Chapitre 21 – Le jour où j’ai reçu un choc

Le soleil se lève sur la journée de ma première mission avec la Sédition. Je devrais être nerveuse et pourtant, le réveil au son des chants d’oiseaux m’apaise toujours autant. Je ne m’en lasse pas… Ni des rayons de soleil orangés qui percent à travers les rideaux de ma cabine, d’ailleurs. Je prends quelques minutes pour profiter de ces petits bonheurs : dans une heure, il faudra être prête à partir.

Rémi dort toujours à côté de moi. Il est allongé sur le ventre, le nez plongé dans l’oreiller et le souffle paisible. J’ai envie de caresser son dos, mais j’ai peur de le réveiller.

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Le soleil se lève sur la journée de ma première mission avec la Sédition. Je devrais être nerveuse et pourtant, le réveil au son des chants d’oiseaux m’apaise toujours autant. Je ne m’en lasse pas… Ni des rayons de soleil orangés qui percent à travers les rideaux de ma cabine, d’ailleurs. Je prends quelques minutes pour profiter de ces petits bonheurs : dans une heure, il faudra être prête à partir.

Rémi dort toujours à côté de moi. Il est allongé sur le ventre, le nez plongé dans l’oreiller et le souffle paisible. J’ai envie de caresser son dos, mais j’ai peur de le réveiller.

Il me rejoint dans ma cabine presque chaque soir. Il arrive toujours aux alentours de 22 heures, quand les Séditieux sont tous rentrés chez eux. Il reste la nuit et repart le lendemain matin aux aurores. Je regarde le réveil : il ne devra pas tarder d’ailleurs, sinon Ilham sera déjà levée quand il sortira. On s’est déjà fait de belles frayeurs les quelques matins où Rémi s’était trop attardé, mais il a toujours réussi à se faufiler de justesse pour atteindre le couvert de la forêt proche. Je ne pense pas qu’Ilham ou aucun autre Séditieux comprendrait que je fasse entrer un inconnu en cachette dans le village et Denis m’a prévenue qu’Alexandra ne le tolérerait pas. Je ne tente pas le diable, ces moments avec Rémi sont trop précieux. Alors je me résous à caresser doucement son dos pour le réveiller.

« Hey, on se réveille là-dedans. Le soleil se lève, c’est bientôt l’heure. »

Rémi pousse un léger grognement et se tourne en m’attrapant le bras au passage. Emportée par son étreinte, je me retrouve plaquée contre lui, la tête contre son torse.

« Encore cinq petites minutes s’il te plaît. »

J’acquiesce et me laisse aller à écouter les battements de son cœur, l’oreille contre sa poitrine. Une seule chose est admissible en ces circonstances : l’aimer. Je veux déguster chaque seconde de ces instants passés à deux, car je sais déjà qu’il n’y en aura jamais assez. C’est un amour furieux : j’ai l’impression d’avoir perdu les années de ma vie que j’ai passées sans lui et j’exige que chaque minute se prolonge pour compenser ce temps perdu. J’ai envie de briser mon réveil dans l’espoir absurde que le temps s’arrête pour nous. Mais après quelques minutes de respirations calmes mêlées aux sons des oiseaux qui s’éveillent, je sens sa main caresser mes cheveux. C’est le signal qu’il va falloir se lever. J’inspire profondément et m’arrache lentement de son étreinte.

« Allez, courage ! Aujourd’hui est un grand jour ! Le jour de ma première mission ! »

Rémi a un léger sourire dans l’oreiller.

« Je pense qu’on a déjà connu trop d’aventures ensemble pour que l’on considère vraiment cette mission comme ta première.

– Certes, mais on dira que c’est ma première mission en tant que professionnelle. Regarde, j’ai même le matériel qui va avec. »

J’ouvre mon armoire et extrais une robe enveloppée dans une protection de teinturier. Je la découvre pour Rémi. Elle est magnifique, longue, en satin rouge et comporte un dos nu vertigineux.

« C’est Anne qui l’a entièrement confectionnée pour l’occasion. Un vrai travail d’artiste ! Mais elle a aussi glissé des petits détails pratiques çà et là. »

Je passe mon doigt à travers un trou recouvert d’un fin voile de tulle.

« Là, on placera la caméra et le tulle cachera le reflet de l’objectif. Il y a le même système dans la manche pour le micro. »

Je montre une petite poche cousue dans le revers de la robe.

« Ici, c’est pour dissimuler un petit tournevis, au cas où j’aurais d’autres disques durs à extraire. »

Je pointe une autre poche, beaucoup plus large, noyée dans les plis de la robe.

« Et ça, c’est si jamais j’ai des preuves matérielles à rapporter. Ou pour me faire un stock de petits fours. »

Rémi hoche la tête en signe d’approbation, se lève et enfile un t-shirt.

« J’ai hâte de te voir la porter et surtout de voir ce que tu donnes en espionne ténébreuse. »

J’ai un sourire malicieux.

« Pour ça, il faudra m’accompagner…

– Mais j’y compte bien. »

Je perds aussitôt mon sourire. Il plaisante ?

« Hein ?

– Oui, j’ai déjà mon billet de train pour vous rejoindre là-bas. »

Devant mon air scandalisé, il éclate de rire.

« J’ai pourtant été clair quand nous étions à l’hôtel de ville, non ? Je ne te laisse pas toute seule. Mais ne t’inquiète pas, je resterai à distance. Je veux juste être là au cas où tu aurais besoin de mon aide.

– Mais enfin comment vas-tu faire pour entrer ? Et si tu croisais un Séditieux qui te reconnaissait ? »

Il a un soupir légèrement exaspéré.

« Franchement Angèle, je ne comprends vraiment pas pourquoi les Séditieux en auraient après moi. Je te l’ai déjà dit : le seul que je connaisse, c’est Malik. Et pour Alexandra, qui soi-disant ne me tolérerait pas, Denis te l’a dit à toi, mais jamais à moi. À mon avis, il a une raison cachée de me tenir éloigné. Tant qu’on n’en saura pas plus, je resterai discret, mais hors de question de te laisser affronter des dangers seule à cause de ça. Alors je viens. »

Je sens des papillons danser dans mon ventre en le voyant s’énerver par souci pour moi. J’ai un peu honte d’être aussi midinette, mais sa réaction me réconforte. Même si j’ai peur qu’il lui arrive quelque chose ce soir, je sais aussi que nous sommes plus efficaces ensemble et il a raison : je ne connais pas encore assez les Séditieux pour me reposer uniquement sur eux.

Rémi a fini de se préparer et nous nous embrassons une dernière fois avant qu’il ne franchisse la porte donnant sur le ruisseau, à l’arrière de ma cabine. Je m’assure qu’il disparaisse sans être remarqué puis retourne à l’intérieur pour finir de m’apprêter, déjà inquiète de ce que me réservera cette journée.

.

La capitale se trouve à près de quatre heures de voiture du village de la Sédition. C’est long, en particulier quand on est serré à l’arrière d’un minibus. C’est Guillaume qui conduit. Je ne suis pas ravie, mais le chef des stratèges devait évidemment être là pour une mission si importante. Il y a Barbara, aussi. De ce que m’a dit Ilham, la lieutenant responsable des inventeurs participe presque systématiquement aux missions stratégiques, pour fournir des solutions en direct quand les choses tournent mal. Je n’ai pas eu souvent l’occasion de discuter avec elle, mais j’ai l’impression qu’elle me méprise, sans que je sache vraiment pourquoi. Heureusement, sur le siège derrière elle, il y a Claire. Elle est en train de bidouiller la petite caméra que je porterai ce soir. Vous vous souvenez d’elle ? C’est l’une des colocataires de Romuald. Je me doutais qu’elle faisait partie de la Sédition au même titre que Malik et Isidore, mais j’ai quand même été surprise de la voir monter dans le van, alors que l’on faisait un arrêt sur la route. Je suis ravie de voir un visage ami dans le véhicule. Les trois autres passagers du minibus consistent en une Phoebe qui a décidé de m’ignorer et deux soldats plutôt sympathiques, mais très concentrés sur le plan à adopter lors de la mission de ce soir. Claire a terminé ses manipulations.

