Chapitre 19 – Le jour où j’ai débuté une nouvelle vie

C’est mon anniversaire aujourd’hui. Vingt-cinq ans. Au moins, là où je suis, je ne risque pas d’entendre des blagues sur les Catherinettes, le quart de siècle ou autres joyeusetés qui entourent ce bel âge.

Comme le disait Denis, je ne peux pas vous dévoiler exactement où je suis, mais l’endroit est plutôt sympa. C’est une sorte de village, perdu dans la campagne, avec des petites maisons en pierre et en bois, semblables à des cabanes de berger aménagées pour un minimum de confort.

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C’est mon anniversaire aujourd’hui. Vingt-cinq ans. Au moins, là où je suis, je ne risque pas d’entendre des blagues sur les Catherinettes, le quart de siècle ou autres joyeusetés qui entourent ce bel âge.

Comme le disait Denis, je ne peux pas vous dévoiler exactement où je suis, mais l’endroit est plutôt sympa. C’est une sorte de village, perdu dans la campagne, avec des petites maisons en pierre et en bois, semblables à des cabanes de berger aménagées pour un minimum de confort. Quand je suis arrivée, la mienne était déjà prête, le poêle ronflant et le lit fait. Si on met de côté le fait que je n’ai pas vraiment réservé, je pourrais presque me croire dans un gîte. Je n’ai même pas eu besoin de déballer mes valises… vu que je n’en avais pas. J’ai seulement sorti mon pauvre plant de chêne qui a dû séjourner toute la semaine dans son carton dans mon sac et l’ai posé près de la petite fenêtre aux rideaux brodés de fleurs et de plumes. Après mon voyage de plusieurs heures, j’ai juste eu la force de me glisser dans un jogging et un t-shirt laissés là à mon intention et me laisser tomber sur le lit pour sombrer dans le sommeil.

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Vous l’avez peut-être déjà deviné ? Oui, cette nuit-là, j’ai rêvé. J’étais de retour près du pommier et debout sur le nuage doré, mais pas de clones-Angèle à l’horizon. Je me suis approchée doucement de l’arbre, m’imprégnant de l’atmosphère sereine et du bien-être qu’elle me procure à chaque fois. Qu’est-ce que m’avait dit Angèle-Merlin, déjà ? Ah oui : que le pommier m’apparaissait quand j’avais une question. J’en avais tellement, en fait, que je ne savais pas par quoi commencer. Est-ce que Tanim allait me retrouver ? Est-ce que je pouvais faire confiance à la Sédition ? Qu’est-ce que j’allais devenir ? Ce n’est pas un arbre de la connaissance qu’il m’aurait fallu, mais une boule de cristal… Alors je me suis concentrée sur la question qui me préoccupait le plus : comment allait Rémi ? Je l’avais laissé avec Denis, mais je ne savais pas où ils étaient partis ni n’avais de moyen de les joindre. J’ai gardé cette préoccupation en tête tout en tendant la main vers l’une des pommes de l’arbre. Mais soudain, quand j’ai voulu la toucher, celle-ci a disparu sous mes doigts, insaisissable, avant de réapparaitre sitôt ma main éloignée. C’était nouveau, ça, tiens. J’ai tenté de la cueillir une nouvelle fois, sans plus de succès. Une autre pomme, peut-être ? Même résultat. Qu’est-ce que ça voulait dire ?

J’ai senti l’angoisse m’étreindre : peut-être que je n’arrivais pas à cueillir la pomme parce que Rémi était mort ? Non, impossible. J’avais la conviction que si c’était le cas, je l’aurais senti, quelque part en moi. Ou alors, peut-être que Denis « bloquait » quelque chose ? Il avait réalisé ma reconnexion, il en savait sûrement bien plus sur cette dimension que moi. Je me suis alors juré d’avoir une vraie discussion avec lui à propos de ce monde onirique et me suis de nouveau laissée glisser dans le sommeil.

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Le soleil était en train de se lever quand j’ai ouvert les yeux. J’ai écouté avec délectation le chant des oiseaux à l’extérieur annonçant un printemps qui ne devrait plus tarder à arriver. J’ai regardé mon souffle former des volutes de buée dans l’atmosphère. Le poêle s’était éteint au court de la nuit, mais mon édredon épais formait un nid de chaleur que je redoutais de quitter. L’air sentait le pin, le vernis avec un soupçon de terre. Et il était tellement pur ! Je l’aspirais avec bonheur. J’étais bien. À cet instant, j’ai oublié le contexte de mon arrivée et je me suis dit que ça pourrait marcher. Que cette fuite n’était pas si terrible.

Des voix à l’extérieur m’ont sortie de ma félicité et je me suis levée, choisissant un t-shirt simple et un jean large dans la pile de vêtements prêtés du placard. Les baskets étaient un peu trop grandes, mais ça irait. J’ai remis mon manteau et suis sortie sur le pas de la porte.

À la lumière du soleil levant, j’ai pu prendre toute la mesure du village. Il y avait une dizaine de maisonnettes, plus ou moins grandes, avec chacune une véranda encombrée ou non d’objets. Les allées étaient de terre et il n’y avait pas vraiment de jardins : les herbes folles poussaient où bon leur semblait, sauf autour de certaines maisons dont les habitants devaient être un peu plus portés sur le jardinage. J’ai de nouveau entendu les voix : elles venaient de derrière ma cabine, je les ai suivies.

