Chapitre 22 – Le jour qui m’a marquée

Je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé. J’étais dans ce monde où je marchais et j’avançais au rythme des événements qui se déroulaient autour de moi. Je parlais, j’interagissais, je déplaçais des éléments autour de ma personne en obéissant à des règles que je sentais sans pouvoir exactement les toucher du doigt. C’était futile. Je ne faisais que pousser des choses pour rétablir quoi ? Un équilibre, c’est ça. Mais il n’existait pas. Ou alors, il était trop éloigné pour que je réussisse à faire autre chose que pousser des murs. J’étais épuisée.

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Je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé. J’étais dans ce monde où je marchais et j’avançais au rythme des événements qui se déroulaient autour de moi. Je parlais, j’interagissais, je déplaçais des éléments autour de ma personne en obéissant à des règles que je sentais sans pouvoir exactement les toucher du doigt. C’était futile. Je ne faisais que pousser des choses pour rétablir quoi ? Un équilibre, c’est ça. Mais il n’existait pas. Ou alors, il était trop éloigné pour que je réussisse à faire autre chose que pousser des murs. J’étais épuisée.

Et maintenant ? J’avance toujours, mais plus exactement dans la même dimension. Je suis inconsistante. « Je » n’existe plus d’ailleurs, ou alors, c’est « je » qui n’a plus de frontière. Ce « je » avance le long d’un tunnel éclairé. Non, c’est plutôt un vaisseau, une veine faite de lumière. J’entends une pulsation régulière, d’ailleurs. Je fais partie d’un tout et j’avance avec un but. J’avance vers cette lumière dorée, le long de cette veine enterrée dans un nuage si doux. Qu’est-ce qu’il y a au bout ? À peine ai-je formulé cette question que la réponse m’apparaît, évidente. Je suis dans une racine. J’avance le long de cette racine comme le sang dans une veine. Je passerai ensuite dans un tronc robuste, je l’escaladerai sans effort et je prendrai alors le chemin des branches. Je sais où je terminerai : je viendrai m’étendre dans une fleur, puis grossirai dans un fruit en attendant d’être nécessaire.

J’ai envie de pleurer et de sourire à pleines dents en même temps. J’ai quelques regrets, comme quand je terminais un jeu qui m’avait bien amusée. J’aurais aimé jouer encore un peu, juste pour le plaisir, mais c’est terminé. Alors je me concentre de nouveau sur ma veine de lumière et continue de glisser.

« Tu ne croyais tout de même pas que j’allais te laisser avancer ? »

Ça, ce n’est pas censé arriver. Je ne sais pas d’où cette voix vient. Elle fait partie de ce monde, mais elle en enfreint les règles. Je ne sais pas qui a parlé. Est-ce que c’est moi ? Enfin, cet ancien moi, celui limité. Il me gêne, j’ai envie de m’en débarrasser. Mais trop tard, je sens que je perds pied.

« Reviens, Angèle. Tu vas vers l’option de facilité. »

C’était moi, ça. Ce prénom. J’étais divisée, à ce moment, je n’étais qu’un fragment. Ici, je suis tout. C’est vrai que c’est plus facile. Tellement facile de se laisser glisser et aller là où je suis censée me trouver. Je n’étais qu’un fragment, au milieu d’autres brisés. J’étais un fragment, mais pas trop cabossé. J’en avais même trouvé un autre, qui me correspondait.

J’entends une respiration précipitée. Ce n’est pas la mienne, ce n’est pas ici. C’est autre part. Il y a quelqu’un qui pleure, j’ai envie de l’aider. Et puis il y a cette voix qui navigue entre les deux dimensions, celle que je n’arrive pas à identifier. Celle qui pourrait être la mienne, celle d’avant ou d’ici. Et cette voix dit :

« Sois. »

.

