Chapitre 23 – Le jour où j’ai ouvert les yeux

La salle de repos est silencieuse. Nous sommes une dizaine de rescapés, assis un livre à la main ou en train de fixer le grand écran de télévision, les sourcils froncés. Les haut-parleurs ne fonctionnent pas, alors nous nous contentons de lire les sous-titres pour sourds et malentendants qui défilent à toute vitesse sous les actualités. Chacun semble statufié dans une expression de concentration courroucée. Je pourrais presque entendre les globules blancs, les cellules et les plaquettes dans chaque corps qui s’activent à ressouder un os, à réparer une brûlure, à refermer une plaie. Je ne suis clairement pas la plus abimée.

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La salle de repos est silencieuse. Nous sommes une dizaine de rescapés, assis un livre à la main ou en train de fixer le grand écran de télévision, les sourcils froncés. Les haut-parleurs ne fonctionnent pas, alors nous nous contentons de lire les sous-titres pour sourds et malentendants qui défilent à toute vitesse sous les actualités. Chacun semble statufié dans une expression de concentration courroucée. Je pourrais presque entendre les globules blancs, les cellules et les plaquettes dans chaque corps qui s’activent à ressouder un os, à réparer une brûlure, à refermer une plaie. Je ne suis clairement pas la plus abîmée. Mes brûlures sont cicatrisées et je me sens en forme après trois semaines à végéter dans le petit hôpital de la Sédition. Dominique m’a dit que je pourrai partir demain. Tant mieux, je commençais à tourner comme un lion en cage entre les murs bleus.

Après nos retrouvailles, Romuald a pris ses fonctions de Séditieux au village de la Capitale. Il me rend visite quand il le peut, mais il est déjà bien accaparé par ses missions. Il fait partie des stratèges, évidemment, et bien que je ne sois pas ravie qu’il réponde aux ordres de Guillaume, je ne peux que constater son succès dans notre groupe rebelle. Il est déjà appelé sur toutes les missions d’importance pour donner son avis, partager son réseau ou même élaborer des plans. Aujourd’hui, il est parti pour la Capitale dans l’idée de trouver un emploi semblable à celui qu’il avait dans notre ville d’origine. Le connaissant, ça ne devrait pas tarder. Des concierges aussi arrangeants que lui doivent être rares et la Sédition pourrait profiter de nouveaux contacts par son intermédiaire.

Rémi n’est pas là non plus. Après être restés accrochés l’un à l’autre pendant une semaine comme si nos vies en dépendaient, nous avons décidé d’un commun accord de me laisser continuer mon rétablissement seule. Il vient me rendre visite de temps en temps bien sûr, mais je n’avais pas envie de lui faire endosser le rôle de garde-malade trop longtemps… et il me fallait du temps pour réfléchir aux événements de ces dernières semaines.

Les images se succèdent rapidement sur l’écran de télévision. On y voit notamment les vidéos que j’ai réalisées à la réception du Mur Citoyen. Évidemment, c’est celles du « Gentlemen’s club » qui passent le plus souvent. Elles tournent depuis deux semaines, mais à présent, elles sont entrecoupées d’images de manifestations violentes dans la rue et d’interviews de personnes croyant ou non ces extraits. Bien sûr, il y a les conspirationnistes persuadés que le pouvoir en place cherche à discréditer par tous les moyens le Mur Citoyen, « porteur de nouvelles méthodes salvatrices ». Ce qui me gêne, ce n’est pas tant que ces personnes existent – il y en aura toujours – mais leur impact sur les réseaux sociaux. La Sédition a étudié les sujets en vogue sur Internet et a noté l’apparition de nouveaux médias se présentant comme indépendants et créant le doute sur l’authenticité des vidéos. Leurs arguments ? Les personnes présentes sur les vidéos portent des masques et bien que la technologie de reconnaissance faciale de Claire ait bien été expliquée aux informations, certains y voient juste une tentative grossière de dissimuler des acteurs peu ressemblants. Les voix correspondent formellement à des enregistrements précédents des protagonistes en question ? Simple manipulation technologique. En faisant de plus amples recherches, la Sédition suspecte que ces nouveaux médias aient été créés en catastrophe par le Mur Citoyen. Mais chaque tentative de rétablissement de la vérité ne mène qu’à de nouvelles théories conspirationnistes. C’est sans fin.