Un homme jeune et une femme aux cheveux poivre et sel se tenaient au bord d’un large ruisseau, les bras plongés dans l’eau qui devait être glaciale. La femme ne semblait pas s’en rendre compte et parlait avec force :

« Je t’ai déjà dit mille fois qu’on ne laissait pas le linge avec le savon toute la nuit. Il faut le rincer rapidement où la lessive refroidit et c’est une vraie plaie à enlever. »

J’ai regardé l’homme déjà menu se recroqueviller encore plus sous les réprimandes. Il a trempé et tiré un drap du ruisseau plusieurs fois puis a pris une petite voix pour répondre.

« Désolé. C’était des taches de myrtille et je voulais laisser le savon agir pour que ça parte… »

La femme l’a coupé.

« La prochaine fois, utilise du citron, si tu veux du détachant, mais là tu bloques la lessiveuse pour tout le monde avec ton linge savonneux.

– On n’a pas quelque chose de plus efficace que du citron ?

– Oh monsieur veut du détachant comme dans les magasins ? Ose en utiliser et tu verras comment tu seras reçu quand tu iras rincer tes affaires dans le ruisseau. Et comment as-tu réussi à mettre de la myrtille sur des draps, pour commencer ?

– J’étais allé en ramasser et j’ai posé le panier sur le lit.

– C’est malin… »

Ils ont continué à frotter les draps dans l’eau en silence. Je me suis approchée en me raclant la gorge. La femme s’est aussitôt retournée.

« Angèle ! Déjà debout ? On ne t’attendait pas avant le milieu de la matinée, vu l’heure à laquelle tu es arrivée hier soir ! »

Elle s’est levée, a essuyé ses mains sur sa longue jupe épaisse et s’est dirigée vers moi pour m’étreindre. Un peu surprise, je me suis laissée entourer par ses bras épais. Elle sentait les herbes fraîches et le pain sorti du four et son accolade était tellement chaleureuse ! Quand elle a reculé, j’ai noté un collier semblable à celui de Denis autour de son cou, mais avec une pierre violette en son centre.

« Bienvenue au QG de la Sédition ! Je m’appelle Ilham. Alexandra nous a raconté tes aventures et je suis tellement fière que tu nous aies rejoints ! C’est exceptionnel tout ce que tu as fait. »

J’ai eu un sourire gêné, mal à l’aise à l’idée d’être connue sans même savoir exactement dans quel lieu je me trouvais.

« Tu as bien dormi ? Les affaires qu’on t’a laissées sont à ta taille ? Alexandra et Denis n’ont pu nous donner qu’une vague description de tes mensurations, alors c’était un peu délicat…

– C’est parfait ! Il n’y a que les baskets qui sont un peu grandes…

– On t’en trouvera à ta taille, ne t’inquiète pas. »

L’homme aux taches de myrtille a sorti les draps du ruisseau puis les a jetés dans un large panier avant de me tendre la main.

« Bienvenue Angèle ! Moi c’est Alphonse. Ravi de ne plus être le dernier arrivé ici ! »

J’ai souri en lui serrant la main. En le voyant la première fois, j’ai pensé qu’il était très jeune, mais c’était probablement ses cheveux blonds bouclés qui m’avaient donné cette impression. Une fois debout et me faisant face, il paraissait plus âgé, une dizaine d’années de plus que moi, probablement. Ses yeux surtout, semblaient pleins de sagesse. Ilham lui a donné un petit coup de coude dans les côtes.

« Et je suis sûre qu’elle mettra bien moins de temps à intégrer les règles de bon sens ici ! Viens avec moi, Angèle. Je vais te faire visiter en attendant que tout le monde soit levé. »

Elle m’a prise par le bras et m’a entraînée avec elle.

« Là où on était, c’était le quartier résidentiel. Tout le monde ici a sa propre petite cabine, qu’il partage avec sa famille, s’il ou elle en a. On doit être près de trente Séditieux, quarante, si on inclut les enfants. »

Elle m’a conduite le long de l’allée en pente, jusqu’à atteindre le haut d’une petite colline. De l’autre côté, j’ai découvert des petits champs entourés de barrières et des enclos où paissaient des moutons, des chèvres et des vaches. Un coq a soudain surgi d’un poulailler et s’est mis à chanter. Ilham a continué.

« Ah, le coq chante enfin ! Les autres ne devraient plus tarder. Ce que tu vois ici, c’est plus ou moins notre garde-manger. On a trois potagers, un immense verger et quelques champs de céréales. Les animaux nous donnent du lait pour faire nos fromages ou nos yaourts et de la laine pour nos couvertures.

– Pas de viande ? Vous l’achetez en ville ou vous êtes végétariens ? », ai-je demandé.

Ilham s’est passé une main sur la nuque, visiblement embêtée.

« On a les œufs des poules et les poissons que l’on pêche, mais à part ça, non, pas de viande. Est-ce que Denis a eu le temps de t’expliquer comment ce village fonctionne, exactement ? »

Non. À vrai dire, Denis m’avait seulement emmenée jusqu’à un point de rendez-vous où un chauffeur m’avait prise en charge. J’étais trop anxieuse de découvrir le QG pour poser des questions et je m’étais rapidement endormie, épuisée par un trop-plein d’émotions. Quand nous étions arrivés au village, le chauffeur m’avait simplement informée qu’Alexandra n’était pas là et m’avait montré ma cabine. Pour le reste, je ne savais rien.

« Pas vraiment. Je t’avoue que j’imaginais un QG plus… urbain. Une sorte de bunker secret, caché dans les égouts ou quelque chose de ce style. »

J’ai pris une inspiration chargée de l’odeur d’herbes et des animaux. Ça me rappelait les sorties scolaires à la ferme, quand j’étais petite. Je ne me lassais pas de cette absence de pollution dans l’air.