Une douleur fulgurante traverse tout mon corps. Je sens mes poumons qui paniquent, incapables de fournir la quantité d’oxygène que mon corps veut inspirer actuellement. Je sens mes bras qui s’appuient sur du vide, à la recherche de cette frontière que je sens de nouveau m’écraser. Je me réincarne, littéralement, mais j’ai hérité d’un corps tabassé. Je crois que je pousse le même premier cri qu’un nouveau-né. Mon cerveau est rebranché, il fait déjà l’état des lieux. Je ne reconnais plus ce corps. C’est le mien, mais alors que j’y étais à l’aise, à présent, il souffre. Mon bras gauche, particulièrement, me donne l’impression d’avoir été écorché sur toute sa longueur. Je n’ai jamais eu conscience d’à quel point mon corps était grand, large et long, mais maintenant que chaque cellule me fait souffrir, j’ai l’impression d’être une géante. Mon cerveau continue l’analyse… Les yeux. Ouvrez. J’ai l’impression que mes paupières sont scellées, qu’elles pèsent une tonne. Mais au prix d’un effort surhumain, elles acceptent de s’ouvrir lentement. La lumière me brûle les rétines, mais c’est un soulagement de sentir une nouvelle forme de douleur. Celle-ci est facile, comparée au reste.

« Angèle ! Merci, merci ! Merci ! »

Le ciel est bleu. Non, c’est un plafond peint en bleu clair. Je trouve l’atmosphère silencieuse, si l’on oublie les voix qui explosent autour de moi. Je veux dire… Il n’y a pas de bruits parasites fatigants : pas de cris, pas de rumeur de ville, pas de colère… C’est apaisant. Maintenant que mes oreilles sont rassurées, elles acceptent de faire la mise au point sur les voix qui m’entourent, en même temps que mes yeux.

Celle qui vient de crier, c’est Claire. Elle est assise à gauche de mon lit. Tiens, qu’est-ce que je fais dans un lit, d’ailleurs ? Claire voudrait m’attraper la main, je crois, mais elle est retenue par Denis qui la garde à distance raisonnable. J’arrive à tourner ma tête vers la droite et aperçois une crinière rousse avant que sa propriétaire ne se retourne. C’est Dominique, la lieutenant des scientifiques de la Sédition. Elle est en train d’ajouter quelque chose dans la perfusion qui court jusqu’à mon bras. J’ai envie de parler. Mais qu’est-ce que je pourrais dire ? J’agite mes lèvres quand même et je constate avec surprise qu’elles sont desséchées. J’ai mal. Tous me regardent faire, anxieux. Ils m’inquiètent. Qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Où suis-je ? Je sens mon cerveau sur le point de fouiller ma mémoire, mais mon instinct me souffle qu’il vaut mieux éviter. Je panique et j’entends alors un électrocardiogramme s’affoler à côté de mon oreiller.

Une main apaisante se pose sur le sommet de mon crâne. Je lève les yeux. Rémi est là, un petit sourire inquiet et rassurant sur les lèvres. Il me caresse la tête sans rien dire. Alors tout va bien. S’il est là, alors tout va bien.

Je m’apaise. Mes lèvres s’agitent de nouveau :

« Hola todos… »

J’ai mal à la gorge aussi. Ma voix est extrêmement rauque. Mais surtout, je les vois tous écarquiller les yeux et retenir leur souffle. Qu’est-ce qui leur prend ?

« Calmez-vous, les gars. Ça veut juste dire « bonjour » en espagnol… »

Ils poussent tous un soupir de soulagement. Dominique a un grognement.

« C’est malin ça. J’ai cru une seconde que ton cerveau était endommagé. On va faire quelques petits tests d’ailleurs, si tu veux bien. »

Je la laisse m’examiner alors que je reprends peu à peu pied dans la réalité. Tant que Rémi garde sa main sur ma tête, tout va bien. Je vais bien. Mais je ne veux plus jamais qu’il parte. Il reste là, il comprend. J’ai envie de m’accrocher à son poignet jusqu’à fusionner avec lui. Les autres aussi ne bougent pas. La mine de Denis est grave, mais celle de Claire est décomposée. Dominique termine son auscultation avec un sourire.