« C’est bon ! Essaye ça comme ça, maintenant. »

Elle me tend la caméra accrochée à une sorte de bracelet provisoire. C’est juste pour les tests : ce soir, je porterai un harnais qui maintiendra parfaitement la caméra sous ma robe. J’enfile le bracelet à mon poignet et place la caméra dans le creux, contre mes veines.

« Caméra en place.

– Super. Tourne l’objectif en direction de ton visage maintenant… »

Je la vois faire glisser ses doigts rapidement sur l’écran de sa tablette. C’est grâce à ce dispositif que la Sédition pourra observer et enregistrer tout événement auquel j’assisterai ou toute personne que je rencontrerai.

« Très bien. Bouge légèrement ton poignet… Dis-moi si tu sens quelque chose… »

Je fais pivoter doucement mon poignet quand soudain, une violente décharge électrique me secoue le bras.

« Aïe ! »

Aussitôt Claire pianote sur sa tablette.

« Désolée, l’intensité est trop forte. On réessaie. »

Le bras un peu tremblant, je fais de nouveau tourner mon poignet. Sur l’écran de Claire, je vois mon visage, bientôt encadré par un carré blanc qui s’élargit puis rétrécit, avant de devenir rouge. À ce moment, je sens un léger picotement dans mon poignet.

« Je crois que c’est bon. Ça picote légèrement. »

Claire lève un pouce en l’air.

« Super ! Ce soir, à chaque fois que tu sentiras ce petit courant électrique, surveille les environs et les personnes qui t’entourent. Le picotement signifie que mon logiciel de reconnaissance faciale a reconnu une des cibles du fichier que l’on juge potentiellement intéressante. Il faudra que tu essayes de te mêler à leur conversation, pour leur soutirer des informations. »

J’acquiesce en croisant le regard de Phoebe dans le rétroviseur. Elle sera ma chuchoteuse pendant la soirée. C’est elle qui me soufflera quoi dire et quelles questions poser pour emmener les politiciens à révéler les informations que l’on souhaite. Quand j’ai appris son rôle dans la mission, j’ai exprimé mes craintes à Ilham, mais elle m’a assuré que Phoebe, malgré son antipathie pour moi, était la meilleure en matière d’interrogatoire discret. Malgré cela, je redoute d’être le pantin de la stratège.

« On arrive à notre campement du jour », annonce Guillaume en bifurquant sur un parking désert au bord de la route. Il se gare à l’abri d’un bosquet d’arbres, avant de se tourner vers nous.

« Angèle, change-toi. Claire et Barbara, aidez-la à installer correctement la caméra et faites les tests techniques. Phoebe, Antoine et Maurice, vous venez avec moi pour reconnaître le terrain. »

Nous sortons du véhicule et aussitôt les deux stratèges et les deux soldats s’enfoncent dans les bois en direction du château que l’on peut apercevoir au loin. J’aide Claire à extraire le fauteuil roulant de Barbara du minibus et j’en profite pour sortir le petit coffre de toilette contenant tout ce dont j’ai besoin pour ce soir.

D’abord, le harnais. Je retire mon t-shirt et glisse les fines sangles autour de mes épaules et en bas de mon dos. Barbara m’aide à serrer les attaches qui permettront au dispositif de ne pas glisser et de garder la caméra en bonne position. Il fait relativement doux pour un mois de mars et heureusement, car Claire peine à fixer la caméra correctement au niveau de mon estomac. Je l’entends râler pendant plusieurs minutes puis elle recule enfin, saisissant sa tablette au passage.

« Voilà ! La caméra devrait rester plaquée à ton ventre, mais évite de trop te tortiller ou de la toucher. Testons pour vérifier. »

Je me tourne vers Barbara et je sens le léger picotement me chatouiller au niveau de l’estomac alors que la caméra reconnaît la cheffe des inventeurs.

« C’est bon ! », fais-je à l’adresse de Claire.

«  Super. On va placer le micro maintenant et tu pourras enfiler ta robe. »

Elle s’exécute et, après des tests réussis, je peux enfin revêtir l’œuvre d’art qu’est ma tenue de gala. Les manches de satin rouge sont douces comme des caresses. J’attache mes longs cheveux blond platine à l’aide de barrettes, avant que Barbara me tende la perruque qui viendra les recouvrir. Elle est châtain très foncé et me donne un air mystérieux, voire un peu femme fatale… Ce qui n’est pas pour me déplaire. Claire pointe mon collier du doigt.

« N’oublie pas ton médaillon, je le garderai pour toi. »

Cela ne fait que quelques semaines, mais le poids du bijou autour de mon coup m’est devenu familier rapidement. En l’enlevant, j’ai ce sentiment gênant que quelque chose manque, mais je m’exécute et pose délicatement le médaillon de l’arbre entouré de pierres violettes dans la paume de Claire.

« Que des pierres violettes ? C’est intéressant… », déclare-t-elle en observant le bijou.

« Tu as quelles pierres, toi ? » je demande.

Elle secoue la tête en signe de dénégation.

« Le pendentif est réservé à ceux qui vivent au QG de la Sédition. Les externes, comme moi, n’en ont pas : on risquerait d’attirer l’attention. Mais Denis m’a dit un jour que si je rejoignais le village, mon médaillon aurait certainement des pierres bleues, vertes et quelques violettes, aussi. »

Barbara lève les yeux de sa tablette pour ajouter avec un sourire :

« Et si Claire devait venir habiter le village un jour, j’ai déjà mis une option pour qu’elle rejoigne les inventeurs. Tu as une créativité peu commune pour ton âge. Cette caméra est un petit bijou. »

J’ai oublié de le préciser : la caméra que je porterai ce soir a été créée par Claire, ainsi que le logiciel de reconnaissance faciale qui l’accompagne. Claire est ingénieure informatique, mais s’est spécialisée dans le traitement de l’image. Elle n’a pas trente ans, mais elle a déjà travaillé pour de grandes chaînes de télévision ou pour des entreprises de vidéosurveillance. Si j’en crois Romuald, elle est une pointure dans son domaine. Je l’observe brancher des écrans de surveillance sur des batteries rangées dans le coffre du minibus avant de demander :

« D’ailleurs pourquoi tu n’habites pas le village ? Ce serait plus simple pour organiser ce genre de mission, non ? »

Claire secoue la tête.

« Pour les missions ponctuelles, oui, mais je suis plus utile au mouvement en restant un membre actif de la société. Grâce à mon métier, je peux garder un œil sur ce qui se fait en matière de surveillance du public ou de divertissement des masses. C’est très intéressant, même si c’est parfois effarant. Peut-être que plus tard, quand j’estimerai que j’en aurai assez fait, je viendrai m’installer au village pour profiter de la nature qui l’entoure et me contenter d’aider lors des missions. Mais pour l’instant j’aime bien mon rôle de banale ingénieure le jour et de Séditieuse la nuit. »

Je lui adresse un signe de tête compréhensif avant de m’asseoir face au rétroviseur de la voiture et d’attacher mes nouveaux cheveux foncés en une tresse à la fois pratique et élégante. C’est ensuite le tour du maquillage. Je ne peux retenir un sourire en comparant notre campement provisoire et le personnage que je suis censée incarner ce soir : je prendrai le rôle de la fille d’un richissime oligarque souhaitant soutenir le Mur Citoyen. Quand Guillaume a demandé une invitation, il a laissé entendre que du traitement que je recevrai dépendra l’abondement de mon père imaginaire. Je n’aime peut-être pas le lieutenant stratège, mais je dois reconnaître son intelligence. Grâce à ce rôle, je peux jouer les greluches et mettre mon nez partout sans que personne n’y trouve quelque chose à redire. Il faut juste que je parvienne à me maquiller correctement, sans tomber de ma chaise de camping, avant que la nuit ne m’empêche de voir quoi que ce soit…

Des bruits de pas dans les graviers du parking attirent notre attention. C’est Guillaume et son groupe de retour.