« Mais ça, c’est quand même beaucoup mieux. »

Ilham a souri devant mon air béat puis a continué.

« Ce n’est pas un bunker, mais l’idée de cachette secrète reste la même. Nous allons le moins possible en ville et c’est pour cela que ce village fonctionne en autarcie. Pour la nourriture, nous réussissons à produire tout ce dont nous avons besoin pour vivre. On cultive et récolte les légumes et les céréales du printemps à l’automne et on stocke assez pour tenir l’hiver. Pour ce qui est de la viande… On dira que nous sommes végétariens, pas forcément par conviction, mais par défaut. »

Elle s’est frotté la nuque de nouveau, un peu embarrassée.

« En fait, l’idée à la base était d’élever des animaux pour leur viande aussi, mais quand est venu le moment d’abattre le premier mouton, aucun Séditieux n’en a eu le courage. Et personne arrivé depuis ne l’a eu non plus. On vit avec ces animaux au quotidien, ils font partie du village, eux aussi, et tout le monde est d’accord sur le fait qu’on préfère se passer de viande plutôt que de les abattre. Alors on a planté beaucoup de légumes secs pour éviter les carences. »

Elle a hésité.

« Il n’y a que les poules qui sont parfois sur la sellette. Elles sont en liberté la journée et certaines sont particulièrement agressives. Il y a déjà eu des enfants sérieusement blessés et c’est le seul cas où la sentence tombe. Elles se tiennent à carreau ou c’est la casserole. Méfie-toi d’elles, elles peuvent être vicieuses. »

J’ai retenu un rire en imaginant un tribunal pour poules agressives et ai suivi Ilham jusqu’à une grange près des étables.

« C’est ici que l’on fabrique les fromages et les yaourts à partir du lait de nos animaux. On les consomme ou on les donne à un fermier que l’on connaît bien pour qu’il les vende en ville. En échange, il nous fournit ce que l’on ne peut pas produire : bocaux, chaussures, certains vêtements… Tu vas voir au petit-déjeuner tout à l’heure, nos produits laitiers sont fameux. »

Puis elle m’a précédée sur un petit chemin à l’arrière de la grange. Nous avons marché plusieurs centaines de mètres, avant d’atteindre une clairière cachée par un bosquet d’arbres. J’ai retenu un cri de surprise en découvrant l’installation.

Bien loin du côté champêtre du village, cet endroit semblait sorti tout droit d’un film de science-fiction. Des grilles d’acier étincelantes supportaient des câbles noirs énormes réunis proprement par des colliers de serrage. Ils délimitaient très nettement le champ de panneaux photovoltaïques s’étendant sur des centaines de mètres. Au fond de la clairière, des éoliennes en rangs d’oignons tournaient mollement dans la brise légère. L’ensemble était probablement plus grand que le village entier. Ilham a fait un signe vague de la main en direction du champ.

« Barbara t’en parlera mieux que moi, mais ici, c’est notre champ d’énergie.

– Barbara ?

– Une des autres lieutenants de la Sédition. C’est elle qui gère les inventeurs ici et qui a mis en place ce champ de production d’énergie. Il sert à alimenter notre village en électricité, mais fait également office de couverture.

– Comment ça ? »

Ilham a pris un air de conspiratrice.

« Tu sais, les villages en autarcie sont en vogue, à notre époque. Avant l’arrivée de Barbara, nous étions régulièrement contactés par des citadins souhaitant se mettre au vert, souvent après avoir craqué face à leur quotidien métro-boulot-dodo. Mais tu t’en doutes, la Sédition n’est pas un club de vacances et on ne pouvait pas se permettre de voir des étrangers débarquer toutes les cinq minutes et mettre leur nez dans nos affaires. Quand elle est arrivée, Barbara a eu l’idée d’agrandir notre installation électrique jusqu’à une taille quasi industrielle. Elle a monté une société pour revendre le surplus d’énergie et a enregistré le village comme une dépendance de cette installation. Maintenant, aux yeux du monde, nous sommes juste le personnel chargé d’entretenir ces panneaux et éoliennes. Cette image sonne bien moins romantique et nous protège des curieux qui souhaiteraient vivre la vie de bohème. »

J’ai trouvé cette idée plutôt maline. Comment mieux cacher un endroit qu’en le rendant totalement inintéressant au regard des autres ? J’ai souri.

« J’ai hâte de rencontrer les autres, on dirait que ce village est rempli de personnalités plus intéressantes les unes que les autres. »

Ilham a fait la moue.

« Oui, c’est vrai. Mais ne te fais pas d’illusions : c’est parfois compliqué de vivre en société si restreinte. Il faudra faire preuve de patience et de compassion au quotidien. »

Elle a planté son regard dans le mien. Ses yeux étaient bleu clair, mais l’ombre des arbres les faisait de temps en temps miroiter d’une lueur mauve.

« Mais je suis sûre que tu t’en sortiras très bien. Suis-moi, c’est l’heure du petit-déjeuner. »

Sur le chemin, Ilham m’a expliqué que le réfectoire se trouvait dans le plus grand bâtiment du village. Cette pièce faisait également office de salle de bal pour les fêtes  et avoisinait la laverie et la grande salle du conseil. Quand Ilham a poussé les portes, un capharnaüm de voix joyeuses et de rires nous a accueillies, aussitôt suivi de regards curieux dans ma direction et de quelques chuchotis. J’ai dégluti.