« Pas de grosses séquelles à première vue. J’aimerais quand même que tu me préviennes si tu constates quelque chose de bizarre. Si tu as du mal à parler, à bouger ou que tu expérimentes des douleurs inhabituelles, appelle-moi. D’accord ? »

J’acquiesce et la lieutenant me serre la main affectueusement.

« Brave fille. Repose-toi surtout. Je vais avertir Alexandra que tu es de retour parmi nous. »

Et elle disparait derrière la porte bleue de la chambre.

Le silence s’installe dans la pièce, je sens la tension. Je ne sais pas pourquoi, je saisis la main de Rémi, comme on s’accroche à une bouée. Il me laisse faire, évidemment. Claire jette un œil vers Denis, qui lâche son bras et aussitôt, elle se jette à genoux à côté de mon lit et s’accroche à ma jambe.

« Angèle, je suis tellement, tellement désolée ! Je ne pensais pas que ce serait si violent ! Mais la caméra a été endommagée par le champagne qui s’est renversé. Et ta robe était mouillée juste au niveau du cœur et je ne pensais pas que ça ferait ça ! Je suis tellement désolée ! »

Elle s’effondre sur mon genou et éclate en sanglots. J’ai un regard interrogateur vers Denis, qui ouvre et ferme la bouche, sans dire un mot, puis se penche sur Claire pour l’aider à se rasseoir. Elle s’exécute en essuyant les larmes sur ses joues.

Je regarde autour de moi. La perfusion et l’électrocardiogramme m’indiquent que je suis dans un hôpital. Mais c’est étrange, le bleu des murs est trop vif et les montants de fenêtres sont en bois, comme dans une maison. Il y a un bouquet de fleurs séchées accroché au mur, à côté de petits tableaux représentant des scènes de la vie quotidienne. Mon lit est médical, c’est sûr, mais les murs sont enduits à la chaux.

« Où sommes-nous ? » je demande à Denis.

« Tu es dans une clinique de la Sédition. Celle la plus proche du château où s’est déroulée ta mission. »

Et il s’arrête là, me laissant dans l’expectative. Vraiment ? Je vais devoir lui tirer les vers du nez ? Je sens la rage monter devant l’air coupable des deux Séditieux. Sans la Sédition, je ne serais pas ici, mais ils pensent encore me faire des cachotteries.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Pourquoi suis-je dans un hôpital ? Qu’est-ce qu’il m’est arrivé ? »

Je frappe le lit avec colère. Une douleur fulgurante remonte alors le long de mon bras gauche. C’est seulement à ce moment-là que je prends conscience qu’il est entièrement bandé. Je touche les fils de gaze du bout des doigts. Je sens que ça pique, en dessous. Brûlure. Je serre la main de Rémi plus fort alors que Denis s’assied aussi pour m’expliquer.

« Tu es ici parce que tu as fait un arrêt cardiaque. Quand Belua a découvert le pot aux roses, il allait t’emmener à l’intérieur, là où il aurait été impossible de te récupérer. Claire était toute seule. »

Je n’ai jamais vu Denis avec un air si atterré. Il semble invoquer du courage avant de continuer.

« Tu ne te rends pas compte à quel point c’est grave, Angèle. Guillaume et Barbara n’auraient jamais dû te quitter des yeux avant que tu ne sois en sécurité. Alexandra n’a pas encore décidé de leur sort. Elle attendait de voir si tu te réveillais.

– Si je me réveillais ? »

L’existence de ce doute me donne l’impression qu’une pierre vient de tomber dans ma poitrine.

« Quand Claire est revenue  après avoir prévenu Guillaume, comme tu lui avais demandé, elle n’a pu que constater le danger dans lequel tu étais. Elle a compris que si tu franchissais les portes, plus personne ne te récupérerait. Alors elle a fait la seule chose qui était en son pouvoir en pensant t’aider… »

Claire relève la tête et s’éclaircit la voix. Je vois la colère et la culpabilité se relayer dans ses yeux. La même colère que je ressens d’avoir été abandonnée et la culpabilité d’être apparemment la responsable de ma présence ici.