« Tout est en place. On a même trouvé un endroit pour garer le minibus à l’abri des regards. Tout le monde est prêt ? »

Il jette un œil alentour et nous hochons tous la tête.

« Bien, alors on entre en scène. »

.

L’endroit où Guillaume a garé le minibus se trouve à quelques centaines de mètres du château, de l’autre côté d’un bois. Il a omis de préciser ce détail tout à l’heure : je me retrouve donc chaussures à la main et robe relevée jusqu’aux genoux en train de traverser des fourrés en évitant de faire un accroc dans ma tenue. L’élégance même. Mais Guillaume était formel : sans voiture de luxe avec chauffeur, impossible d’entrer par la porte principale sans éveiller les soupçons.

« Angèle ? Tu m’entends ? »

C’est la voix de Phoebe dans mon oreillette. Par réflexe, je veux la remettre en position, mais mes doigts se heurtent à la boucle d’oreille alambiquée qui recouvre le dispositif. Je descends ma main le long de ma manche et gratte le tissu à côté du micro installé sous mon vêtement. C’est notre code pour une réponse affirmative.

« Bien. Le GPS de la caméra nous indique que tu pars trop sur la droite. Reviens sur ta gauche et tu devrais atteindre les jardins du château. De là tu pourras remettre tes chaussures et rejoindre l’entrée sans que personne ne te remarque. »

J’obéis et évite de justesse un buisson de ronces. Enfin, je vois la lumière au bout d’un tunnel d’arbres sombre et atteins les jardins. Mes pieds nus foulent maintenant un gazon moelleux, taillé à la perfection. J’observe les lieux en remettant mes cheveux en place : comme on pouvait s’y attendre, le château est magnifique. Pour la réception, les bâtiments et les jardins ont été décorés de guirlandes de lumière mêlées à des branches d’arbres fleuries. Des amandiers en fleurs ont été placés le long d’allées de graviers pour offrir des parcours autour de bassins d’eau bleu pâle. Il y a peu d’invités, pour l‘instant, mais je distingue déjà des couples en train de discuter paisiblement, un verre à la main, en s’extasiant de temps en temps devant des sculptures de fleurs fraîches. Je rechausse rapidement mes chaussures à talons et rejoins une de ces allées avant de me diriger sereinement vers l’entrée où deux vigiles accompagnés d’une hôtesse vérifient la liste d’invités.

« Agnessa Zoubkova », j’énonce.

Aussitôt, l’hôtesse m’adresse un grand sourire et recule d’un pas pour m’inviter à entrer.

« Madame Zoubkova, bien sûr. Vous êtes très attendue ce soir. »

Je la remercie par un demi-sourire snob et franchis les portes en chêne massif. C’est fou ce qu’une page créée à la hâte sur Internet peut ouvrir comme portes ! Mais le Mur Citoyen avait aussi envie de croire à ce généreux donateur tombé du ciel. Alexandra nous a expliqué que le parti cherchait activement des financements pour étendre leur influence, sans réussir à convaincre les grandes richesses du pays, déjà engagées avec des partis historiques. Alors un financement d’un oligarque étranger, ce n’est pas légal, mais on s’arrange… Vu leur empressement à accepter ma venue, les membres du Mur Citoyen semblent avoir trouvé le moyen de contourner le problème.

J’avance en foulant silencieusement l’épais tapis du hall d’entrée. J’avais peur de me retrouver dans un endroit clinquant, mais je dois reconnaître que les lieux sont décorés avec goût. Des lustres en fer forgé diffusent une lumière dorée mettant en valeur les murs décorés de boiseries. Je m’arrête un instant devant l’un des immenses tableaux accrochés au-dessus de l’escalier principal. Il représente une scène de bataille – probablement la Première Guerre mondiale – où l’on voit des hommes lancer l’assaut alors que d’autres tombent déjà sous les balles ennemies. Choix étrange pour une décoration de bienvenue…

« Angèle, cesse de bayer aux corneilles », m’ordonne Phoebe dans l’oreille. « La salle de réception principale est après l’escalier. »

J’ai un claquement de langue agacé, mais reprends mon chemin comme indiqué par Phoebe. J’arrive alors sur un balcon surplombant une immense salle de bal. D’ici, j’ai une vue plongeante sur les lieux et sur les dizaines de personnes réunies. Je sens quelques regards se poser sur moi. Il y a principalement des hommes en costard, mais je croise de temps en temps le regard vide d’une poupée de luxe, généralement au bras d’un homme trop vieux pour elle. Je sens déjà que la soirée va être éprouvante, mais je prends une grande inspiration en me penchant légèrement au-dessus de la balustrade de marbre.

« Laisse tomber, tu es trop en hauteur pour que la caméra puisse reconnaître qui que ce soit. Descends. »

C’est Claire qui vient de me souffler cette phrase dans l’oreillette. Je prends ma mine la plus snob et descends lentement l’escalier, comme une star qui vient enfin donner l’autorisation de commencer la soirée. Quand j’arrive au bas des marches, un homme que je ne reconnais pas m’attrape la main pour y déposer un baiser.

« Madame Zoubkova ! C’est un honneur que de vous recevoir en tant qu’émissaire de votre père. Nous sommes ravis de votre présence ici. Puis-je vous offrir quelque chose à boire ? »

Je hoche la tête sans un mot ni un sourire. Je ne sens pas la caméra picoter, cet homme doit être inintéressant pour la Sédition. Il fait signe à l’un des serveurs attendant patiemment contre le mur et aussitôt celui-ci s’élance pour nous présenter un plateau chargé de coupes de champagne. L’homme m’en offre une.

« Merci. Monsieur ?

– Monsieur Donnier. Je suis l’un des représentants du comité de coordination du Mur Citoyen et vous êtes ici dans mon humble demeure de campagne. Je la loue de temps en temps à mes amis.  Avez-vous pris le temps de visiter ? C’est un endroit charmant. »

Dans l’oreillette, j’entends la voix de Phoebe.

« Angèle, on s’en fiche de celui-là. Trouve un moyen pour tourner sur toi-même qu’on voit les personnes autour de toi. »

Je prends une gorgée de champagne tout en faisant mine d’examiner les miroirs situés aux quatre coins de la pièce. Ils mesurent plusieurs mètres de haut et donnent un aspect vertigineux à la salle déjà immense.

« C’est impressionnant. Ce château appartient à votre famille ? »

Monsieur Donnier a un petit rire alors que je fais semblant cette fois de m’intéresser aux statues de marbre placées à intervalles réguliers contre les murs. Ce faisant, je parviens à tourner sur moi-même lentement sans éveiller la curiosité de mon interlocuteur.

« Non, pas du tout. Ce château appartenait effectivement à une grande famille depuis des générations, mais j’ai pu le racheter pour une bouchée de pain après que leurs exploitations agricoles ont fait faillite. Une très bonne affaire, même si la rénovation m’a coûté une fortune. »

Je sens la caméra picoter alors que je fais face à un groupe de trois hommes en grande conversation.

« C’est Jean Belua, l’un des vice-présidents de l’entreprise de Tanim. Fonce Angèle ! », j’entends dans mon oreille.

Monsieur Donnier insiste.

« Alors, une visite guidée particulière vous siérait-elle ? »

J’ai un sourire faux.

« Merci, mais je n’oserais pas retenir notre hôte pour mon seul plaisir. Et je n’ai pas encore présenté mes respects à Monsieur Belua. Peut-être me feriez-vous l’honneur de m’introduire ? »

Il a un léger froncement de nez : je l’ai vexé, mais il s’exécute quand même avec mauvaise grâce. Alors que nous approchons des trois hommes, il s’éclaircit la gorge.