« Ne t’inquiète pas. Ils ont juste entendu parler des circonstances de ton arrivée. Tu verras, ils sont gentils. »

Le réfectoire comptait cinq longues tables, longées par des bancs où les Séditieux s’asseyaient. Au bout, une table plus basse était réservée aux enfants. Ilham m’a conduite jusqu’à une place libre. À peine étais-je assise qu’Alphonse est apparu avec un plateau en bois dans les mains qu’il a déposé devant moi.

« Goûte les myrtilles, elles sont excellentes ! Et fais attention de ne pas te tacher. »

Ilham lui a lancé un regard réprobateur pendant que je contemplais mon petit-déjeuner. C’était une merveille ! Il y avait un grand bol de tisane avec un petit pot de lait et du miel pour l’accompagner, un verre de jus d’orange frais et des tranches de pain visiblement fait maison. J’ai pris mon couteau et ai étalé un morceau de beurre un peu dur dessus, avant d’ajouter un morceau de fromage à pâte dure et une touche de confiture de fraise. J’ai pris une bouchée : délicieux ! J’ai aussitôt enchainé avec le yaourt frais aux myrtilles sauvages juste à côté : il était onctueux et doux comme une caresse. Ilham m’a vue descendre et racler le pot de céramique en quelques secondes.

« Je t’avais dit qu’ils étaient bons ! N’hésite pas, mange, les journées sont rudes ici et on a bien assez à manger pour que personne ne se prive. »

Je ne me le suis pas fait dire deux fois. Un homme brun aux yeux noisette m’a tendu une assiette d’œufs brouillés que j’ai engloutis en trois bouchées. Rassasiée, j’ai siroté mon jus d’orange pendant qu’Ilham m’en disait plus sur nos voisins de tables.

« Bon, faute de Denis ou d’Alexandra, je vais t’expliquer comment nous sommes organisés. Dans ce village, nous nous relayons chaque semaine sur les différentes tâches de la communauté : repas, entretien des champs et des vergers, élevage des animaux, ménage des salles communes… Tu vas d’abord tout tester et petit à petit, on adaptera tes devoirs en fonction de tes capacités et tes préférences. Tu pourras être préposée à la maintenance du champ d’énergie ou à faire la classe aux enfants, par exemple. On te fera aussi tester la fabrication des produits laitiers et si jamais ça te plaît, on peut s’arranger pour que tu y sois placée plus souvent, aussi. »

Elle a levé la tête, cherchant visiblement des personnes dans la salle.

« Alexandra est notre grande cheffe, mais elle est secondée par sept lieutenants, eux-mêmes responsables d’un groupe de personnes. »

Elle a pointé une femme aux cheveux blond cendré et aux yeux bleus, assise dans un fauteuil roulant deux tables plus loin.

« Elle, c’est Barbara, celle dont je te parlais tout à l’heure. Elle gère les inventeurs. Certaines personnes ici ont des capacités à imaginer des objets ou des solutions pour la communauté. C’est Barbara qui décide si ces solutions sont utiles et réalisables et soumet alors le projet au conseil pour le lancer ou non. »

Elle a ensuite désigné un homme plutôt jeune, peut-être mon âge, visiblement mal à l’aise serré entre deux autres Séditieux. Il avait de larges épaules musclées et semblait peiner à ne pas bousculer ses voisins serrés sur un banc. Quand Ilham l’a montré, il a relevé ses yeux bruns et décoché un grand sourire dans notre direction.

« Lui, c’est Jelani. Il est plutôt imposant de par sa stature, mais tu ne croiseras personne d’aussi gentil. Sauf en mission : c’est lui le chef des soldats, ceux qui interviennent dans les situations les plus risquées. Ils sont redoutablement efficaces et très courageux. Au village, ce sont généralement eux qui vont se proposer pour faire les travaux les plus lourds. Ils sont bien plus forts que nous autres pauvres sportifs du dimanche. »

Ilham a fait un signe du menton vers une femme assise trois places plus loin, en face de nous.

« La grande rousse aux yeux verts, c’est Dominique. Elle est le lieutenant en charge des scientifiques. Si jamais tu es versée dans l’astronomie, va lui parler : c’est son sujet de prédilection. Mais elle est aussi à l’écoute de toutes les observations que tu pourras recueillir sur les plantes, les pierres, la médecine… Son groupe va souvent fournir les remèdes nécessaires au quotidien. C’est aussi Dominique qui gère nos médecins et chirurgiens. »

Je l’ai interrompue :

« Il y a des chirurgiens, ici ?

– Oui. Évidemment, on n’aura pas le matériel nécessaire pour faire des opérations à cœur ouvert, mais ils peuvent intervenir quand quelqu’un s’est cassé une jambe ou un bras. Si c’est plus sérieux, la personne sera transférée en ville, mais c’est finalement assez exceptionnel.

– Et si quelqu’un tombe gravement malade ? »

Ilham a pris le temps d’avaler sa bouchée de pain avant de répondre.

« Tu serais étonnée de voir que c’est très rare. La Sédition exige que chaque personne consulte un des médecins une fois par mois, même si elle n’a rien. Notre médecine repose sur plusieurs méthodes, notamment celle traditionnelle chinoise, qui va s’axer sur la prévention des maladies plutôt que la guérison. En fonction de la saison, de ton état, de ta constitution… Le médecin te conseillera tels exercices, telle alimentation ou telles habitudes pour éviter que tu ne tombes malade. »

J’ai touillé ma tisane en réfléchissant à ce concept. Moi qui ne consultais un médecin que quand j’étais à l’article de la mort par dégoût des médicaments, je trouvais ce système de prévention plutôt bénéfique.