À cette pensée, je pousse un soupir et me renfonce dans mon siège en tapotant l’accoudoir. Les gens croient ce qu’ils ont envie de croire. La télévision me rappelle qu’il ne reste que deux semaines avant le premier tour des élections et les résultats dans les sondages restent mitigés. Le Mur Citoyen fait l’objet d’une enquête de la part des autorités, mais celle-ci n’aboutira pas assez rapidement pour annuler leur participation. Il n’y a plus qu’à espérer que les électeurs capables de discernement soient les plus nombreux.

Ou alors… Une nouvelle solution est apparue : annuler les élections. C’est en tout cas ce que réclament les manifestants que l’on voit protester dans le reportage que présente maintenant le journal télévisé. Ils tiennent des pancartes demandant la redistribution des cartes en politique. Ils veulent changer de constitution, redonner le pouvoir de décision au peuple puisque les élus de tous les partis sont incapables de porter leur volonté. « Pourquoi devrait-on choisir entre la peste et le choléra ? Les maladies anciennes ont disparu, les politiques anciennes le doivent aussi ! », souligne un manifestant interviewé. La journaliste qui l’interroge a un sourire crispé et semble mal à l’aise dans son attirail de guerre. La presse craint les manifestants qui, selon les actualités, s’en seraient pris plusieurs fois à des reporters. Depuis que l’on a appris que le Mur Citoyen payait une petite armée pour gêner les manifestations, la Sédition envoie elle aussi des soldats chargés d’intercepter les fauteurs de troubles avant qu’ils ne puissent nuire. C’est une tâche compliquée, mais on note déjà une baisse des agressions et des casses sur les magasins. Ils protègent aussi les journalistes, qui peuvent de nouveau relayer la réalité des mouvements sans crainte. C’est toujours ça de pris, mais manifestants comme policiers sont remontés après des semaines d’affrontements. De petits accrochages donnent souvent lieu à des déferlements de violence. C’est loin d’être fini.

La journaliste au milieu des manifestants a rendu l’antenne au plateau où des experts et invités décortiquent le mouvement. Je reconnais Belua parmi eux. Son apparition provoque des huées dans la salle de repos de l’hôpital et plusieurs personnes jettent un œil dans ma direction. Tous ici ont entendu le récit de ma mission. La Sédition ne garde pas de secret pour ses membres et ils ont déjà été nombreux à me témoigner leur respect quant à mon aventure. Je n’en tire pas de fierté particulière. À choisir, j’aurais préféré laisser la mission à quelqu’un de plus doué et rester au QG à traire des vaches plutôt que de faire un arrêt cardiaque. Sans compter que la mise à pied temporaire de Guillaume et Barbara a ralenti l’activité de la Sédition pendant quelque temps. Alexandra a finalement décidé de garder les deux lieutenants à leur poste, mais certains Séditieux se méfient de leurs décisions à présent. On aurait pu se passer de défiance en cette période critique.

Je me concentre sur les sous-titres qui défilent à l’écran. La présentatrice demande à Belua si le Mur Citoyen imagine perdre les élections à la suite de ce scandale. Comme tous les autres membres de son parti avant lui, il maintient que les accusations sont fausses et l’œuvre de politiques jaloux du succès foudroyant de ce nouveau challenger. Il assure qu’il fait confiance aux électeurs pour discerner le vrai du faux, blablabla… La présentatrice enchaîne ensuite sur une question à un député membre du parti actuellement au pouvoir :

« C’est la première fois que d’aussi nombreuses manifestations réclament un changement radical dans la façon de faire de la politique. Selon vous, une annulation des élections est-elle envisageable ? », je lis.