« Monsieur Belua, puis-je me permettre de vous interrompre pour présenter Madame Agnessa Zoubkova, qui semblait pressée de faire votre connaissance ? »

L’intéressé lève la main pour interrompre son voisin lancé dans une diatribe. Je reconnais ses traits fins, ses yeux noirs et son expression presque juvénile. C’est l’un des membres du carnet de Tanim, j’ai vu sa photo lors de mes recherches et lors de la préparation de cette mission. Il n’a pas quarante ans, mais déjà une belle carrière à des postes à haute responsabilité, je m’en souviens maintenant. Il semble d’abord contrarié de l’interruption, mais un sourire carnassier se dessine sur ses lèvres dès que ses yeux tombent sur mon visage, puis mon décolleté. Classe.

« Enchanté de faire votre connaissance, Madame Zoubkova. Moi et mes collègues étions justement en train de faire l’éloge du gouvernement de votre pays. Vous devez être fière de tout ce qu’il a su accomplir, non ? »

J’entends Phoebe souffler ma réponse dans l’oreillette avec une voix hargneuse. Il va falloir qu’elle se calme, sinon je risque d’imiter son ton sarcastique.

« Sachant que mon père a aidé à façonner le visage de notre grande patrie, je ne pourrais pas être plus heureuse de la voie qu’elle a choisie. »

Je m’applique à conserver une moue blasée, façon jeune princesse gâtée. C’est la seule expression de mon répertoire qui ne trahit pas le stress que je sens monter lentement en moi. Belua lève son verre pour trinquer avec moi.

« Permettez-moi de vous complimenter sur votre maîtrise de notre langue, en tout cas. Je ne note aucun accent. Comment est-ce possible ? »

Encore une fois, la réponse de Phoebe fuse.

« C’est de notoriété publique que j’ai passé la plus grande partie de ma scolarité dans les universités de cette région, monsieur. Si mon père commence seulement à s’intéresser au potentiel de ce pays, j’ai moi-même une passion pour votre culture depuis l’enfance. Il n’y a que sa politique actuelle, qui nous divise, mon père et moi. »

Je dois reconnaître que les répliques de Phoebe sont taillées sur mesure. Cette phrase était destinée à donner espoir à mon interlocuteur, tout en suscitant chez lui la crainte de m’avoir vexée.

« Pars, maintenant », me souffle la stratège dans l’oreillette.

Je m’apprête à tourner le dos au vice-président quand il m’attrape par le bras.

« Je dois être présent pour les discours, mais j’aimerais beaucoup vous retrouver plus tard pour entendre votre point de vue sur la politique de notre pays. »

Je hoche vaguement la tête, puis prends congé. Première conversation : réussie. Je respire et me félicite intérieurement : au moins, je n’ai pas été démasquée dès les premiers mots échangés.

J’erre entre les invités, mais faute de sentir la caméra picoter, je mise sur mon repli stratégique favori lors des soirées où je ne connais personne : le buffet. Alors que je me dirige lentement vers les tables chargées de victuailles, j’entends le bruit d’un test micro. C’est l’heure des discours. Au fond de la salle, des projecteurs s’allument et éclairent une petite scène sur laquelle un animateur rondouillard prononce les formules habituelles d’un lancement de soirée.

Clairement, cette introduction n’est pas des plus intéressantes, alors je m’assure que ma caméra cachée est tournée vers la scène, tout en attrapant discrètement des petits fours dans mon dos. Je n’ai pas envie de montrer au Séditieux que je suis en train de manger, Phoebe m’ordonnerait de m’approcher de la scène juste pour m’agacer.

« Et j’aimerais maintenant introduire notre dernier membre ayant rejoint le Mur Citoyen, un homme qui a déjà su montrer son dévouement et sa valeur à notre cause… Monsieur Tanim ! »

J’ai un petit sursaut en entendant ce nom et manque m’étouffer avec un mini-sandwich. Le monstre gravit les marches de l’estrade sous les feux des projecteurs, en affichant un large sourire. Un serveur m’apporte un verre d’eau pour faire passer ma quinte de toux.

« Ça va aller, madame ? »

Cette voix m’est familière… Je lève les yeux. C’est Rémi, en tenue de serveur, un plateau à la main et une lueur de malice satisfaite dans les yeux ! Heureusement, il est trop près pour que la caméra dévoile son visage aux Séditieux qui me suivent sur l’écran. Ma quinte de toux reprend de plus belle, mais je parviens à prendre une gorgée d’eau, puis à articuler :

« Oui, merci. »

Je mime un « qu’est-ce que tu fais ici ? Dégage ! » avec mes lèvres et il m’adresse un petit sourire pour retourner aussitôt contre le mur. Au moins, dans cette tenue, personne ne devrait se douter de qui il est, même si je le filmais par inadvertance. Entretemps, Tanim a terminé son petit discours de bienvenue. Il descend de l’estrade, une jeune fille en robe corail sur les talons. Elle tient un carnet dans les mains et arbore un chignon trop strict pour la soirée : j’en déduis que c’est son assistante. Mais ce n’est pas Judith, la jeune femme qui nous avait aidés lors du cambriolage de la villa. Quelque part, je suis soulagée d’éviter une personne pouvant potentiellement me reconnaître, mais j’ai aussi un mauvais pressentiment.

Deux hommes devant moi sont justement en train de commenter les jolies jambes de cette nouvelle assistante. Tant pis, j’y vais au bluff : je me glisse entre eux et dans la conversation avec un :

« Elle est peut-être jolie, mais elle ne m’a pas l’air bien dégourdie. Elle est nouvelle ? »

Les deux hommes sont d’abord surpris, mais se ressaisissent quand je leur adresse un sourire coquin. L’un d’eux me répond.

« Oui, elle est arrivée il y a un mois seulement. La pauvre a dû faire face à une montagne de travail dès son premier jour, avec tous les dossiers accumulés entretemps…

– Comment ça ?

– Mr Tanim est resté un mois sans assistante. C’était un véritable casse-tête pour pouvoir le joindre à cette époque. Épouvantable. Ça a bien failli lui coûter son entrée dans le parti d’ailleurs. J’ai entendu dire qu’il a fallu une semaine avant qu’il n’apprenne qu’il était accepté.

– Son assistante précédente l’a lâché sans prévenir ?

– Non, la pauvre est morte dans un accident de voiture alors qu’elle était partie en week-end. Ce genre de chose est impossible à prévoir malheureusement. Il a fallu attendre de trouver une autre assistante. Mais, entre nous, je trouvais la précédente bien plus jolie. »

Je sens un frisson d’horreur descendre le long de ma colonne, mais parviens à faire bonne figure jusqu’à prendre congé des deux hommes. Je me dirige vers le buffet d’un pas lent. Dans l’oreillette, je pourrais presque percevoir la consternation des Séditieux qui ont suivi la conversation. Je leur ai déjà expliqué qui était Judith.

« Eh bien j’ai bien fait de ne pas rester chez moi, hein », je souffle d’une voix grave teintée de sarcasme.

Évidemment, je ne crois pas une seconde à l’accident de voiture. Judith savait qui était entré dans la villa, elle avait elle-même risqué sa vie pour nous laisser à Rémi et moi une chance de nous enfuir. Elle a peut-être tenté de fuir, elle aussi, mais elle a payé cet acte de rébellion. Si je n’avais pas abandonné mon appartement, le jour où les hommes de main de Tanim m’y attendaient, j’aurais probablement connu un sort semblable au sien.

J’observe la jeune remplaçante en robe corail. Elle a l’air extrêmement mal à l’aise et je la vois s’écarter vivement quand des hommes s’approchent trop près d’elle. Est-ce que Tanim abuse d’elle, comme il le faisait avec Judith ?