« Je ne pouvais pas distinguer qui de toi ou de Belua portait la caméra. Au vu des cris que j’entendais, j’ai compris qu’il te tenait. Il fallait que je fasse quelque chose. Alors, pour l’empêcher de t’emmener, ma seule option était de le sonner avec un choc électrique venu de la caméra. Je l’ai construite avec un système d’autodestruction assez puissant pour griller tous ses composants sans laisser de données exploitables. Alors, sonner quelqu’un, c’était faisable. »

Elle a un léger reniflement puise se redresse en croisant les jambes. Son côté ingénieur est revenu. Elle m’explique avec une voix plus affirmée :

« Mais vu que Belua te tenait, le courant allait forcément vous toucher tous les deux. Je devais envoyer  assez d’électricité pour sonner deux personnes. Rappelle-toi : je t’ai prévenue de rentrer la langue pour éviter que le choc ne te fasse la mordre. »

C’était donc ça ! Dans la confusion, j’ai cru qu’elle me conseillait de tenir ma langue pour éviter de révéler les secrets de la Sédition. Cet ultime conseil m’avait mise en rage. Je respire un peu mieux, mais ne décolère pas vraiment. Claire continue.

« C’était un succès à pile ou face. Celui qui tenait effectivement la caméra serait seulement sonné, celui qui se retrouverait au bout du circuit recevrait un choc bien plus violent, mais j’avais calculé que c’était jouable. Alors j’ai envoyé. »

C’était ça, mon dos qui s’est arc-bouté. C’était ça, aussi, l’explosion dans mes tympans. Le choc électrique. Claire agite nerveusement le pied tout en finissant d’expliquer.

« Guillaume a finalement réalisé qu’il y avait un problème et dès qu’il a compris ta situation, il a aussitôt entraîné Antoine et Maurice derrière lui pour te récupérer. De ce qu’ils m’ont expliqué plus tard, ils sont arrivés à temps pour éviter que vos deux corps inanimés ne soient trouvés par des membres du Mur Citoyen. Belua était seulement inconscient, mais toi, tu étais en arrêt cardiaque. On a compris plus tard que ta robe était mouillée au-dessus de ton cœur, ce qui a provoqué une résistance plus faible à cet endroit précis. Je pensais que tu prendrais le courant par le bras seulement, là où te tenait Belua, mais le liquide a fait conducteur, concentrant une partie de la décharge sur ton cœur. »

Je me retourne vers Rémi. Il me considère avec un air grave. Je sens son inquiétude, j’imagine son désespoir alors. Comment réagirais-je si je le voyais littéralement mourir devant mes yeux ? Il embrasse ma main et déclare d’une voix grave.

« Quand je suis arrivé, ton cœur était déjà arrêté. »

Je pose ma main sur sa joue.

« Tu n’aurais rien pu faire, de toute façon. Si Belua t’avait remarqué, il aurait appelé des renforts et il aurait été impossible de nous en sortir. Je suis désolée que tu aies dû vivre cette situation. »

Il ne pleure pas, il n’est pas en colère. C’est pire. Je vois une peur ancestrale dans ses yeux. Quelque chose de fou, qui nage à la surface au milieu des éclats de ses iris argentés. Quelque chose qui me garantit que si je ne m’en étais pas sortie, il aurait perdu la raison. Il aurait tué. Je ne le juge pas, c’est un fait. Sa main dans la mienne, l’ouragan s’est calmé, mais j’ai l’impression que tous ici, nous avons conscience d’être passés proche d’un cataclysme qui dépassait de loin mon simple décès.