J’ai ensuite suivi le doigt d’Ilham qui pointait vers un homme âgé à la chevelure blanche et la peau presque translucide.

« Yves est responsable des médiateurs. Comme je te disais tout à l’heure, la vie en communauté peut parfois créer des conflits : les médiateurs se chargent de les résoudre de la manière la plus juste selon les situations. Je te préviens pour éviter que tu ne sois surprise : Yves est aveugle, mais il a l’ouïe la plus fine de tout le village. Il entend les ragots mesquins à des centaines de mètres et tu n’as pas envie qu’il te tombe dessus. »

J’ai jeté un œil craintif vers le lieutenant médiateur. Il devait souffrir d’albinisme, car de ma table, je distinguais ses iris rouge sang. Malgré sa cécité, il donnait l’impression de scanner la pièce du regard, en fronçant les sourcils. Quand il s’est tourné vers moi, j’ai préféré me concentrer sur l’homme brun aux yeux noirs qu’Ilham me désignait à présent. Immédiatement, j’ai senti la colère monter en moi : il me rappelait Valentin, avec ses boucles et ses traits fins. Ilham ne semblait pas particulièrement l’apprécier non plus, car elle a eu un reniflement dédaigneux avant de le présenter.

« Lui, c’est Guillaume. Il n’a pas beaucoup de personnes à sa charge, mais ce n’est pas plus mal. Il est responsable de la stratégie et en tant que tel, il a une place particulièrement importante au conseil. Les personnes sous sa responsabilité sont utiles dans les prises de décisions dans le village, mais je te conseille de t’armer de patience avec eux. Ils sont souvent contestataires et se font facilement l’avocat du diable. C’est très utile pour prendre du recul quand on doit faire un choix, mais il faut s’habituer. »

Elle a secoué la tête en levant les yeux au ciel, puis un sourire est réapparu sur son visage avant de continuer :

« Et bien sûr, il y a Denis, que tu as déjà rencontré. Lui, il gère les conseillers. Si tu as besoin de parler, si tu rencontres des problèmes, que tu as besoin d’assistance, n’hésite pas à aller les trouver. Ils ont une capacité innée à trouver des solutions et à apporter leur aide, en plus d’être incroyablement gentils. »

Un grand sourire sur les lèvres, elle a replongé son nez dans son bol de tisane, me laissant dans l’attente.

« Et le septième groupe ? », j’ai demandé.

L’homme assis en face de moi à la table s’est soudainement intéressé à notre conversation et a interpellé Ilham :

« Ah Ilham, toujours aussi modeste !

Il a sorti une guitare de son étui posé à côté de lui et a gratté quelques cordes pour accompagner son introduction.

« Salut ! Angèle, c’est ça ? Moi, c’est Gregorio. »

J’ai failli éclater de rire tant son accent espagnol accompagné de la guitare offrait une caricature du latin lover. Il devait être un peu plus vieux que moi, brun, avec un collier de barbe parfaitement taillé. Il a continué :

« Tu te demandes quel est le septième groupe de la Sédition ? Je vais te le dire. Ce sont les meilleurs. Ce sont… les artistes ! »

Et il a aussitôt enchaîné avec un air rapide et entraînant sur sa guitare. J’ai vu plusieurs de nos voisins lever les yeux au ciel tandis que d’autres poussaient des cris de joie en tapant dans leurs mains au rythme de la musique. J’avoue que là, je n’ai pas pu me retenir. J’ai ri, autant de la situation qu’à cause de ma nervosité face à ces inconnus. Mais l’air entraînant m’a aidée. Bizarrement, je me sentais mieux : Gregorio, avec sa musique, cassait le côté solennel de mon arrivée. J’étais heureuse de voir de la spontanéité et un peu de fête au milieu de toutes ces découvertes. Le musicien a enchaîné avec un morceau de tango et une petite blonde aux traits fins s’est levée et a entraîné son voisin dans une danse digne des plus grands concours. Ilham a bougonné :

« Je dois avoir les personnes les plus excentriques de tout ce village. »

Puis elle s’est tournée vers moi.

« Comme l’a si bien introduit Gregorio, le septième groupe est celui des artistes. C’est moi qui m’occupe d’eux. Nos tâches sont un peu compliquées à définir, mais on dira  que nous sommes ceux qui inspirent la Sédition. À travers nos actes et nos arts respectifs, nous aidons chacun à garder la motivation et à trouver un sens dans la vie, la cause, le quotidien… »

J’ai regardé la foule se masser au milieu des tables pour danser ou chanter au son de la guitare et des autres instruments apparus entre-temps. Même les lieutenants s’étaient lancés. J’ai eu un sourire avant de me tourner vers Ilham.

« Comment définit-on à quel groupe on appartient ? Il y a des tests ? »

Ilham a jeté un regard d’envie vers la foule de danseurs et je voyais son pied battre la mesure. Malgré son air sévère, je sentais qu’elle voulait se mêler à la fête.

« Non, pas vraiment. Cette semaine tu participeras aux tâches quotidiennes et il y aura ensuite une cérémonie d’accueil au cours de laquelle tu recevras ton affectation basée sur les observations que l’on aura faites. Évidemment, si elle ne te convient pas, tu pourras en changer. L’idée n’est pas de te contraindre, on veut que chacun se sente à l’aise dans son rôle. »

Puis elle a posé son verre de jus de fruits avant de se lever pour entrer dans la danse.