J’ai soudain une impulsion et marche droit vers le directeur marque et son assistante.

« Angèle, tu fais quoi là ? », souffle Phoebe dans mon oreille.

« Je veux discuter avec elle. Je dois pouvoir l’aider à s’enfuir.

– N’importe quoi. Ce n’est pas ta mission ! Et tu ne peux rien faire pour elle, laisse tomber.

– Ah oui ? Tu veux parier ? »

J’avance résolument dans leur direction. C’est du grand n’importe quoi, j’en ai conscience, mais je peux éloigner la jeune fille juste un instant sans que ces monstres autour d’elle ne s’en rendent compte. Je veux lui parler, je veux juste qu’elle connaisse ses options et aussi ce qui l’attend si elle reste. Alors que je ne suis plus qu’à quelques mètres de la scène, la voix change dans mon oreille.

« Angèle ? C’est Claire. Fais encore un mètre et je te jure que je te tase sur place avec la caméra. Crois-moi : la secousse que tu as reçue dans la voiture n’était qu’une chatouille. Laisse tomber cette fille, tu l’aideras mieux en réussissant la mission pour laquelle on a tous travaillé. »

Ce n’est pas tant la menace qui m’arrête, mais sa dernière phrase. Je me prenais pour une héroïne, il y a encore une seconde, mais Claire a raison : de quel droit est-ce que je me permets de risquer le travail de la Sédition ? Je regarde l’assistante à quelques mètres de moi, semblable à une biche prise dans les phares d’une voiture. Son expression me brise le cœur, mais mon cerveau finit par prendre le dessus. Elle devra se débrouiller.

La foule s’est resserrée autour de moi, je ne peux que froisser le tissu à côté de mon micro pour signifier aux Séditieux que j’ai abandonné mon idée. Je lève les yeux vers la scène où un nouvel arrivant est debout, mains croisées dans le dos, attendant que le brouhaha de la foule se calme de lui-même.

J’aurais du mal à le décrire. Cet homme est… magnétique. Il inspire la crainte, c’est sûr, avec ses épaules carrées et sa barbe blanche courte parfaitement taillée… Pourtant il affiche un sourire affable. Son visage est ridé, mais personne n’oserait le qualifier de vieux, tant son regard noir perçant exprime un esprit vif. Il n’a pas besoin d’être introduit par l’animateur : même moi je sais qui il est pour avoir systématiquement croisé son nom et sa photo lors de mes recherches. C’est le président du Mur Citoyen, Mr Atrox. Le silence se fait enfin dans l’assistance. Quand il prend la parole, sa voix grave résonne d’un bout à l’autre de la salle de bal sans l’aide d’un micro, plus puissante que tous ses prédécesseurs.

« Bienvenue à vous tous, chers collègues de travail, mais aussi compagnons du Mur Citoyen.  Je suis ravi de vous accueillir ce soir dans ce lieu qui nous est prêté par notre aimable Monsieur Donnier. »

Des applaudissements polis viennent compléter ses remerciements.

« …mais nous ne sommes pas ici pour profiter de l’air de la campagne ou de la compagnie de nos semblables. Nous sommes ici pour construire, brique par brique, le monde de demain. J’aimerais d’abord vous faire part d’excellentes nouvelles. Grâce à vos efforts à tous, le Mur Citoyen est à présent en deuxième place dans les sondages d’opinion en vue des prochaines élections. »

D’autres applaudissements, plus enthousiastes cette fois, viennent saluer sa déclaration. La mine d’Atrox devient grave.

« Mais en aucun cas nous ne devons baisser la garde. Il serait intolérable que notre parti subisse le même sort que ceux qui l’ont précédé à cause d’un laisser-aller ou de faiblesses de la part de ses membres. Tant que je commanderai ce parti, nous n’aurons de cesse de nous améliorer et de gagner chaque jour plus de terrain dans ce pays, en écrasant les faibles qui l’ont pourri. Car ils sont la gangrène qui a fragilisé notre nation : ceux qui se complaisent dans la décadence et le vice et vivent aux crochets des honnêtes gens qui luttent pour leur survie. Trop longtemps, des sous-hommes ont gouverné et autorisé la dégradation de l’homme honnête au profit de la sangsue, élevant celle-ci au rang d’égal alors qu’elle pompe l’énergie de notre pays qui dépérit sous nos yeux effarés. Mais, mes frères, rassurez-vous, car nous aurons tôt fait, par notre victoire, de rétablir le véritable équilibre dans ce monde. »

Un tonnerre d’applaudissements salue son discours. Dans l’enthousiasme des partisans, je suis bousculée et reçois même un violent coup de coude dans le bras de la part d’un grand blond à l’air benêt à côté de moi. Je lui retourne la pareille, mais ravale rapidement mon esbroufe quand ce dernier me lance un regard mauvais et m’attrape le bras sans ménagement.

« Fais attention, salope ! Ma veste vaut plus cher qu’une nuit avec toi. »

Il me secoue comme un prunier, mais je parviens à arracher mon bras de sa prise et à reculer. Je crie :

« Excusez-vous maintenant, monsieur, sans quoi mon père en entendra parler ! »

Il y a un silence autour de nous et Atrox même jette un œil dans notre direction. Merde, je suis en train d’attirer l’attention sur moi ! Avant que j’aie le temps de dire quelque chose, je sens une main saisir délicatement mon bras, alors qu’un vigile attrape le blond par le col. Puis nous sommes entraînés dans une salle voisine.

Je me retourne, prête à faire face à Rémi et à le houspiller pour m’avoir sortie de là alors que je maîtrisais parfaitement la situation, mais je me retrouve nez à nez avec Jean Belua, le vice-président croisé tout à l’heure. Il relâche doucement mon bras puis tourne un regard froid vers le grand blond en train d’épousseter sa veste froissée par le vigile.

« Toi. Je ne sais même pas qui tu es, mais tu m’as tout l’air d’être négligeable…

– Je suis le fils de… »

Belua l’arrête immédiatement.

« Ça m’est égal. Tu as bousculé Madame Agnessa Zoubkova, venue ici pour représenter son père, un des hommes les plus influents de cette planète. Excuse-toi maintenant ou ce n’est pas la peine de remontrer un jour ton visage dans ce parti. »

Le grand blond veut protester, mais une bourrade du vigile le fait réfléchir. Il finit par croiser mon regard en grommelant une excuse puis se lève pour disparaitre immédiatement, suivi de près par son gardien. Belua attend que les deux hommes aient passé les rideaux pour poser une main sur mon épaule.

« Vous allez bien ?  Je m’excuse pour le comportement de ce malotru. Nous ne sommes pas tous aussi sauvages dans ce parti. »

Dans mon oreille, j’entends Phoebe protester.

« C’est vrai que vous êtes tous de vrais gentlemen avec vos petites poupées qui gloussent à votre bras… »

Je ne répèterai évidemment pas sa phrase, mais n’en pense pas moins. Pour l’heure, mieux vaut jouer les princesses offusquées.

« Ce comportement était choquant. Dans mon pays, cet homme serait déjà en prison pour avoir osé lever la main sur moi !

– Et au Mur Citoyen, nous admirons tous la fluidité de votre système judiciaire, madame Zoubkova. Malheureusement, nous devrons attendre de gagner les élections avant d’instaurer un gouvernement inspiré du vôtre.  À ce propos, le discours de mon père vous a-t-il plu ?

– Votre père ? »

Même si j’ai effectué des recherches approfondies, je n’ai pas le souvenir d’un lien de parenté pour Belua.

« Monsieur Atrox », précise-t-il avec un sourire. « Il évite de mentionner notre lien en public ou dans les médias, mais je pense que je peux partager ce secret avec la fille d’un homme aussi puissant que votre père. Vous comprenez la fierté que je ressens. »

Dans l’oreillette, Guillaume a pris le relai, ce qui confirme ce que je pensais : la Sédition n’était pas au courant.

