencontrer et que je naîtrai et renaitrai encore que pour le trouver à nouveau. Nous sommes une dimension à part entière, celle qui prévaut sur toutes les autres.

Il écarte ses lèvres des miennes et j’ai l’impression de mourir un petit peu. Le temps reprend son cours et aussitôt je panique de l’avenir qui pourrait nous attendre.

« Tu n’étais pas censée avoir un rendez-vous ? »

Je jette un œil à mon réveil et fais un bond. Je suis déjà en retard ! Je saute du lit et enfile aussitôt mon manteau en attrapant mon sac au passage.

« Si ! Je vais devoir courir ! Tu veux rester ici ? »

Il secoue la tête et se lève lui aussi, avant de trouver sa veste et de glisser un bras dans une manche.

« Non, je dois rejoindre des amis aussi. On se retrouve dans deux heures ?

– Parfait ! »

Puis je me fige, prise d’une inspiration.

« Attends, juste une seconde. »

Je me saisis du plant de chêne près de ma fenêtre et l’enferme précautionneusement dans un petit carton avant de le ranger dans mon sac.

« Je vais essayer de lui trouver une place sur un rond-point quelque part. Histoire qu’il puisse lui aussi participer à notre mouvement », fais-je avec un clin d’œil.

Je prends mes clés et nous descendons au petit trot l’escalier de mon immeuble. J’ai un dernier baiser pour Rémi avant de courir vers le métro. J’aimerais ne pas le quitter, mais ce rendez-vous est trop important pour risquer d’emmener quelqu’un d’autre.

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La nuit est tombée. Alors que je sors du métro, je constate que les lampadaires ici sont en mauvais état. Alexandra m’a donné rendez-vous dans cette petite ville de banlieue, où des manifestations violentes ont eu lieu il y a de cela une dizaine de jours. Les autorités ont riposté, entraînant une escalade d’agressivité et les petites échoppes alentour affichent encore des vitrines brisées. On a vu plus rassurant, comme endroit. Mais l’avantage c’est que depuis, les rues sont désertées une fois le soleil couché. Je couvre quand même mes cheveux avec ma capuche, par précaution. Je passe plusieurs bancs publics renversés et des murs couverts de tags avant de rejoindre le terrain de basket évoqué par Alexandra.

Je l’ai contactée il y a deux jours, avec un commentaire sur son site zone-blanche.com, comme convenu. Le soir-même, je trouvais un mot dans ma boîte aux lettres m’indiquant de la retrouver ici. J’avoue être un peu nerveuse : la cheffe de la Sédition ne m’a pas frappée par sa mansuétude lors de notre première rencontre et j’ai peur qu’elle ne considère que je la dérange pour rien. Je regarde ma montre : j’ai réussi à rattraper mon retard. Le terrain de basket est mal éclairé, mais il semble désert. Je m’adosse contre un mur pour attendre.

Comme dans la chapelle en ruines, Alexandra apparaît soudainement en passant un coin de mur. Elle porte une veste en cuir et un petit sac en bandoulière, lui donnant un air de baroudeuse urbaine. Ce qu’elle est peut-être, finalement ? Je me demande où elle peut bien vivre. Est-ce que la Sédition a un QG caché dans des caves ?

Quand elle n’est plus qu’à quelques pas de moi, elle m’adresse un sourire.

« Angèle ! Ravie de te revoir ! Tu vas bien ? »

J’avoue que sa soudaine gentillesse me perturbe. Je m’attendais plutôt à me faire houspiller pour la forme, mais je me reprends.

« Super ! Merci d’être venue. Je voulais te voir pour que tu considères à nouveau la possibilité que j’intègre la Sédition. »

Elle a un léger froncement de sourcils.

« Il y a quelque chose de nouveau, depuis la dernière fois ? Nous étions pourtant d’accord sur le fait que t’occuper de Tanim n’était pas suffisant. Même si ton message était admirable. »

J’ai un léger mouvement de surprise. Avec tous les événements de ces derniers jours, j’en aurais presque oublié ma publication dénonçant les méfaits de Tanim et de son réseau. C’était il y a trois semaines à peine, mais j’ai l’impression qu’une éternité s’est écoulée.

« Non, ce n’est pas ça. J’ai trouvé une autre bataille à mener, et qui nous concerne tous, cette fois. Regarde. »

Je lui montre sur mon téléphone le résultat de ma veille. Je guette anxieusement la réaction d’Alexandra, mais elle conserve un air neutre.