« Mais toi et moi savons déjà où tu vas aller. »

.

Je me sens mal à l’aise, perchée seule sur la petite estrade montée spécialement pour l’occasion. Tous les Séditieux sont réunis dans la salle de réception pour l’évènement. Le 28 février : jour de mon anniversaire, jour de ma cérémonie d’accueil. Toute la semaine, j’ai participé aux différentes tâches du quotidien de la Sédition et y ait rapidement pris goût. C’est agréable d’effectuer des travaux utiles à tous et de se coucher le soir épuisé physiquement, mais avec l’esprit clair. Depuis que j’ai mis la main à la pâte, j’ai dormi chaque nuit comme un bébé et mangé chaque jour comme un ogre et je dois dire que je ne me suis jamais sentie aussi bien dans mon corps. Enfin, là tout de suite, j’aimerais quand même pouvoir échapper à tous les regards posés sur moi.

Alexandra et Denis sont rentrés ce matin et trônent maintenant derrière la table où les lieutenants sont assis, semblables à un jury. Toute la semaine, j’ai senti que ces derniers m’observaient, toujours avec bienveillance, mais aussi une certaine sévérité. Je n’ai pas toujours été irréprochable, je l’admets. Je crains notamment leurs conclusions quant à ma capacité à enseigner aux plus jeunes. Je me suis portée volontaire pour leur faire la classe d’anglais et j’ai aimé les voir tenter de répéter les termes de la langue de Shakespeare… Mais une poule a soudainement fait irruption dans la classe par la fenêtre laissée ouverte. Elle déconcentrait les élèves, j’ai donc tenté de la faire sortir, mais à peine avais-je ouvert la porte pour la pousser dehors que ses copines ont rappliqué et ont rapidement égayé les enfants terrifiés par leurs coups de bec. Ilham n’avait pas tort : les volatiles sont plutôt agressifs. L’une d’elles m’a griffé le bras, mais dans la pagaille, je n’ai pas réussi à identifier laquelle.

Ce que je crains le plus, cependant, c’est de ne pas avoir su prouver mes capacités artistiques. Sans mon appareil photo, j’ai dû me rabattre sur mes clichés stockés en ligne, qui n’avaient rien à voir avec la Sédition. Je les ai montrés à Ilham, qui n’a pas commenté. Si elle ne me retient pas, j’imagine que je pourrais me contenter d’autres groupes. Vu mes capacités sportives, les soldats sont exclus. Je ne suis pas la plus dégourdie en science, donc j’imagine que Dominique ne me retiendra pas. Je peux être créative, mais je n’ai pas vraiment trouvé d’améliorations à proposer aux inventeurs, alors ça m’étonnerait qu’ils m’acceptent. Par contre, j’ai pu prouver par mes actions racontées à Alexandra que je savais faire preuve de stratégie, d’esprit d’équipe et d’écoute. Ce qui pourrait potentiellement me mener aux groupes de Guillaume, de Denis ou d’Yves. Pitié, faites que Denis me retienne, je n’aime pas le chef des stratèges, même si je ne saurais pas vraiment dire pourquoi et le lieutenant représentant les médiateurs me fait un peu peur.

Alexandra se lève. Elle a son air autoritaire que je lui avais vu avec Malik, ce qui me stresse un peu plus. Heureusement, Denis et Ilham m’adressent un petit sourire pour me rassurer. La cheffe des Séditieux prend la parole.

« Bienvenue à la Sédition, Angèle. Cela fait une semaine que tu vis parmi nous et j’aimerais d’abord te féliciter pour ton travail sérieux et ta capacité à démarrer une nouvelle vie avec enthousiasme, malgré les conditions difficiles de ton arrivée. Je n’ai eu que des bons retours des personnes que tu as pu croiser dans ce village. »

Une salve d’applaudissements et d’encouragements dans la salle viennent compléter ses propos.

« Il est temps à présent que tu rejoignes l’un des sept groupes de la Sédition. Cette répartition n’est pas une punition ni une contrainte. Ici, nous souhaitons que chacun puisse exploiter au mieux ses capacités et s’accomplir. Dans ton groupe, tu trouveras des semblables qui t’aideront à te réaliser dans ta spécialité. Mais comme personne n’est fait que d’une seule capacité, nous encourageons tous les Séditieux à se mêler aux autres groupes pour échanger et grandir. Ta seule obligation sera de répondre à ton lieutenant. »

Je croise le regard de Guillaume avant qu’il ne détourne les yeux. Il y a un problème, avec lui. Je ne saurais pas l’identifier exactement, mais je sens un antagonisme… primaire. Comme si nous étions faits pour ne pas nous entendre. J’ai l’impression de le connaître, quelque part, comme si nous étions ennemis dans une autre vie. C’est très étrange. Alexandra reprend.

« Séditieux… »

L’ensemble de la salle découvre alors un collier, une broche ou un bracelet et le met en évidence. Tous représentent l’arbre que j’ai déjà vu sur le médaillon de Denis et d’Ilham. À ce détail près que la majorité des colliers arborent plusieurs pierres glissées sur les branches de l’arbre, en plus de celle en son centre. Seuls les lieutenants n’ont qu’une pierre : dorée pour Denis, violette pour Ilham, noire pour Guillaume, bleue pour Barbara, verte pour Dominique, rouge pour Yves et marron pour Jelani. Alexandra élève son médaillon pour que je puisse l’observer. Le sien est le seul à arborer une pierre grise en son centre, mais les branches comportent chacune l’une des couleurs de ses lieutenants.