« Angèle, on a vérifié ses propos et on pense qu’il dit vrai. Selon la rumeur, il serait un fils caché d’Atrox. Celui-ci ne l’a jamais reconnu, mais lui a quand même ouvert de nombreuses portes dans sa carrière. Reste avec lui, il peut nous en apprendre beaucoup. »

Je frotte ma manche et offre un sourire complice à mon interlocuteur.

« Oui, je comprends et ne vous inquiétez pas, votre secret est en sécurité avec moi. J’espère cependant ne pas vous avoir empêché d’entendre la suite du discours passionnant de votre père. Il est très inspiré. Ses propos plairaient sans doute aux représentants de mon gouvernement.

– Mon père a dédié sa vie à son pays, vous savez. Parfois au détriment de sa famille. Je l’ai peu vu, dans mon enfance, mais lors de ses rares visites, il me disait toujours qu’il n’y a pas de destin plus grand pour un homme que de servir sa patrie. J’essaye de suivre son exemple.

– Des paroles sages… »

J’entends un « bien joué » chuchoté dans mon oreille par Phoebe. Elle a repris les commandes et me dicte de nouveau mes répliques. Je répète après elle :

« Mais dites-moi, comment un pays peuplé de visionnaires tels que votre père reste-t-il encore à la traîne sur de nombreux sujets ? J’ai cru comprendre que votre dette s’est considérablement aggravée ces dernières années et pourtant vos dirigeants ne semblent pas réagir. »

Belua s’éclaircit la gorge et m’invite à marcher avec lui le long des voutes longeant les jardins du château. L’air s’est rafraîchi, mais j’ai l’impression que l’adrénaline me fait irradier de chaleur. Le vice-président réfléchit longuement à ses propos avant de répondre.

« Je ne vous tiendrai pas de longs discours rageurs critiquant les responsables du désastre que devient notre économie. Le passé est derrière nous et je suis un homme tourné vers l’avenir. C’est mon objectif, comme celui de mon père et celui de notre mouvement, d’apprendre des erreurs de nos anciens dirigeants pour créer un monde nouveau. Un monde où chaque être serait à la place qui lui incombe, afin qu’il puisse accomplir sa destinée.

– Un monde où chacun réaliserait ses rêves ? C’est une idée romantique, certes, mais n’est-elle pas un peu utopique ? »

Ce n’est pas ce qu’il a voulu dire, évidemment, mais je fais confiance à Phoebe pour trouver les mots qui l’amèneront à révéler des informations détaillées. Belua a un sourire indulgent.

« Ce n’est pas une idée utopique, je vous l’assure. Vous voyez, la société d’aujourd’hui nous pousse à vouloir toujours plus dans le vain espoir d’atteindre un jour le bonheur. Mais ces rêves que l’on se construit consistent surtout en des choses matérielles. Il vous faut la dernière voiture, le dernier appareil high-tech, vous devez absolument manger dans ce nouveau restaurant, etc. Alors que l’être humain n’a finalement que quelques besoins basiques à satisfaire ! Offrez à un homme un travail honnête correspondant à son rang et à ses capacités et il sera comblé, car c’est la société de consommation qui lui a donné l’impression que le bonheur pouvait être différent. Par exemple, donnez-moi l’occasion de servir mon pays correctement et voilà ma destinée remplie et mon cœur ravi. »

J’analyse son expression : il pense réellement ce qu’il dit. J’entends Phoebe marmonner un « mon pauvre, c’est plutôt l’approbation de ton père, le rêve de ta vie… », mais je m’efforce de prendre un air admiratif.

« Et vous Madame Zoubkova ? Je ne vois pas d’alliance à votre main. Dois-je en conclure que vous n’êtes pas mariée ? Avez-vous cédé aux sirènes qui commandent aux femmes d’attendre le grand amour pour se mettre en ménage et avoir des enfants ? »

Je crois entendre Phoebe s’étrangler dans mon oreillette. Je m’arrête sous les voutes, faisant mine de contempler une sculpture de fleurs en adoptant mon air le plus snob. La stratège finit par se reprendre et me dicte la suite de mon texte.

« Vous vous méprenez sur mon compte, monsieur. On ne marie pas quelqu’un de mon rang au premier prétendant venu et je vous saurais gré de ne pas m’insulter en sous-entendant qu’il pourrait y avoir une autre raison. Mon mariage viendra renforcer la puissance de mon pays, ou il ne sera pas. Nous sommes d’accord sur ce point avec mon père. J’ai ajouté comme condition que je souhaitais un homme beau et en bonne santé pour assurer une descendance digne de ma famille et mon père a approuvé mon souhait. Quand mon père aura trouvé cet homme, alors je pourrai réaliser ma destinée de femme. »

J’ai beaucoup de mal à prononcer ces phrases sans que mon indignation ne vienne déformer ma voix. Vraiment ? C’est ce genre de choses que les gens de ce parti veulent entendre ? Mais ça fonctionne : Belua pense que sa question est la cause des tremblements de rage qui me secouent et il prend mes mains entre les siennes.

« Je vous demande de bien vouloir excuser mon impolitesse et ma bêtise, Madame Zoubkova. De toute évidence, vous êtes une femme respectable et j’ai eu tort d’imaginer le contraire. Je blâme les harpies qui osent s’appeler « femmes » dans mon pays et qui, en plus de bafouer leur destinée maternelle, ont fini par me convaincre qu’il n’existait plus d’âmes pures comme la vôtre. »

J’ai tellement envie de le frapper. Mais je me console en me disant que la vidéo de cette confession pourrait déjà nous être utile.

« N’en parlons plus. Vous évoquiez tout à l’heure l’espoir de créer un monde nouveau : mon père n’est pas un homme de longs discours, mais d’actions. Je l’ai déjà entendu se plaindre des grands débats de vos politiciens, les membres de votre parti compris. Nous avons entendu les belles promesses du Mur Citoyen, mais que faites-vous concrètement aujourd’hui qui convaincrait mon père de votre force ? »

Ouah, celle-là était risquée, Phoebe, mais Belua semble mordre à l’hameçon. Il me considère un instant en faisant tourner les glaçons dans son verre.

« Êtes-vous capable de garder un secret, Madame Zoubkova ?

– Je vous en prie, appelez-moi Agnessa.

– Très bien, Agnessa, appelez-moi Jean. Je peux vous montrer la véritable action du Mur Citoyen, mais vous comprendrez que je ne peux prendre ce risque sans une garantie de votre bonne foi et de l’intérêt de votre père pour notre mouvement.

– Je ne peux faire de promesses au nom de mon père…

– J’entends bien, mais peut-être pourriez-vous me promettre une chose ? Je suis à la tête d’une petite fortune acquise grâce à une carrière brillante et à une famille plutôt aisée. Quand le Mur Citoyen emportera l’élection, j’aurais aussi droit à un poste prestigieux dans l’un des pays les plus puissants de la planète. Je me targue de ne pas être trop difficile à regarder et j’ai une santé de fer. »

Ah mais non ! Il ne va pas oser ?

« Il se trouve que je suis aussi célibataire. Pouvez-vous me promettre que vous considérerez ma candidature en tant que mari ? »

Et si, il a osé. J’aimerais lui rire au nez, mais j’entends Phoebe me souffler ma réponse d’une voix impatiente. On le tient. Je prends tout de même le temps de le dévisager avec sérieux : Agnessa pourrait faire pire. Je suis tout de même étonnée qu’il soit célibataire, au vu de son statut social : ses idées très arrêtées sur le rôle d’une femme l’auraient-elles empêché de trouver chaussure à son pied ? Étonnant, dites donc.

« Je veux bien considérer votre proposition, mais c’est mon père qu’il faudra convaincre. Je n’ai pour ma part pas d’objection à faire. »

Phoebe a beau avoir tourné la phrase de la façon la plus factuelle qui soit, Belua me donne l’impression d’un enfant à qui on a promis une journée au parc d’attractions. Pour un peu, il sautillerait sur place. Il prend de nouveau mes mains entre les siennes et se permet cette fois de les embrasser.