Le député en question est engoncé dans un costume lui tenant manifestement trop chaud. Son derrière énorme semble l’empêcher de trouver une assise confortable sur les chaises hautes du plateau et il sue abondamment. Son menton tremblote quand il répond :

« C’est impossible. Un changement de politique en ces temps troublés ne ferait que donner l’occasion aux idées les plus extrêmes de s’installer ! Nos citoyens doivent faire confiance aux personnes qu’ils ont élues pour prendre les meilleures décisions. Nous autres députés, par exemple, connaissons les réalités du terrain et travaillons main dans la main avec nos électeurs. Nous les écoutons afin de créer des lois qui leur ressemblent et répondent à leurs besoins… »

Soudain, une assiette vient s’écraser contre le mur sous la télé, rompant le silence et faisant sursauter l’ensemble de la salle. Des restes d’un plat en sauce glissent lentement contre la peinture, rejoignant rapidement les morceaux de céramique brisés au sol. Je me tourne vers le coupable : c’est un homme, les cheveux blancs, assis dans un fauteuil roulant, la jambe dans le plâtre et des bandages recouvrant son œil droit. Il hurle :

« Et comment tu peux avoir pris la moindre décision sur ta dernière loi sur l’agriculture sans jamais que la boue n’ait effleuré tes chaussures ? Crevure ! »

Camille, l’aide-soignante en charge de la salle de repos, a laissé tomber son livre et crie en direction de l’homme :

« Non, mais ça va pas ces réactions, Thomas ? Tu vas venir ramasser les restes peut-être ? »

Elle s’avance et va pour pousser le fauteuil roulant hors de la salle de repos.

« Puisque tu n’es pas capable de te contenir, fini les actualités pour toi ! On croit rêver ! »

Le fameux Thomas vitupère :

« C’est à cause d’eux que je suis dans cet état ! Eux et leur lâcheté et leurs beaux mots à la télévision ! »

Il bloque les roues du fauteuil et je vois l’aide-soignante s’évertuer à le faire sortir, sans succès. Je me lève.

« Laisse Camille, je m’en occupe. »

Puis, en direction de l’homme :

« Thomas, c’est ça ? Viens, on va faire un tour pour se rafraîchir les idées. »

Il n’a pas l’air d’apprécier mon intervention. Il bloque toujours son fauteuil.

« Je n’ai pas besoin d’une jeune péronnelle pour me faire prendre l’air ! J’ai besoin que ces crevures dégagent !

– Oh oui et ta stratégie, c’est de lancer des assiettes contre les murs jusqu’à ce qu’ils prennent peur ? Efficace. Par contre, si tu as de meilleures idées, j’aimerais bien les entendre. On sort. »

Il ne dit rien et me jette un regard furieux de son œil noisette valide. Mais il lâche enfin le frein de son fauteuil pour me laisser conduire. Camille laisse échapper un grognement, mais se contente de cette victoire et va ramasser les restes d’assiette. Je pousse le fauteuil de Thomas jusqu’à rejoindre les jardins de l’hôpital.

« Au fait, je m’appelle Angèle », je précise sur le chemin.

« Je sais qui tu es. Tout le monde sait qui tu es ici et ce que tu as accompli. Ça fait bizarre, un arrêt cardiaque, hein ? J’en ai déjà eu deux, on peut dire que ça vous remet les idées en place !

– Mouais. Personnellement, même après trois semaines, je n’ai toujours pas terminé mon introspection…

– Et j’espère que tu ne l’auras jamais finie, gamine. Remettre constamment les choses en cause, c’est ça le secret de la sagesse… »

J’arrête le fauteuil sous un châtaignier et m’assieds sur le banc à son pied. Il fait beau, les températures se sont radoucies et enfin je peux sentir le soleil d’avril caresser la peau de mes bras nus. Je roule les manches de mon t-shirt pour en profiter davantage, laissant mes cicatrices apparaître. Thomas se sent obligé d’intervenir.

« Tu devrais cacher tes cicatrices, on croirait voir Rambo. Ça n’a jamais été très esthétique chez une fille. »

Je prends le temps de mettre mes lunettes de soleil avant de lui répondre.

« Tu devrais cacher ta jambe et ton œil en moins avant de parler. À soixante-dix ans, tu as passé l’âge de te prendre pour un pirate. »

Il a un gloussement.

« Je t’aime bien. Pour une jeunette, tu as du répondant. »

Il m’énerve. Pourquoi les personnes âgées se sentent-elles obligées de tester et juger les plus jeunes ? Je cache mon agacement en changeant de sujet.

