Chapitre 24 – Le jour du cauchemar

La salle de repos est silencieuse. Nous sommes une dizaine de rescapés, assis un livre à la main ou en train de fixer le grand écran de télévision, les sourcils froncés. Les haut-parleurs ne fonctionnent pas, alors nous nous contentons de lire les sous-titres pour sourds et malentendants qui défilent à toute vitesse sous les actualités. Chacun semble statufié dans une expression de concentration courroucée. Je pourrais presque entendre les globules blancs, les cellules et les plaquettes dans chaque corps qui s’activent à ressouder un os, à réparer une brûlure, à refermer une plaie. Je ne suis clairement pas la plus abimée.

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J’ai un petit peu peur. Je suis assise sur un arbre abattu, au cœur d’une forêt silencieuse. À travers la cime des arbres, j’aperçois les étoiles briller intensément dans la nuit, mais leur lumière ne suffit pas à éclairer les alentours. Pas un mouvement, pas un souffle. Je sais que dans un autre monde, mon corps est assoupi, mais cette forêt semble pourtant si réelle. Je sens en mon for intérieur que je suis revenue dans le monde d’Angèle-Merlin, mais dans ce cas-là, où est-elle ? Je ne suis pas passée par le pommier de lumière, alors qu’est-ce que je fais ici ?

Soudain, un craquement dans les buissons me fait sursauter. Mes yeux sondent la nuit, sans distinguer autre chose qu’un vague mouvement dans les feuilles en face de moi. Je retiens mon souffle, cherchant à disparaître dans l’obscurité. Si je croise quelqu’un d’autre que mon clone ici, cette personne me verra-t-elle ? Je dirais que non, mais je n’en sais rien. Le bruit se fait plus important dans les buissons, un mélange de feuilles froissées, de branches cassées et de grognements. Tout à coup, j’entends des pas lourds et une forme sombre perce les taillis brusquement.

« Mais enfin, qu’est-ce que tu fabriques ici ? »

Je reconnais immédiatement sa voix. Rémi trébuche hors du buisson, remet de l’ordre dans sa tenue et s’avance vers moi. Dans sa main, il tient une boîte de laquelle émane une lumière bleue, la même que celle des lucioles dans la grotte que nous avions découverte. Les insectes donnent une lueur fantomatique à ses yeux argentés et me permettent d’apercevoir les traits de son visage. Il est serein, ce qui me paraît déplacé, vu le contexte. J’ai le cœur qui bat la chamade quand il plonge son regard dans le mien. Il attend ma réponse.

« Je… J’avais juste besoin de me reposer », je m’entends répondre. « Je sais qu’ils m’attendent. Ça va mal se passer. Des choses horribles sont déjà arrivées. Je voulais juste me reposer, avant que… »

Je le vois soupirer et s’avancer vers moi. C’est étrange, j’ai presque l’impression d’être détachée, comme si ce n’était pas moi qui avais parlé. Peut-être n’est-ce qu’un rêve, finalement ? Rémi vient s’asseoir à mes côtés et passe son bras autour de mes épaules. Je laisse aller ma tête contre lui, je sens sa joue chaude contre le haut de mon crâne.

« Je veux rester ici encore un peu », je souffle.

Je sens sa main caresser mes cheveux. Il enlève sa joue.

« Dors », murmure-t-il en m’embrassant le front.

Et je bascule.

.

Je me réveille dans ma nouvelle cabine, le soleil perçant déjà à travers les rideaux, Rémi à mes côtés. Je pense d’abord qu’il dort, mais je constate que ses yeux sont grands ouverts, fixant le plafond.

« Bonjour », je prononce doucement.

Il jette un œil dans ma direction et me serre contre lui. Puis ses yeux reviennent vers le plafond.

« Bonjour.

– J’ai fait un rêve bizarre…

– Je sais. »

Mon cœur manque un battement. Je m’écarte un peu pour le regarder, ses yeux scrutent mon visage. Comment pourrait-il savoir ?

« Tu marmonnais dans ton sommeil. Ça n’avait pas l’air d’être agréable. »

Je respire. J’ai envie de lui raconter notre rencontre onirique… mais renonce. Je n’arrive pas à mettre le doigt sur la raison de mon malaise quant à ce rêve. Je préfère blottir mon nez contre son torse.

« J’ai pas envie d’y aller. Viens, on reste ici. »

Il a un petit rire.