Claire ne dit plus rien, mais me regarde avec des yeux remplis de larmes. Denis termine l’explication avec un œil courroucé vers Rémi :

« Rémi n’a rien pu faire pour toi. Mais quand Guillaume a constaté que tu n’avais plus de pouls, il a entamé un massage cardiaque pendant qu’Antoine et Maurice s’assuraient que personne ne vienne vous découvrir. Guillaume a réussi à faire repartir ton cœur, Angèle. Il t’a sauvée. Tu ne serais pas là parmi nous sans son intervention. »

On s’attendrait à ressentir une émotion plus forte en apprenant que quelqu’un nous a sauvé la vie… C’est une idée fausse. J’ai l’impression que Denis vient simplement d’énoncer un fait, sans distinction avec les explications qui l’ont précédé. Je n’ai conscience que du contact de la main de Rémi. C’est peut-être stupide, quand on pense que j’ai failli perdre la vie, mais je me sens davantage triste pour ce que lui a vécu. Quand quelqu’un meurt, c’est toujours plus dur pour ceux qui restent. Moi je n’ai rien fait, je n’ai pas même l’impression de m’être particulièrement accrochée. J’aurais presque honte d’avoir été sauvée alors que je n’ai vraiment rien fait pour le mériter. Évidemment, je suis reconnaissante envers Guillaume, mais davantage pour mes proches que pour moi-même. C’est désagréable, comme sensation. Je dois être un peu fatiguée, ce n’est pas mon genre d’être aussi… résignée.

Je me laisse aller dans mon oreiller alors que Denis reprend :

« Guillaume a réussi à faire repartir ton cœur, mais tu ne reprenais pas conscience. Alors ils t’ont évacuée et amenée au sanctuaire Séditieux le plus proche. Ici. »

Je fronce les sourcils.

« Attends. Je croyais qu’on était dans une clinique normale, juste qui était de mèche avec la Sédition… Il y a d’autres villages de Séditieux ? »

Denis semble soulagé de changer de sujet un instant.

« Oui, bien sûr. Il doit y en avoir une dizaine répartis dans tout le pays. Le nôtre reste le QG, car c’est celui qu’Alexandra a choisi comme lieu de résidence, mais nous autres lieutenants venons parfois d’autres endroits. Ici, c’est le village d’origine de Dominique, par exemple. Il est même plus grand que le QG. C’est normal, nous sommes proches de la capitale. Une chance qu’il dispose de sa propre clinique, car ç’aurait été particulièrement risqué de t’emmener dans un hôpital public. »

Je couvre mon visage avec mes mains un instant. Non, tu sais quoi Angèle ? Arrêtons là les questions. Je ne veux pas envisager maintenant les tenants et aboutissants de ce genre d’information. Je préfère prendre un ton léger.

« Tant qu’ils sont meilleurs que moi en cuisine, ça me va. Je peux rester quelques jours ici ? J’ai l’impression qu’un camion m’est passé dessus. Je pourrais dormir une semaine entière. »

J’ai un petit gloussement… accueilli par un silence de mort.

« Quoi encore ? »

Denis s’agite sur sa chaise avant de répondre.

« Ça fait déjà une semaine que tu es ici, Angèle. Ce n’est pas l’arrêt cardiaque qui nous a fait le plus peur, mais le fait que tu restes dans le coma pendant sept jours. Les médecins ici n’avaient pas de solution, à part nous conseiller d’attendre. Tu n’avais pas de lésions qui auraient expliqué ton inconscience, alors il fallait juste espérer que tu te réveilles. Tu as fait deux arrêts respiratoires. Encore une fois, les médecins n’ont pas pu les expliquer. »

Denis se tourne vers Claire et pose sa main sur son épaule.

« Claire, tu veux bien sortir un instant ? Il y a des choses que j’aimerais dire à Angèle en privé. »

Elle s’exécute sans poser de question. Denis ne demande pas la même chose à Rémi, j’imagine qu’il a compris que je refuserais. Une fois l’ingénieure partie, il reprend l’explication.