« Je peux te demander ce qui t’est arrivé ? Tu es là depuis ce week-end, c’est ça ? J’ai vu le moment où ils t’ont emmené en salle d’opération. Tu avais l’air en piteux état. »

Thomas entrecroise ses doigts et les pose sur son ventre, comme un grand-père prêt à raconter une histoire près du feu. Il se redresse comme il peut avec sa jambe surélevée. Il a beau faire le papy baroudeur, mais ses blessures l’ont diminué et cela lui fait peur autant que ça le met en colère, je le sens.

« J’ai voulu voir ce qu’il se passait de mes propres yeux et j’en ai perdu un dans la bataille. »

Il pointe le bandage sur son œil droit.

« Ça, c’est un tir de flash-ball. »

Puis sa jambe plâtrée.

« Ça, c’est la foule qui m’a marché dessus alors que les forces de l’ordre cherchaient à la disperser.

– Manifestation ?

– Oui.

– Mission ?

– Non, même dans la Sédition, on peut prendre sa retraite. Mais je voulais constater les événements de mes propres yeux plutôt que de croire aveuglément ce qu’on me rapportait ou ce que j’apprenais dans le journal. J’ai profité d’une expédition pour me faire emmener jusqu’à la Capitale. J’ai vu. Pour une fois, j’ai l’impression que vous autres jeunes, vous vous secouez un peu. Enfin, vous êtes conscients de ce qui se passe au sommet de l’État. Alors j’ai voulu faire ma part. J’ai pris une pancarte et j’ai rejoint le mouvement. Sauf qu’à un moment, la manifestation est sortie de son parcours autorisé, les esprits se sont échauffés et les CRS sont intervenus. J’ai pris la balle à la place du jeune excité devant moi. Direct dans l’œil, au revoir. Le mouvement de foule a fait le reste. »

Il se renfonce dans son fauteuil.

« Je dois admettre que la tâche est plus compliquée pour vous quand même… »

Je hausse un sourcil.

« Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

– J’ai eu ma part de manifestations, quand j’étais étudiant. Ce n’était pas pareil. C’était plus clair. Il n’y avait pas ces milliers de sons de cloche, ces informations omniprésentes impossibles à évaluer. À l’époque, il y avait les nouvelles dans la presse, les discours des politiques et les échanges avec les copains ou lors des repas de famille. Tu te forgeais une opinion avec ça. Aujourd’hui, pour être au courant de ce qui se passe, il faudrait concentrer une semaine en une journée ! Je m’en fiche moi, de ce qu’un politique a dit sur Twitaire et de la réaction des autres autour. Moi je ne m’intéresse qu’à ce qu’il se passe dans la rue. Mais à chaque fois que je parle avec mes petits-enfants, ils n’évoquent que les « buzz » parce qu’ils sont infichus d’ouvrir un journal et qu’ils ne voient que des articles sur Face de bouc. Est-ce qu’ils sont descendus une seule fois dans la rue pour voir ce qu’il en retourne vraiment ? Non, mais ils sont quand même persuadés de connaître leur sujet parce qu’ils ont quand même lu quelque chose. »

Je ne dis rien. Il n’y a pas encore si longtemps, j’étais dans le même état d’esprit que ses petits-enfants. Pourquoi acheter un journal quand tout est disponible gratuitement sur le web ? Thomas reprend.

« C’est peut-être notre faute à nous, les anciens. On s’est reposé sur nos lauriers. On ne vous a pas appris l’importance de rester vigilant. On ne vous a pas appris l’esprit critique. On avait confiance dans l’idée que vous apprendriez bien tout seuls au fil des épreuves et de vos rencontres, comme nous. On n’a pas vu les nouveaux outils d’asservissement arriver… »

Mon téléphone choisit exactement ce moment-là pour gazouiller. Je ferme les yeux d’exaspération, déjà prête pour la diatribe suivante.