« Eh bien ? J’ai entendu parler de ces animaux qui se rebellent, mais quel est le rapport avec toi ? Tu as une solution pour les arrêter ? Tu sais, ces animaux redevenus sauvages sont plutôt une bonne chose, aux yeux de la Sédition. Cela fait longtemps que nous luttons contre le conseil municipal. »

Je ne peux pas retenir un claquement de langue. J’ai le sentiment qu’Alexandra m’a rapidement rangée dans la case « écervelée », dans son esprit.

« Mais non. Tout ça, c’est nous qui l’avons organisé !

– Comment ça, nous ?

– Moi… et d’autres. Les abeilles, les oiseaux, les rats… Ils ne sont pas venus naturellement à l’hôtel de ville, contrairement à ce que beaucoup pensent. C’est le résultat d’une idée que j’ai eue… »

Ah ! Enfin la lueur change dans le regard d’Alexandra. J’ai réussi à piquer sa curiosité. Alors je lui explique toute l’étendue du plan. Le système des effaroucheurs, les rats, les missions de chaque équipe. Je laisse juste de côté les détails sur les différents membres de notre bande, pour préserver leur anonymat. Quand j’ai fini, Alexandra est en train de fixer le sol de ses yeux gris. Elle passe une main dans ses cheveux, pour se laisser le temps de réfléchir. Après quelques secondes, elle déclare.

« Je dois avouer que je ne m’attendais pas à ça. Bravo. En toute honnêteté, je suis vraiment impressionnée. »

Je m’attendais à ressentir plus de fierté à ces mots, mais je me rends compte maintenant que mes mains tremblent. En détaillant mon plan, j’ai soudainement pris conscience de l’énormité de notre action et du danger qu’elle pouvait représenter. Pourtant, lors de sa préparation et même il y a encore quelques heures, j’étais certaine du bien-fondé de notre coup et de la nécessité de continuer nos efforts. Mais en voyant Alexandra approuver mon plan, je réalise que la Sédition pourrait m’emmener bien plus loin. Ce territoire inconnu me terrifie. La cheffe de la Sédition semble détecter mon hésitation, mais continue.

« C’est un des plans les plus efficaces qu’il m’ait été donné d’entendre. Il requiert de la stratégie, un bon esprit de cohésion et beaucoup de courage, autant de qualités que l’on cherche dans la Sédition. »

Elle plante ses yeux dans les miens.

« Est-ce que tu veux toujours rejoindre notre groupe ?

– Oui. »

Le mot est parti avant même que je m’en rende compte. J’ai toujours peur, mais je sens quelque part dans ma poitrine cet instinct qui me souffle que c’est un choix crucial dans ma vie. Et finalement, est-ce vraiment un choix ? Je ne peux pas retourner en arrière et faire semblant d’ignorer que les choses changent dans notre monde. Je regarde les grilles défoncées du terrain de basket, un autre vestige des manifestations violentes. Je veux participer à changer les choses et ça n’arrivera qu’avec la Sédition.

Alexandra a un sourire et me tend la main. Je la serre.

« Super. Bienvenue dans la Sédition, alors. »

Elle glisse les mains dans ses poches et reprends un air sérieux.

« Essaie de rester dans le coin, ces prochains jours. On te contactera pour te faire participer à une prochaine mission. »

Et elle tourne les talons. En quelques foulées, elle a de nouveau disparu derrière le mur d’où elle était venue.

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« Alors, ça s’est bien passé, ce rendez-vous ? »

J’ai rejoint Rémi à la sortie de métro à côté de chez moi. J’avais un peu peur de cette question : j’hésite toujours à lui parler de la Sédition, ne sachant même pas s’il en fait partie. Je préfère rester vague.

« Oui super, j’ai obtenu ce que je voulais. Il ne me reste plus qu’à attendre qu’ils donnent suite. »

Rémi a un léger haussement de sourcil, mais ne creuse pas davantage. Je glisse ma main dans la poche de son manteau pour attraper la sienne et réchauffer mes doigts frigorifiés, tout en me serrant contre lui. Ce soir, on a prévu de se faire livrer des ramens et de les déguster devant un film. Rien de bien palpitant pour une soirée de Saint-Valentin, me direz-vous, mais je suis ravie. À vrai dire, ni lui ni moi n’avions vraiment réalisé quel jour nous étions avant de voir les devantures de magasin dans la rue. Je suis surprise de constater à quel point je m’en fiche : la fête des amoureux me paraît dérisoire à côté de ce que l’on vit ensemble. Rémi serre ma main dans sa poche.

« Angèle, mets ta capuche.

– Hein ?