« Pour signifier ton intégration dans la Sédition, tu recevras un médaillon représentant l’arbre de la connaissance… »

Je tressaille en entendant ce terme. Je jette un œil surpris à Denis qui me répond par un pouce levé. Il faut vraiment que je lui parle. Qu’est-ce que la Sédition a à voir avec mes rêves ? Alexandra n’a rien remarqué, elle continue.

« Il représente ton potentiel. Tu recevras une pierre par capacité que tu possèdes. À toi ensuite de décider quel groupe tu voudras définitivement intégrer. On ajoutera alors la pierre centrale. Denis… »

Le Brésilien lui tend un petit écrin et m’adresse un clin d’œil. Alexandra lève les yeux vers moi.

« Est-ce que tu as tout compris ? Aimerais-tu dire quelque chose ? »

J’ai la bouche sèche. J’avoue que la mention de l’arbre de la connaissance m’a prise par surprise. Je n’arrive qu’à prononcer un :

« Merci de m’accueillir parmi vous. Je suis prête. »

Alexandra tend l’écrin à Alphonse qui me l’apporte sur l’estrade. J’en profite pour observer son médaillon, porté en broche. Il comporte les pierres rouge, noire et jaune. Au centre, une autre pierre rouge, plus grosse. Il a choisi le groupe des médiateurs, il est avec Yves, donc.

« En tant que dernier arrivé dans la Sédition, j’ai l’honneur de t’accueillir parmi nous. À l’intérieur de cet écrin, tu trouveras ton médaillon qui fera officiellement de toi une Séditieuse. »

Il pose la petite boîte entre mes mains et descend de l’estrade. Je sens tous les regards posés sur moi et déglutis avant d’actionner le mécanisme. L’écrin s’ouvre.

« Euh… Il doit y avoir une erreur. »

Denis m’interrompt.

« Il n’y a pas d’erreur. Je me suis juste dit qu’on allait gagner du temps. »

Je regarde le petit médaillon sur son coussin. Les sept pierres sur les branches et la gemme centrale arborent toutes une couleur violette éclatante.

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Les cérémonies d’accueil sont toujours accompagnées d’une fête pour le nouvel arrivant. Le fait que la mienne tombe en même temps que mon anniversaire n’a fait qu’ajouter plus d’animations, avec notamment un énorme gâteau à la crème et aux fruits dont il ne reste plus une bouchée. Ilham m’a même fait un cadeau : une paire de baskets neuves, à ma taille cette fois-ci. Alors que les derniers fêtards s’épuisent sur la piste de danse, j’ai préféré prendre un peu l’air pour me remettre du repas gargantuesque. Assise sur un tronc nu faisant office de banc extérieur, je suis bientôt rejointe par Denis, qui avait disparu juste après la cérémonie. Il me tend une tasse fumante.

« Une petite infusion à la verveine ? »

J’accepte, non sans une petite remarque.

« J’ai vingt-cinq ans, tu sais, pas quatre-vingt-douze. »

Il rit et s’assied à côté de moi.

« Ça t’aidera à digérer. Les gâteaux d’Alexandra sont très bons, mais ils restent parfois sur l’estomac. »

Je ne savais pas qu’Alexandra avait préparé cette montagne de chantilly et de fruits. Bizarrement, je l’imagine mal avec une toque de cuisinier en train de sortir des muffins du four. Mais je pense que je stopperai désormais tout préjugé sur la cheffe des Séditieux : à chaque fois, elle finit par me démontrer que j’ai tort. Denis aspire bruyamment une gorgée de tisane et pose sa tasse en équilibre sur notre banc.

« J’espère que tu as apprécié tes nouvelles baskets, parce qu’il te reste un autre cadeau à ouvrir et à mon avis, il dépassera tous ceux que tu as reçus jusqu’à présent. »

Il se lève et part chercher un paquet caché derrière un coin de mur. Il est énorme ! Quand je le soupèse, j’estime qu’il doit faire cinq kilos, au moins.

« Génial ! Un gros cadeau ! Merci beaucoup Denis !

– Il ne vient pas que de moi. C’est de la part de Romuald aussi. Il me l’a donné à ton attention avant que je ne revienne ici. »

Je n’ai pas eu beaucoup de nouvelles de mon meilleur ami depuis mon arrivée au village. C’est un peu de ma faute : épuisée par les travaux de la journée, je ne me suis contentée que de courts messages pour lui assurer que j’allais bien. Il faudrait que je l’appelle. En attendant, je déchire fébrilement le papier cadeau doré et les rubans aux boucles élaborées. C’est un sac à dos noir, assez large, plutôt classique et un peu usé aux coins. Je m’apprête à remercier Denis, quand soudain, je crois reconnaître une des glissières cassées. Je fais rapidement glisser le zip principal pour ouvrir le sac, mon cœur battant déjà la chamade.

« Mon appareil photo ! »

C’est bien lui, protégé par sa petite sacoche, comme un oiseau fragile dans son nid. Le sac renferme aussi tous mes objectifs et quelques accessoires. Je retrouve même le flash cassé suite à ma rencontre avec Nastasia. Je dois avoir l’air d’une folle quand je lève brusquement la tête vers Denis, car il éclate de rire. De mon côté, je sens des larmes me mouiller les yeux. Le Brésilien semble anticiper ma question.