« Laisse-moi deviner ? C’est Twitaire ou Gogole qui t’envoie un message ? Ils te font un rapport des choses que tu as manquées ? »

Je vérifie, pour la forme. Évidemment, il a vu juste. Je soupire :

« Oui, mais justement, ça ne veut pas dire que je vais le li…

– Non, non, non ! N’imagine pas que je suis un vieux con qui met tous les jeunes dans le même panier. Toi tu es une Séditieuse, ça prouve déjà un certain esprit critique. Je ne cherche pas à te donner une leçon de vie, je t’explique juste ce qu’il se passe chez les gens de ton âge, histoire de te donner mon point de vue sur l’ampleur du problème. Tu en feras ce que tu veux après, mais écoute, c’est ça qui est important. C’est ça qui t’apportera matière à remettre les choses en cause, comme je te disais tout à l’heure. »

Son expression se renfrogne :

« J’ai rendu visite à ma petite-fille l’autre jour chez sa mère. Elle a vingt ans. On a entendu exactement la même sonnerie et elle m’a montré ces soi-disant « revues de presse » du web. Il y avait des dizaines et des dizaines de titres, la plupart sur le dernier produit à la mode, d’autres sur les dernières stars d’Amstramgram, quelques-uns sur des catastrophes de l’autre côté du monde – quand même – et enfin, quelques petites allusions aux événements politiques qui ont cours actuellement. Je lui ai demandé si elle trouvait que toutes ces informations « manquées » avaient la même importance. Tu sais ce qu’elle m’a répondu ? »

Je secoue la tête et lui fais signe de continuer.

« Que pour elle, elles avaient la même importance parce que Twitaire se base sur ce qu’elle a regardé et lu avant et lui donne des informations sur ces centres d’intérêt. Pour elle, un nouveau smartphone qui sort et qu’elle ne pourra jamais se payer est aussi important que ce qui se passe en bas de chez elle ! Je lui ai alors demandé si elle savait qui choisissait ces informations pour elle. Elle a dit que c’était des machines et que c’était ça, la modernité. Tu vois où est le problème, Angèle ? C’est qu’elle n’en voit pas ! Ma petite-fille, qui râle dès que l’on parle un peu d’actualité à table parce que ça l’ennuie, pense qu’une machine sait mieux que son entourage ce qu’elle doit savoir de ce qu’il se passe autour d’elle !

– Oui, enfin c’est l’âge qui veut ça aussi…

– Bien sûr ! Vous n’êtes pas la première génération à trouver que vos aînés sont des vieux qui n’y connaissent rien. Mais au moins, quand mon fils croyait que j’avais tort, il pensait que c’était lui, qui détenait la vérité ! Ou tel chanteur, tel acteur, tel poète, j’en sais rien, ça dépendait de ses modèles du moment ! Aujourd’hui, les jeunes sont de plus en plus nombreux à inconsciemment accepter l’idée que des multinationales – des entreprises, dont la priorité est de faire plus d’argent – savent mieux qu’eux ce qu’ils veulent. »

Emporté par son discours, Thomas s’est penché sur l’accoudoir de son fauteuil et me fixe intensément. La position a dû lui tordre la jambe, car il se redresse avec peine pour masser son genou en grommelant.

« Aide-moi à marcher un peu, tu veux ? J’en ai assez de rester assis toute la journée pendant que le monde va à vau-l’eau. »

Je l’aide à se mettre debout et m’assure qu’il tient en équilibre avant de lui offrir mon bras pour avancer. Il boite, mais parvient à s’appuyer assez sur son plâtre pour faire de petits pas. Nous faisons quelques mètres comme ça, avant qu’il ne me demande de le laisser s’asseoir sur le bord d’un lavoir. Il reste digne, mais je vois la sueur perler à son front.

« Ça ira pour aujourd’hui. À chaque jour suffit sa peine », prononce-t-il dans un souffle.

« Combien de temps devras-tu garder ton plâtre ?