« C’est censé être moi, l’homme au foyer. Tu te souviens ? »

Denis a tenu sa promesse. Quand je suis sortie de l’hôpital, une cabine m’attendait dans le village de la capitale et dedans, Rémi. Les règles étaient claires : Alexandra n’était pas au courant de sa présence ici et devait rester dans l’ignorance. Rémi avait le droit d’aller et venir dans le village, mais devait limiter ses interactions avec les autres Séditieux et son nom ne pouvait évidemment pas apparaître sur les emplois du temps et les préparations de mission. Et même s’il ne l’a pas dit explicitement, j’ai compris que Denis préférait également que nous essayions de limiter nos échanges en présence des autres membres du village. Je ne sais pas encore si je retournerai en mission. Je ne sais pas encore si j’en ai envie, non plus, mais si c’était le cas un jour, Rémi devrait me suivre par ses propres moyens.

« Ça te convient, ces règles ? », je demande contre sa peau.

Il a un haussement d’épaules.

« Elles ne me gênent pas. C’est plus la raison pour laquelle elles ont été mises en place qui me dérange. J’ai envie de faire ma part sans avoir à user de nouveaux subterfuges à chaque fois que je veux aider à mettre la table dans la salle commune, par exemple. Mais c’est la meilleure situation possible, je crois, vu les circonstances. De toute façon, il n’est plus question que je te quitte des yeux et bon gré, mal gré la Sédition reste ton avenir. J’ai raison ? »

Je repense à mon rêve : « Des choses horribles sont déjà arrivées ». Je ne sais pas où mon cerveau a puisé cette phrase, mais elle me laisse comme une enclume dans l’estomac. Je sens que le point sous mon cœur essaye de me prévenir de quelque chose, mais je n’arrive pas à savoir quoi. Je secoue la tête pour chasser cette sensation.

« Qu’on le veuille ou non, avec les élections, il se passera des choses importantes dans les prochaines semaines. Voyons ce qu’elles donnent et si les choses se calment après, on partira. Personnellement, j’irais bien voir le monde, voyager un peu, histoire de respirer un nouvel air que la misère ambiante. Qu’est-ce que tu en penses ? »

Rémi dépose un baiser sur mon front.

« J’aimerais beaucoup ça. »

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« Okay, students. Today we are going to talk about staying informed. Jenny, can you tell me what is going on in our country those days? »

Je ne suis pas une fan inconditionnelle des enfants, mais leur enseigner l’anglais reste une de mes tâches préférées au sein de la Sédition. Ils m’aident beaucoup, cela dit. Ils écoutent avec attention et font de leur mieux pour répondre en anglais aux questions que je leur pose. Ils s’entraident avec bienveillance, aussi. Ici, il n’est pas question de notes ou de compétition, mais d’échanges et d’identification des forces et des faiblesses de chacun. J’avoue que les méthodes d’apprentissage au sein de la Sédition m’ont d’abord paru étranges, quand Dominique m’a présenté mon rôle dans la classe… Mais après une semaine à jouer les maîtresses, je serais presque jalouse des enfants de sept à douze ans qui se tiennent devant moi. J’aurais aimé profiter de ce système quand j’étais petite. En langues, par exemple, il n’y a pas vraiment de programme. On encourage les échanges, écrits comme oraux, entre les élèves sans forcément les regrouper par âge ou niveau. Les plus doués aident les plus faibles, je n’ai qu’à aider les grands timides à prendre la parole quand ils sont effacés par les autres. Les sujets de conversation varient chaque jour pour que leur vocabulaire s’enrichisse et je n’ai pas à leur donner de devoirs. Leurs parents ont juste pour consigne de leur faire regarder leurs dessins animés, séries ou films préférés en version anglaise sous-titrée le plus systématiquement possible.

Alors évidemment, leurs phrases sont loin d’être parfaites, mais mes élèves arrivent à faire passer leurs idées, c’est le plus important. C’est seulement quand ils sont plus à l’aise que je corrige leurs tournures pour les amener peu à peu vers un anglais plus pointu.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, mes cours de langues ressemblaient beaucoup au schéma classique : apprentissage, un peu de pratique en cours. Plus de pratique et du par cœur le soir pendant les devoirs, un test le lendemain et des contrôles réguliers. En tout cas, j’avais plus l’impression d’apprendre pour obtenir une note, que d’apprendre parce que l’on m’avait montré l’intérêt du sujet. Mais bon, c’est facile de critiquer quand l’on n’a qu’une dizaine d’élèves en classe et derrière des parents exemplairement investis dans le développement scolaire de leur enfant.