– Ce n’est peut-être rien, mais mets ta capuche sans discuter. »

Rémi a parlé vite, en chuchotant. Je m’exécute et couvre mes cheveux alors que l’on approche de l’entrée de mon immeuble. L’urgence dans sa voix met tous mes sens en alerte et je scrute les environs. Je ne vois rien, à part un homme en train de fumer une cigarette devant l’entrée de mon immeuble. Je ne le connais pas, mais en même temps, qui connait vraiment ses voisins ? Il a l’air normal, la quarantaine peut-être, emmitouflé dans une doudoune noire avec un col en fausse fourrure.

« Qu’est-ce qui se…

– Chut. »

Rémi me serre plus fort contre lui et nous passons tranquillement devant l’homme qui me dévisage. J’imite Rémi en prononçant un petit « Bonsoir ! » accompagné d’un sourire. Une fois à l’intérieur, je me dirige naturellement vers l’ascenseur.

« Non ! On prend l’escalier », m’arrête Rémi.

Je ne dis rien et le suis. Il m’a transmis son anxiété : j’ai moi aussi le sentiment que quelque chose ne va pas, comme un instinct qui me pousse à fuir. Je me retourne pour observer l’homme devant l’entrée et croise son regard. Aussitôt, il fait mine de regarder ailleurs.

J’habite au troisième étage. Nous montons d’abord les escaliers tranquillement puis, en approchant de mon appartement, Rémi se met à enjamber les marches deux par deux. Je l’imite sans un mot. Arrivés sur le palier, je constate qu’un deuxième inconnu est assis sur les marches, faisant tourner entre ses mains un petit carnet rouge. Soudain, mon cœur manque un battement alors que je déchiffre le mot « Espère… » entre ses doigts. Rémi l’a vu aussi, je le sais. Il a cependant un ton léger en m’encourageant d’une voix forte :

« Allez feignasse, plus vite ! Plus que deux étages ! Ça te fait du bien de ne pas prendre l’ascenseur pour une fois ! »

Je ne réponds rien et accélère même pour escalader les marches quatre à quatre. J’ai juste le temps d’apercevoir un troisième homme devant la porte de mon appartement. Il a eu un bref coup d’œil dans ma direction et s’est redressé. J’arrive au cinquième et dernier étage en panique alors que j’entends des bruits de pas lents monter les marches.

« Qu’est-ce qu’on fait ? C’est le carnet de Tanim. Tu l’as vu toi aussi ! » je chuchote à toute vitesse.

Rémi regarde autour de nous en cherchant une issue, mais n’en voyant aucune, il appuie longuement sur la sonnette d’un voisin, puis sur le bouton d’appel de l’ascenseur.

« Calme-toi. On va sortir et on avisera ensuite. »

Je prends une profonde inspiration. Heureusement, l’ascenseur était déjà arrêté au cinquième étage. Je m’engouffre entre les portes qui s’ouvrent avant d’appuyer sur le bouton sous-sol puis frénétiquement sur celui de fermeture des portes. Elles obtempèrent enfin alors que j’entends les pas dans l’escalier se rapprocher et la porte à laquelle Rémi a sonné s’ouvrir.

« Tu crois qu’il nous a vus entrer dans l’ascenseur ? », je souffle.

« Non. J’espère que la sonnette lui aura donné l’impression qu’on est juste des invités venus rendre visite à des amis. On devrait être tranquilles.

– Qui étaient ces hommes, selon toi ? »

Rémi a un haussement d’épaules.

« Aucune idée, mais c’est bien le carnet de Tanim qu’ils tenaient. Ils n’avaient pas l’air d’être des policiers… Peut-être des hommes de main ? Quoi qu’il en soit, mieux vaut ne pas traîner ici pour le découvrir. »

L’ascenseur s’arrête enfin au niveau des garages. J’attrape la main de Rémi et ensemble, nous courrons jusqu’à la porte automatique. Un coup de clé et elle s’ouvre lentement. L’entrée des garages est située sur le côté de l’immeuble, nous protégeant des regards. Je vais jusqu’au coin de mur pour observer l’entrée du bâtiment.

« Celui posté devant est entré aussi ! Je crois qu’ils se doutent de quelque chose ! »

Soudain, j’entends un « hey ! » derrière moi. L’homme posté devant l’entrée est descendu jusqu’aux garages ! Il accélère le pas pour passer à temps sous la porte qui se referme.

« Arrêtez-vous ! », crie-t-il dans notre direction.

« Cours ! »

Rémi saisit ma main et m’entraîne derrière lui en direction de la rue. Nous franchissons les buissons d’un square et disparaissons dans la nuit.

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