« Ce qui m’a fait le plus peur, c’est que je t’avais complètement perdue. Je ne trouvais plus ta connexion non plus. C’est comme si ton énergie s’était évaporée. J’ai vraiment cru que ce qui faisait « toi » était parti. J’ai eu très peur. J’ai fait venir Romuald pour qu’il m’aide à te chercher. C’est un peu compliqué à expliquer, mais ça n’a rien donné. Alors je me suis dit que peut-être avec Rémi, ça fonctionnerait. »

Je sens la prise de ce dernier se raffermir sur ma main. Mais je ne sais plus si je suis heureuse, triste ou en colère qu’il soit là. Je me souviens maintenant de ce sentiment d’abandon, de désespoir quand j’étais… ailleurs. La réalité m’écrase : j’avais laissé tomber. J’en avais assez de lutter contre du vent, poussée par des courants contraires en fonction des personnes que je rencontrais. Pourquoi je me battais ?  Je commettais des petits actes de rébellion, pour m’apercevoir à chaque fois que ce qui m’attendait derrière était plus énorme encore. Tout ce que je voulais… C’était rien. Qu’on me laisse. Puisque j’étais seule, qu’on me laisse faire mon chemin seule. J’ai un regard de reproche vers Rémi, mais j’ai l’impression que mon visage ne peut pas traduire correctement ce que je ressens réellement.

« Tu étais où ? »

Il ne répond pas tout de suite. Lui aussi, il a du mal à trouver des mots qui correspondraient à ce qu’il ressent. Je le lis dans ses yeux.

« J’étais parti. Je n’ai pas supporté de te voir comme ça. Alors quand j’ai vu Guillaume et les Séditieux t’emmener, je suis parti. Je ne saurais même pas te dire où exactement ni ce que j’ai fait. Je ne savais pas où tu étais. Je ne me souviens vraiment que de l’appel de Denis et du moment où je t’ai découverte ici. »

Le lieutenant conseiller prend le relais.

« Quand je t’ai annoncé que Rémi était là, tu as aussitôt réagi. C’était la première fois que tu montrais un signe de conscience de ce qui t’entourait. Je ne sais pas ce qu’il t’a dit, mais quelques minutes après, tu t’es enfin réveillée. »

Comment vous décrire ce sentiment ? J’étais abandonnée. Seule dans ma tête sur un chemin dont je devinais l’issue. C’est atroce, ce sentiment de solitude, mais quelque part, il est normal. On le sent tous à un moment, forcément. Est-ce que c’est la voix de Rémi qui a réussi à m’atteindre dans le brouillard ? Je pourrais jurer que non. C’était ma voix, c’était moi, mais peut-être que c’est sa présence qui a réussi à m’insuffler cette voix dans le silence dans lequel j’évoluais. Je suis terrifiée et heureuse à la fois. Je suis heureuse d’être ici, mais terrifiée de ce que ça signifie. Je prends la main de Rémi et la serre contre moi. Voilà ce que je veux : ne jamais le lâcher. L’avoir toujours contre moi. Je ne parviens plus qu’à vivre cet instant, je ne peux plus me projeter autrement qu’avec cette main qui me tient à tout moment.

Denis me laisse reprendre mes esprits un instant, mais il continue d’une voix plus grave :

« J’ai dû expliquer à certains Séditieux qui était Rémi. Claire et Dominique sont au courant et elles ont juré de ne rien dire à Alexandra. »

Ma confusion se transforme aussitôt en rage. Je crois que je ne suis plus capable que de sentiments bestiaux :

« Mais enfin c’est quoi son problème, Denis ? Elle ne connaît pas Rémi ! Qu’est-ce que ça peut bien lui faire qu’il soit avec moi ou non ? Elle ne comprend pas à quel point j’ai besoin de lui ? Si être une Séditieuse signifie que je resterai toujours loin de Rémi, je préfère tout arrêter et rentrer chez moi, quitte à affronter ce qui m’attend là-bas ! Il est hors de question que je refasse une quelconque mission sans lui à mes côtés. Tu m’entends ? Alors, explique-moi ! »

Le lieutenant se passe une main sur sa barbe et semble implorer une quelconque divinité de l’aider à répondre.