« Ne me demande pas comment Romuald a réussi à récupérer tes affaires. Je crois qu’il a plus ou moins contraint une de ses conquêtes à se rendre à ton appartement à sa place pour éviter d’éveiller les soupçons. Tu as tout ce qu’il te faut ? Il a un peu tout jeté dans le sac sans savoir…

– C’est parfait ! Si tu savais comme je suis heureuse, je pensais ne jamais le revoir ! Merci Denis ! Merci beaucoup ! Tu n’as pas idée de ce que mon appareil représente à mes yeux !

– Ilham m’a décrit ton expression quand tu lui as montré tes clichés et avoué que ta passion, c’était la photographie. Selon ses mots, tu semblais tellement triste que tu aurais pu faire pleurer les pierres. Alors je me suis dit qu’on allait se débrouiller pour te retrouver du matériel. Romuald s’est occupé du reste. On ne pouvait pas laisser une artiste sans son art de prédilection !

– À ce propos… »

Après le dévoilement de mon médaillon, personne n’a fait de commentaires sur le fait qu’il ne comportait qu’une seule couleur. Ilham et Gregorio m’ont sauté dessus pour me souhaiter la bienvenue dans leur groupe et me présenter les autres artistes du village. Mais je voyais bien que tous arboraient des couleurs de pierre différentes sur les branches.

« Comment ça se fait que je n’ai que des pierres violettes sur mon médaillon ? Je suis ravie de faire partie des artistes, bien sûr, mais est-ce que ça veut dire que je suis incapable de faire autre chose ? Est-ce que les autres groupes ne veulent rien avoir à faire avec moi ? »

Je vois le front du Brésilien se plisser. Il prend une voix douce. À cet instant, il parait bien plus vieux qu’il ne l’est en réalité.

« Non, ce n’est pas ça. Écoute, Angèle, c’est moi qui détermine quelles sont les pierres à mettre sur le médaillon. Tu te rappelles notre conversation sur la capacité des gens à se connecter à la terre, n’est-ce pas ?

– Oui, j’ai d’ailleurs plusieurs points à voir avec toi à ce sujet…

– Tu as vu l’arbre de la connaissance, c’est bien ça ? J’ai vu ton expression quand Alexandra l’a mentionné tout à l’heure. »

J’opine du chef. Il se passe une main dans les cheveux et soupire.

« J’aurais dû te poser plus de questions après ta reconnexion. Je suis désolé. Le fait que le morceau de bois fossilisé soit brisé… Ce n’était pas normal. Tu ne devrais pas non plus avoir accès à l’arbre de la connaissance. Seules les personnes extrêmement puissantes le peuvent et à ce niveau, c’est un don naturel. Mais quand j’ai vu ta composition, j’ai compris.

– Ma… composition ?

– C’est grâce à l’arbre que je peux déterminer quelles pierres attribuer à chaque Séditieux. Je me connecte à chaque personne et peux « lire » ce qu’elle a en elle. Évidemment, on n’explique pas ce système à tout le monde, donc pour la cérémonie d’accueil, on parle seulement de capacités ou de compétences basées sur l’observation. Mais en réalité, c’est ce qui fait que tu es toi. Tu n’as pas d’autres pierres, non pas parce que tu manques de stratégie, de force, d’intelligence ou autre… C’est juste que tu es entièrement et complètement une artiste. Tu vois le beau, tu le transmets, tu influences les autres grâce à cela. C’est toi. Et quelqu’un de « pur » est extrêmement puissant. Je le sais, dans ma famille, c’est le cas depuis des générations. Et la seule autre personne ici qui soit dans la même situation, c’est Guillaume. »

Je fronce le nez. Guillaume, forcément. Peut-être que c’est pour cela que j’ai du mal avec lui ? Mais je regarde Denis et constate qu’avec le Brésilien, je n’ai aucun problème. Je préfère ne pas mentionner mon inquiétude concernant le chef des stratèges pour l’instant, je veux d’abord apprendre à le connaître.

Denis semble satisfait de son explication et se lève avant de récupérer sa tasse. Je l’arrête en le retenant par le bras.

« Et Rémi ? Il va bien ? Tu ne m’as pas dit où tu l’as caché. »

Je ne mentionne pas mon rêve et la pomme insaisissable, mais la lueur de surprise dans les yeux de Denis serre mon cœur d’angoisse. Est-ce qu’il lui est arrivé quelque chose ou il l’avait juste déjà oublié dans la fête ambiante ? Le lieutenant des conseillers me rassure en posant sa main sur la mienne.

« Il va bien, ne t’inquiète pas. Je lui ai trouvé une place dans une ferme à quelques kilomètres d’ici pour que vous puissiez vous retrouver de temps en temps. Mais un conseil : évite de l’emmener ici. Personne n’approuvera un étranger qui se balade dans le village et Alexandra ne veut tout simplement pas le voir. »

Cette dernière information soulève d’autres questions, mais je n’insiste pas. Denis termine sa tasse de verveine et s’éloigne, non sans me lancer un dernier encouragement.

« Mais je suis sûr que vous saurez être discrets. Bonne nuit, Angèle, et encore bon anniversaire ! »

Je retourne lentement jusqu’à ma cabine en saluant les derniers fêtards qui vont eux aussi se coucher. La porte refermée derrière moi, je m’imprègne de la chaleur du poêle, bienvenue après la nuit fraîche. Soudain, je détecte un mouvement, près de mon lit. Une silhouette se détache à la lueur des braises et s’avance vers moi.

« C’est ici, le B&B ? »

Rémi.

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5 commentaires sur “Chapitre 19 – Le jour où j’ai débuté une nouvelle vie

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