– Si je tiens en place, deux mois, j’espère. Et après il y aura la rééducation. C’est pas beau, ça ? À soixante-seize ans, je vais devoir réapprendre à marcher ! Retiens bien ça Angèle : on ne doit jamais considérer une connaissance comme acquise. Il faut toujours expérimenter et réexperimenter encore et là seulement, on peut éventuellement considérer que l’on sait quelque chose, ne serait-ce que parce qu’on l’a constaté de ses propres yeux. Et encore, Descartes dirait que ce n’est pas suffisant. »

Je mordille ma lèvre avec impatience. J’en ai déjà entendu, des vieux qui vous expliquent la vie et qui attendent qu’on les écoute comme parole d’évangile. Et comme tout le monde, je trouve cela ennuyeux, pour rester polie. Pourquoi, avec l’âge, se sentent-ils obligés d’asséner des grands principes, au lieu de simplement montrer l’exemple ? M’est avis qu’on serait plus enclin à les écouter.

« Thomas ? Pour information, c’est Twitter et pas Twitaire. C’est Google et pas Gogole et Instagram, pas Amstramgram. Oh et on dit « Facebook ».

– C’est important ?

– Important, non. Utile, oui. Je suis d’accord avec ce que tu viens de dire, ma génération n’a pas assez d’esprit critique pour analyser correctement le monde qui nous entoure. Mais je suis aussi d’accord sur le fait que ta génération et celle de mes parents se sont reposées sur leurs lauriers. Le monde change, il se diversifie et se complexifie. On dira ce qu’on veut sur les difficultés intergénérationnelles à travers les âges, mais nous sommes tous d’accord pour dire que jamais dans l’Histoire de l’Humanité il n’y avait eu une telle communication à l’échelle mondiale. À mon âge, je ne pense pas que tu te sentais concerné par l’exploitation des forêts tropicales pour la production d’huile de palme. Moi si. Un meurtre homophobe, même s’il a lieu de l’autre côté de l’océan, m’inquiète, parce qu’il peut avoir un impact sur ce qu’il va se passer plus tard dans mon pays. Vous, vous n’aviez à vous soucier que d’un pays et de quelques grosses décisions au niveau mondial. Nous, tout peut dégénérer pour un simple tweet. Nous, on a une planète entière à garder, voire à remettre en état, et on n’arrête pas de nous dire que c’est parce que les générations d’avant ne s’en sont pas souciées. Alors on a du mal à tout suivre, mais on fait ce qu’on peut. Et on aimerait bien vous écouter, mais vous nous rendez la tâche sacrément difficile. »

Je craignais qu’il ne se ferme à mes propos, mais au contraire, Thomas semble plutôt intéressé.

« Comment ça ?

– Vous choisissez de nous accabler plutôt que de nous aider. Tu veux que ta petite-fille soit plus au fait de ce qu’il se passe autour d’elle ? Commence par comprendre ce qu’il se passe dans sa vie. Et sa vie contient Facebook, Instagram et consorts. Elle ne perdra pas de temps à t’écouter si tu ne fais pas déjà l’effort de comprendre son langage. Pire, en ne prenant même pas la peine de retenir ces noms correctement, tu fais preuve de mépris envers ce qu’elle vit. On a connu plus efficace, pour engager un dialogue. »

Je l’ai décontenancé. Il bafouille.

« Je veux bien, mais elle n’a pas besoin de ça pour se renseigner. Je peux lui montrer comment faire autrement.

– Tu veux l’encourager à mieux se renseigner en écartant la mine d’information qu’est Internet ? Navrée, mais pour elle, ça n’aura pas de sens. Pose-toi plutôt la question de pourquoi toi, tu ne veux pas apprendre à te servir des technologies modernes correctement ? Le monde progresse sans cesse et c’est normal que la dernière génération maîtrise mieux les nouveaux outils que ses aînés. Mais plus j’y pense et plus je me dis qu’aujourd’hui, on ne peut plus tolérer cette paresse. Il y a trop de choses à changer dans ce monde pour que vous vous contentiez de regarder les plus jeunes faire en jugeant que ce n’est pas assez. Pour autant que je sache, vous occupez ce monde comme nous, alors vous vous devez de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour aider. On a besoin de vous, de votre expérience et de vos conseils… Mais s’il vous plaît, simplifiez-nous la tâche ! Parce qu’on a déjà assez à décoder dans le monde pour ne pas nous évertuer en plus à comprendre ceux censés être de notre côté. »

J’ai peut-être parlé un peu fort, car plusieurs promeneurs dans les jardins se sont arrêtés pour m’écouter. J’en surprends quelques-uns faire des hochements de tête approbateurs. Je grommelle en me rasseyant.