« Merci ! Mon père sera ravi de vous savoir bien disposée envers moi. »

Je me retiens de lever les yeux au ciel. Il a beau être plus âgé que moi, j’ai l’impression de contempler un petit garçon oublié par son papa, trop heureux de lui annoncer qu’il a eu une bonne note. Tout à l’heure, j’étais en colère, mais en fait, il me ferait presque de la peine. Qui serait-il aujourd’hui s’il avait grandi loin de son géniteur ?

Belua ne lâche pas ma main et m’entraîne derrière lui jusqu’à l’intérieur du château. Là, il me guide à travers les couloirs et en haut de plusieurs escaliers, jusqu’à nous arrêter dans un couloir étroit tapissé de velours vert bouteille. J’entends des voix et des rires gras percer à travers une lourde porte en acajou. Cet endroit est oppressant, mais Belua m’adresse un sourire presque espiègle en plongeant la main dans le tiroir d’une console proche. Il en ressort un masque noir, classique, qu’il enfile et m’en tend un autre plus travaillé, noir et rouge.

« Les membres du Mur Citoyen ne tirent aucune gloire de leurs actions. Cet endroit que je vais vous montrer est un lieu de réunion où chacun expose ce qu’il a fait pour faire avancer la cause, et les masques garantissent leur anonymat. Ainsi, chacun agit par conviction et non pas par désir de gloire. »

C’est une plaisanterie ? La réception dans un château au milieu de la forêt, les hommes tous richissimes, les discours pompeux et maintenant la société-secrète-aux-masques ? Peut-être que le Mur Citoyen veut créer un monde nouveau, mais il mise sans aucun doute sur les plus gros clichés du genre. Mais je ravale mon sarcasme et glisse le masque sur mon nez. Belua tourne la poignée et aussitôt, je suis prise à la gorge par une odeur d’alcool, de cigare et de mauvaise haleine. Il doit y avoir une vingtaine de personnes, tous des hommes, allant du jeune diplômé aux dents longues au vieux politicien vouté. Ma robe rouge est immédiatement remarquée au milieu des costumes sombres : tout le monde me regarde soit d’un œil intéressé, soit avec un air indigné. Mais Belua est à l’aise, il lève une main apaisante.

« Messieurs, permettez-moi de faire une légère entorse aux règles de notre gentlemen’s club. La charmante créature qui m’accompagne représente un homme puissant dont la curiosité a été piquée par notre cause. Elle est parmi nous seulement pour s’assurer que le Mur Citoyen repose sur des fondations solides et des actions concrètes. Je me porte garant de sa bonne foi. »

Un murmure désapprobateur parcourt l’assistance alors que je sens une vingtaine de paires d’yeux me déshabiller. Un homme aux cheveux poivre et sel se détache du groupe et s’avance au centre de la pièce.

« Je te reconnais Belua et les règles du Mur Citoyen et celles de son club privé ne sont pas modifiables selon ton bon vouloir. Tu sais que les faibles ne sont pas les bienvenues ici et ça vaut pour cette femme aussi. Alors, renvoie-la et estime-toi heureux de ne pas être banni pour ce caprice. »

Il défie le nouvel arrivant du regard, mais Belua ne fait pas grand cas de son intervention. Je le sens gonfler les épaules et se redresser.

« Je n’ai peut-être pas été assez clair. Cette jeune femme est mon invitée et elle assistera à cette réunion qui se déroulera normalement et en présence de chacun de vous. Puisque vous avez si serviablement donné mon nom, j’en profite pour inviter toute personne souhaitant me reprocher mon comportement, à venir me voir dans mon bureau dès lundi. Je serais ravi de discuter de mes prérogatives en tant que membre fondateur du parti et vice-président de l’entreprise qui permet à la moitié d’entre nous de nous enrichir aujourd’hui. »

Dans l’oreillette, j’entends Claire parler précipitamment.

« Angèle, les masques ralentissent l’identification des visages par mon logiciel. S’il te plaît, bouge le moins possible, on a besoin de savoir leur nom. »

J’aimerais répondre que de toute façon, je ne comptais pas danser la samba, mais je suis encore le centre de l’attention. Je crois que les situations stressantes me donnent envie de faire de l’humour, c’est assez peu pratique. Et je doute qu’une boutade détende l’atmosphère. Belua et son opposant continuent de se fusiller du regard, puis le plus vieux cède enfin et retourne à la bouteille de whisky posée derrière lui. Déçus de l’absence de joute verbale, les autres retournent aussi à leurs occupations.

« Veuillez les excuser », murmure le vice-président dans ma direction. « Ils sont méfiants, c’est bien normal. Des journalistes trop curieux ont déjà tenté de s’introduire dans notre club. »

Je n’arrive pas à croire la phrase que me souffle Phoebe.

« Dans mon pays, on enferme les personnes trop curieuses ou bavardes.

– Et nous avons hâte de faire de même… Mais en attendant les élections, nous agissons plus discrètement. Sans vouloir me vanter, rien que le mois dernier, j’ai réussi à récupérer des biens du Mur Citoyen dans la rédaction d’un des plus grands journaux nationaux. L’intervention s’est faite en toute légalité et en toute discrétion. »

J’ai perdu mon expression neutre un instant, je le sens. Heureusement, Belua prend ça pour de l’admiration. Il fanfaronne même :

« Eh oui ! Nous savons nous débrouiller en attendant d’avoir le contrôle des forces de l’ordre et d’entamer enfin de grandes choses. Mais écoutez plutôt, ça va commencer. »

Je me laisserais presque tomber dans mon fauteuil, tant je suis choquée de l’existence de ce club et surtout de ces personnages. Ils se sont à présent tous assis dans des fauteuils placés tout autour de la pièce pour former un cercle. Le cercle des enfoirés anonymes… C’est plutôt vendeur. Il faudrait que je souffle l’idée aux journalistes qui écriront à quel point ce parti se fout des droits fondamentaux. J’espère qu’ils auront alors un petit mot pour Belua et sa misérable victoire sur la presse.

Un homme corpulent semble faire office de maître de cérémonie. Il se lève pour introduire la réunion.

« Mes frères, vous connaissez les règles. Vous êtes ici pour partager vos faits d’armes effectués pour la cause, afin d’inspirer vos frères pour que chaque jour, le Mur Citoyen grandisse. Ne mentez pas, ne cédez pas à l’orgueil en arrangeant la vérité, ne tirez aucune fierté de vos actes autre que celle d’avoir servi votre patrie. Qui veut commencer ? »

Un homme maigre aux cheveux blonds se lève. Tous les visages se tournent vers lui.

« Bonsoir, mes frères. Je suis fier d’avoir servi ma patrie et notre cause ce mois-ci en commandant à mes équipes de créer plusieurs vidéos et photomontages. Ils représentaient une mère de famille chrétienne se faisant tabasser dans l’une de nos cités par des migrants fraîchement naturalisés. J’ai redouté que la ficelle ne soit un peu grosse, mais le cliché a été relayé sur les réseaux sociaux au-delà de nos espérances ! Nous avons même reçu des promesses de votes de personnes ne correspondant pas à nos partisans habituels, mais qui vantaient notre volonté de fermer nos frontières. »

Sa déclaration est saluée par des applaudissements. Dans mon oreille, j’entends Phoebe exulter :

« Et dire qu’ils essayent de faire passer ça pour une régulation raisonnée de l’immigration. C’est du pain béni, cette déclaration. »

Un autre homme se lève.