La petite Jennifer prononce quelques mots dans un anglais hésitant, puis s’arrête un instant pour demander la traduction du mot « élection » à son voisin. J’ai choisi les actualités comme sujet du jour à la suite de ma conversation avec Thomas. Lui aussi s’est porté volontaire pour être professeur, mais sans matière précise. Il joue le rôle du professeur de « réflexion » en quelque sorte, et les adultes sont également invités à participer à sa classe s’ils le souhaitent. J’y suis allée une fois. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les enfants s’intéressent au monde qui les entoure, si tant est qu’on leur explique avec leurs mots et surtout sans parti pris. J’ai été surprise par leur clairvoyance, j’ai presque eu honte des adultes. On prête souvent une grande imagination aux enfants, mais c’est faux : ils appelleront toujours un chat un chat. Un adulte, par contre, sera capable d’imaginer des torsions et des virages dans une histoire pour ne pas avoir à voir la vérité en face.

Soudain, Jennifer est interrompue dans son explication par des coups forts à la porte qui font sursauter la classe. Je manque m’étrangler alors que je sens ce point sous ma poitrine se serrer. Je repense aussitôt à mon rêve. Je vais savoir ce qu’il s’est passé, je le sens.

Dominique n’attend pas ma réponse pour ouvrir la porte. Ses cheveux roux désordonnés forment comme un soleil autour de son visage, elle me regarde en reprenant son souffle. Elle ne devrait pas être là. Elle était retournée au QG au début de la semaine. Elle ne vient ici que quand des affaires urgentes ont lieu à l’hôpital. Je la contemple, anxieuse. Elle attend de se recomposer pour ne pas effrayer les enfants.

« Angèle ? Tu peux venir avec moi ? Quelqu’un va te remplacer ici. Les enfants, restez sages jusqu’à ce qu’un autre professeur arrive. »

Je hoche la tête et la suis. Sitôt la porte refermée, Dominique me tient l’épaule et m’entraine dans sa course. J’aperçois Rémi au fond du couloir qui nous attend, puis nous emboîte le pas alors que l’on avance. Je n’ose pas poser de questions, mais je n’en ai pas besoin. Dominique parle d’elle-même. Sa voix est plus grave que d’habitude.

« Il y a eu une mission cette semaine. Alexandra et Guillaume ont organisé un groupe d’intervention spéciale pour la manifestation du 1er mai, avec cette fois l’instruction de remonter le plus loin possible dans l’organisation de l’armée du Mur Citoyen et tenter de supprimer le problème à la source. Ils devaient juste prendre des informations. On ne sait pas encore exactement ce qu’il s’est passé, mais ça a mal tourné. Le contact a été coupé au milieu de la nuit. »

Je m’arrête au milieu du chemin, prête à défaillir. Je sens aussitôt le bras de Rémi se glisser sous mon aisselle pour me soutenir. J’étais au courant de cette mission, la Sédition en parlait depuis longtemps. Romuald en faisait partie. On s’est vu juste avant son départ mardi.

Aidée de Rémi, je continue de suivre Dominique sur le chemin menant à l’hôpital. Je n’arrive pas à parler. Pourquoi je n’arrive pas à parler ? Rémi le fait à ma place. Sa voix est presque trop calme.

« Il y avait Romuald dans cette mission. Est-ce qu’il va bien ? »

Dominique ne répond pas directement. J’ai envie de hurler.

« Vingt Séditieux participaient à cette mission. On a reçu un appel au secours seulement ce matin d’un soldat qui avait pu s’enfuir. »

La lieutenant s’arrête et me prend la main.

« Angèle. Treize des membres de cette mission sont morts. Les six autres sont dans un état critique. Romuald en fait partie. Tu es celle qui le connait le mieux, alors j’ai besoin que tu me donnes un maximum d’informations sur ses antécédents médicaux et que tu contactes ses proches pour les prévenir et qu’ils aident également. »

Je retrouve enfin la parole, assez en tout cas pour bégayer un :

« Est-ce que je peux le voir ? »

La réponse de la lieutenant fuse :

« Non, il est en salle d’opération en ce moment. Tu vas venir avec moi pour me donner les informations et ensuite, tu iras fouiller sa cabine pour retrouver son carnet de santé et tout élément qui pourrait nous aider. Est-ce que tu en es capable ? »

Je hoche la tête.

« Bien. Suis-moi. La situation est très grave. Elle pourrait bien changer notre avenir à tous. »

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