« Et puis c’est pas comme si tu avais autre chose à faire en ce moment. Alors, essaie au moins. »

Thomas a le front plissé. Je n’arrive pas à déterminer si c’est de la concentration ou de la colère.

« Aide-moi à retourner dans mon fauteuil », lâche-t-il.

C’est bon, je l’ai vexé. Les gens m’épuisent, j’en ai marre. Mais je l’accompagne quand même jusqu’au châtaignier. Thomas s’effondre dans son fauteuil puis lève son visage vers moi.

« Tu sais quoi ? Je crois que tu as raison. »

Je ne peux retenir un haussement de sourcils.

« Ça m’arrive. Mais sur quelle partie, au juste ?

– Tout. Tu viens de me faire prendre conscience de quelque chose. Je parlais des nouvelles technologies comme d’outils d’asservissement et je me suis moi-même laissé duper ! »

Il s’agite dans son fauteuil à présent. S’il le pouvait, il ferait les cent pas, mais il se contente de tapoter la roue de son fauteuil de plus en plus fort en fixant le sol, en proie à une profonde réflexion.

« Répète quelque chose assez de fois et les gens le prendront pour acquis ! Je n’ai jamais essayé de me servir de ces outils, j’ai juste lu ces milliers d’articles qui postulaient que les anciens n’y comprenaient rien. J’ai écouté mes petits-enfants qui ne faisaient que répéter ce qu’ils entendaient : que leur génération était la seule à même de maîtriser ces outils, car ils étaient nés avec. Mais qui leur a mis cette idée dans la tête ? Sûrement pas moi ! Mais est-ce qu’à soixante-seize ans je retiendrai enfin la leçon ? Ne crois que ce que tu vois ! Non de non de non de non. »

Je le laisse à son monologue et fais quelques pas dans les jardins pour me dégourdir les jambes. Un curieux sentiment d’excitation me noue les tripes. C’est donc cela, ce dont me parlait Angèle-Merlin ? C’est ça, guider les gens ? Les aider à faire des choix ? Ce n’est rien, en fait. C’est juste parler. Ça paraît extrêmement simple et inatteignable à la fois. Thomas a bien voulu m’entendre, mais toutes les personnes que je croiserai ne seront pas vissées à un fauteuil, avec rien de mieux à faire que de m’écouter. Quel a été le déclic ? J’ai le sentiment que si je parviens à trouver la réponse à cette question, j’aurai la clé pour rééquilibrer ce monde.

Je me retourne en entendant le grincement des roues du fauteuil de Thomas en train de s’éloigner. Il se dirige vers la porte de l’hôpital avec détermination.

« Hey ! Où est-ce que tu pars comme ça ?

– Je vais faire reprendre du service aux anciens de la Sédition ! On ne pourra pas dire de nous qu’on vous aura laissé un monde en ruines sans lever le petit doigt ! »

J’ai un gloussement discret. Soudain, il se fige et fait demi-tour.

« Au fait… »

Il fait rouler son fauteuil jusqu’à moi.

« Souviens-toi bien. J’ai fait une erreur, mais je ne suis pas le seul. Les plus grands de ce monde aussi se sont laissé aveugler par des apprentissages prémâchés et des lieux communs. Tout le monde croit, plus personne ne voit. Et c’est comme ça que des aberrations comme le Mur Citoyen sont nées. Ils tirent parti de la paresse ambiante. Si j’étais toi, je travaillerais là-dessus en priorité.

– Comment ça ? Comment veux-tu que je…

– T-t-t ! Je ne veux pas le savoir. Nous autres, anciens, allons nous occuper de vous conseiller. À vous les jeunes de trouver les solutions. Prends ça comme un premier conseil. Étudie-le. Garde l’esprit critique et montre-leur à tous comment on réfléchit. C’est peut-être notre unique chance de redresser ce monde. »

Et sur ces derniers mots, il fait demi-tour et disparaît rapidement derrière les portes de l’hôpital.

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