« J’ai profité du fait que notre cher ministre de la défense soit en vacances avec sa famille pour créer de fausses preuves de vente d’armes à plusieurs organisations terroristes. Le temps qu’il revienne éteindre l’incendie et prouver son innocence, le scandale aura déjà laissé sa marque ! »

Des rires tonitruants éclatent dans la salle. Phoebe me fait presque sursauter :

« Rigole Angèle ! Sinon ils croiront que tu condamnes leur action. »

Je me force et dois paraître assez convaincante, car Belua tapote ma main affectueusement. Je n’ai qu’une hâte : que ce cauchemar se termine. Des hommes si contents de faire le mal, c’est insupportable. Mais un autre se lève encore.

« Mes amis, vous savez comme moi que notre pays est le théâtre de nombreuses manifestations tant pour le climat, que le chômage, que l’égalité homme-femme, etc. Même si certains de ces événements ne sont que l’expression de la paresse des faibles qui pensent qu’il suffit d’exiger pour obtenir, j’ai pensé que le Mur Citoyen pouvait en tirer parti. J’ai engagé mes deniers personnels pour recruter l’équivalent d’une petite armée à nos ordres. Faites votre choix : pour les manifestations que nous soutenons, ils iront protéger les participants et empêcher les personnes malintentionnées de ternir leurs revendications. Pour les manifestations parasites, ils feront en sorte de décrédibiliser leurs revendications en créant des conflits avec les riverains ou les forces de l’ordre. Je me suis permis de faire quelques tests : la dernière manifestation antigouvernementale a été un franc succès. Aucun blessé, aucun magasin vandalisé et même quelques arrestations de casseurs venus semer la pagaille sans y parvenir. J’ai également envoyé quelques hommes dans une manifestation pour le climat : ils ont été efficaces. Au bout d’à peine deux heures, le mouvement était dispersé au canon à eau après plusieurs incendies de voiture. »

Satisfait, l’homme se renfonce dans son siège et allume une cigarette. Je reste immobile comme jamais. S’il y en a un que je souhaite voir identifié et dénoncé grâce au logiciel de Claire, c’est bien lui. Ses collègues le félicitent et, en l’absence de nouvel orateur, viennent l’entourer pour lui demander comment se procurer ce nouveau jouet.

« Pouvez-vous m’excuser un instant ? J’aimerais aller me rafraîchir. », fais-je à Belua en me levant.

Il opine du chef et je me précipite sur la porte. Où sont les toilettes ? J’ai besoin d’être seule un instant.

À force d’errer dans les couloirs, je finis par en trouver. Sitôt enfermée, je chuchote dans le micro.

« C’est bon ? Vous avez tout ? »

C’est une Claire surexcitée qui me répond.

« C’est parfait ! Barbara est déjà en train d’extraire les témoignages et de recouper les données de reconnaissance faciale. Et Guillaume est en train de faire un rapport provisoire à Alexandra.

– Ça te dérangerait de l’interrompre pour lui demander si je peux plier bagage ?

– Aucun problème. Je lui dis de revenir vers toi avec le feu vert et je préviens Antoine et Maurice de se tenir prêt pour t’aider à t’éclipser. »

Et elle me laisse de nouveau seule avec moi-même. J’ai une petite pensée pour Rémi qui aura passé toute la soirée en tenue de pingouin et payé un billet de train pour m’apercevoir seulement trente secondes. Mais le savoir tout proche m’a aidée durant cette mission. Il m’a donné du courage. « Soutien psychologique », comme il dit. Je devrais aller le prévenir que je suis sur le point de partir, ne serait-ce que pour le rassurer de ma longue absence de la salle de réception…

Je me glisse hors du cabinet et parviens à retrouver mon chemin jusqu’aux jardins du château en passant par la salle de réception. Pas de Rémi en vue. Est-il en train de me chercher ou est-il parti en pensant que j’avais fait de même ? Je décide de patienter ici et prends une nouvelle coupe de champagne sur un plateau abandonné. Quoi ? Je pourrais me soûler que je l’aurais bien mérité après les horreurs que j’ai entendues. Et ce serait dommage de ne pas profiter de bouteilles aussi prestigieuses quand j’en ai l’occasion.

Soudain, une main glacée attrape la mienne et je me retourne dans un sursaut.

« Ah vous êtes ici. Je croyais vous avoir perdue. »

Belua. Il commence à être lourd. Je guette le texte de Phoebe, mais je crois que les Séditieux sont plus concentrés sur les données que sur ce qu’il m’arrive, à présent. Tant pis, je peux improviser. Je m’efforce de sourire alors que Belua me caresse doucement l’épaule. Dépêchez-vous quand même, les copains.

« Navrée, j’ai essayé de retrouver la pièce où se tenait la réunion, mais je me suis perdue dans les couloirs.

– Alors, cette soirée vous a-t-elle plu ?

– Beaucoup. Je pense que mon père sera satisfait des propos que je lui rapporterai. Nous n’avions pas conscience de l’efficacité et de l’esprit pratique de votre parti. C’est admirable.

– J’en suis heureux. Peut-on envisager une future collaboration entre nos deux pères, alors ? J’espère pour ma part avoir de nombreuses occasions de vous revoir. »

Il se rapproche et fait glisser sa main le long de mon dos pour la poser sur mes fesses. Quand vous voulez, les Séditieux, mais j’aimerais bien sortir de là rapidement quand même. Je m’écarte en retirant sa main et prends un air de reproche.

« Nous nous reverrons si mon père le juge opportun. Comme je vous l’ai dit, je lui rapporterai l’intérêt que vous avez manifesté de m’épouser, mais il restera le décisionnaire final. »

Mauvaise réplique. Je sens qu’il est contrarié. Il attrape durement mon avant-bras et me plaque contre lui.

« J’ai l’impression que maintenant que vous avez obtenu ce que vous désirez, vous cherchez à me fuir. Ne pourrais-je pas recevoir un gage de votre bonne foi ? Un témoignage de votre intérêt, peut-être ? »

Je sens sa respiration contre mon ventre, au niveau de la caméra. Il fronce les sourcils… Il l’a senti.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Nos regards se croisent : le sien effrayé, le mien rageur. Je tente de me dégager en frappant ses bras et ses mains, mais il resserre sa prise et ignore mes coups alors qu’il tire sur le tissu de ma robe. À force d’efforts, il parvient à décrocher la caméra, qui tombe à mes pieds.

« Je n’y crois pas ! Encore une espionne ? »

Il hurle et nous nous penchons ensemble pour attraper la caméra. Je l’atteins la première, mais une gifle formidable me cueille en travers de la joue et me fait basculer en arrière. Plus loin, sous les alcôves, je vois enfin Rémi apparaître et me reconnaître, assise par terre avec Belua me dominant. Il se met à courir, mais j’ai l’impression qu’il avance au ralenti.

Entretemps, Belua a ramassé la caméra et me relève de force en me tordant le bras.

« Vous allez voir ce que l’on fait des fouinasses qui viennent s’immiscer dans nos affaires. »

Il me pousse vers l’entrée du château. Rémi est encore trop loin. Et de toute façon, qu’est-ce qu’il pourrait faire ? Ce n’est pas comme s’il pouvait l’attaquer par surprise, maintenant que Belua me traine le long des voutes. Dans mon oreillette, j’entends enfin la voix d’un Séditieux. C’est Claire, je crois. Mais j’ai du mal à distinguer ce qu’elle me dit à travers les battements sourds de mon cœur.

« … Soldats… t’aider… Tiens b… et r… langue ! »

Hein !? Tiens bien ta langue ? Je suis sur le point de me faire zigouiller et la Sédition s’inquiète d’abord du fait que je ne parle pas ? Mon indignation me donne une nouvelle énergie, mais c’est peine perdue : la force de Belua doit être décuplée par la rage.

Soudain, alors que je lance un dernier regard implorant à Rémi, je sens mon dos s’arc-bouter et une explosion retentir dans mes tympans. Puis le noir. Encore.

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6 commentaires sur “Chapitre 21 – Le jour où j’ai reçu un choc

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