« Ce n’est pas ça, exactement. Comment t’expliquer ? Rémi et la relation que tu entretiens avec lui ressemblent profondément à un épisode de la vie d’Alexandra qu’elle a oublié et qu’elle ne souhaite plus jamais réaborder. C’est une erreur monumentale dans son parcours et même si j’ai tenté de l’aider pour l’éviter, elle ne m’a jamais vraiment écouté. Bref, si elle apprenait l’existence de Rémi, tu serais aussitôt exclue de la Sédition ou pire, elle pourrait te faire reproduire la même erreur qu’elle et te convaincre de te séparer de lui.

– Qu’elle essaie ! »

J’ai hurlé. Mes cris ont dû attirer Dominique, car elle pousse doucement la porte et nous adresse un petit sourire inquiet.

« Tout va bien ici ? Denis, tu peux éviter de nous la fatiguer ? Angèle a encore besoin de récupérer. »

Je me renfonce dans mon oreiller avec colère. La lieutenant des scientifiques semble prendre ça pour une invitation et entre avec un petit plateau chargé de matériel médical.

« Je profite d’être ici pour changer ton pansement Angèle. Tu veux bien ? »

Elle pointe mon bras bandé. Je l’avais presque oublié celui-là. Je la laisse défaire les pansements en grimaçant légèrement sous la douleur.

« Tu vas voir, c’est un peu impressionnant, mais ce n’est qu’une brûlure au second degré. Rien de grave. »

Et elle découvre ma peau. Sous le pansement, je vois alors de fines marques rouges, partant de mon coude et remontant jusqu’à mon épaule en zébrures géométriques. On dirait qu’une plante grimpante s’est accrochée à mon bras pour me brûler… Ou plutôt non : c’est exactement les mêmes motifs que ces gravures sur bois faites à l’électricité. Je crois que ça s’appelle une figure de Lichtenberg, exactement. Dominique fronce le nez.

« Je suis désolée, mais je pense que la cicatrice va rester. On voit ce genre de brûlure sur les personnes foudroyées et en général, ça part, mais tu as la peau très fine et elle a sérieusement marqué. Mais tu as de la chance : vu l’endroit, tu pourras facilement la cacher avec un t-shirt…

– Tu plaisantes ? C’est magnifique ! »

La lieutenant semble décontenancée par ma réaction. Je n’ai jamais compris les personnes qui cherchaient à cacher leurs cicatrices. Pour moi, c’est une marque d’une épreuve passée. Je trouve cela beau : les cicatrices racontent une histoire. C’est peut-être étrange, mais la mienne me soulagerait presque. Quand la blessure sera guérie, alors ça signifiera que l’épreuve sera derrière moi. Que je l’ai passée avec succès.

Dominique finit de soigner mon bras et remet un nouveau pansement en place.

« Ravie de voir que tu le prends si bien. On s’est fait beaucoup de souci pour toi, tu sais ? On va te garder encore un petit moment à la clinique, pour être sûr que tu vas bien. Tu devrais vite te remettre et ensuite, tu seras libre de rentrer au QG. »

Je jette un œil vers Rémi, puis vers Denis. Celui-ci comprend mes réticences à retourner à l’endroit où Alexandra se trouverait.

« Je profiterai de ton rétablissement pour trouver une solution. En attendant, il y a un nouveau Séditieux que j’aimerais te présenter. »

Je n’aime pas trop l’idée de rencontrer une nouvelle personne alors que je suis alitée, mais je ne dis rien alors que Denis va ouvrir la porte de la chambre. Un Romuald furieux fait son entrée et se jette aussitôt sur moi pour me serrer dans ses bras. Il se recule ensuite juste assez pour me lancer :

« Eh, mais toi je te laisse seule deux secondes et tu en profites pour presque y passer ! »

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7 commentaires sur “Chapitre 22 – Le jour qui m’a marquée

    1. Ahah merci 🙂 Justement, je vais laisser durer le suspense pendant deux semaines le temps d’aller chercher de la matière toute fraîche pour les prochains épisodes et en attendant, il y a toujours Game of Thrones pour patienter :p

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