Chapitre 25 – Le jour du résultat

Les résultats du premier tour sont tombés.

Le Mur Citoyen sera présent pour le deuxième tour.

Je n’arrive pas à y croire. Ou plutôt si : je l’envisageais déjà avant, mais j’espérais tellement me tromper. Comme maintenant : j’espère que le Mur Citoyen ne passera pas au second tour, dans deux semaines, mais c’est possible. Ça va arriver.

La Sédition est en effervescence. Je vois la guerre. Je n’ai jamais connu ça, un climat de guerre, mais dans mes tripes, là, je reconnais son visage.  Des gens qui meurent pour une cause, c’est normal dans les livres, les films, les séries… Pas dans la vraie vie. Dans la vraie vie, quelqu’un qui meurt pour une cause, ce n’est pas normal.

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Les résultats du premier tour sont tombés.

Le Mur Citoyen sera présent pour le deuxième tour.

Je n’arrive pas à y croire. Ou plutôt si : je l’envisageais déjà avant, mais j’espérais tellement me tromper. Comme maintenant : j’espère que le Mur Citoyen ne passera pas au second tour, dans deux semaines, mais c’est possible. Ça va arriver.

La Sédition est en effervescence. Je vois la guerre. Je n’ai jamais connu ça, un climat de guerre, mais dans mes tripes, là, je reconnais son visage.  Des gens qui meurent pour une cause, c’est normal dans les livres, les films, les séries… Pas dans la vraie vie. Dans la vraie vie, quelqu’un qui meurt pour une cause, ce n’est pas normal. C’est un symbole, un avertissement, une urgence. C’est quelque chose qu’on ne peut pas ignorer. Mais sait-on vraiment agir ? Peut-on dire qu’il existe dans des pays en paix des personnes qui savent faire la guerre ? J’en doute. J’ai très peur. J’ai très peur de voir ma vie et celle d’autres confiées à des personnes qui n’y connaissent peut-être rien.

Treize hommes et femmes sont morts. J’ai assisté à leurs funérailles, j’ai vu la tristesse de leurs proches. Je ne les ai pas vus, eux. Ils ont été frappés, coupés, torturés, tabassés… Leurs cercueils sont restés fermés. Seule la représentation de leur pendentif peinte à même le bois permet de les distinguer. Ils sont majoritairement membres des soldats, mais presque chaque famille est présente. Il n’y a qu’une seule artiste. Une photographe. Je ne lui ai jamais parlé, je n’ai pas eu le temps de faire sa connaissance, mais j’aurais aimé. Je dis « presque » chaque famille est présente, car les stratèges ne décomptent pas de tués. Il y en avait trois dans la mission, dont Romuald, mais ils font partie des survivants. Guillaume était là pour les funérailles et il a même parlé après Alexandra. Son intervention fut brève, mais j’ai quand même senti le ressentiment dans les rangs. Il a foiré. C’est lui le responsable des plans et il a foiré.

Je n’ai pas pu parler à un seul des lieutenants depuis la semaine dernière. Pourtant, ils sont tous là, avec Alexandra. Je ne sais pas ce qu’il se passe, je ne sais pas ce qu’il va se passer. Romuald a été placé dans un coma artificiel et je n’ai pas encore pu le voir. J’ai eu ses proches au téléphone. J’ai pu parler à ma douce Rita. J’ai l’impression qu’elle fait partie d’un autre monde maintenant. Comme si le combiné me donnait accès à une autre dimension. J’ai l’impression de l’avoir appelée plus pour qu’elle me console que pour vraiment l’informer de la situation et comme d’habitude, elle a su me rassurer. La famille de Romuald, elle, est venue jusqu’au village de la Sédition. Évidemment, on ne l’a pas appelé comme ça devant eux. Pour eux, c’est juste un hôpital et Romuald a été victime d’une charge musclée en manifestation. Ils sont repartis depuis. Je suis celle chargée de les tenir au courant des avancées de l’état de mon meilleur ami. Ils viendront tous quand il se réveillera. « S’il se réveille », me souffle mon cerveau. Non. Quand.

Pour l’instant, je me fais l’effet d’un zombie. Je fixe l’écran de télévision dans ma cabine qui diffuse pour la énième fois les cris de victoire des membres du Mur Citoyen apprenant le passage de leur parti au second tour. J’ai envie de vomir. J’ai froid aux mains, j’ai froid aux pieds et même la chaleur de Rémi assis à côté de moi n’y fait rien. Je scrute chaque visage que je vois à l’écran, espérant reconnaître quelque part une expression coupable. Il y a des hommes, des femmes, des grands, des petits, des gros, des minces, des bien habillés, des un peu moins, des riches, des pauvres, des blonds, des roux, des bruns, des châtains. Est-ce que l’un d’entre eux est un tueur ? Est-ce que l’un d’entre eux a tabassé mon meilleur ami jusqu’à l’emmener aux frontières de la mort ? Je sens la chaleur dans ma poitrine revenir. La lave. Ça fait longtemps que je ne l’avais plus sentie. Rémi serre ma main un peu plus fort, comme pour m’encourager. À quoi ?

« Je vais faire un tour dehors », fais-je en me levant brusquement.

Le vent fort me pousse alors que j’erre sur les petits chemins du village. Je croise des Séditieux en train de courir d’une maison à l’autre. Barbara et Jelani, les lieutenants des inventeurs et des soldats, ont donné l’ordre de fortifier l’ensemble des villages de la Sédition à travers le pays. J’ai d’abord imaginé qu’ils construiraient des douves ou des remparts, mais apparemment ils pensaient plus à renforcer les protections autour des échanges avec l’extérieur, qu’ils soient en personne ou en ligne. Personne ne sait ce que les Séditieux tués ont pu révéler sous la torture, alors on s’attend à tout. Les barrières qui normalement délimitent le village ont été étayées de grandes palissades de tôle afin d’éviter les regards trop curieux. Les artistes se sont chargés de décorer ces murs gris de tags chatoyants, mais rien n’y fait : on sent le danger.

Un fait heureux au milieu de cette pagaille : j’ai recroisé Hulotte, l’ornithologue. Elle venait livrer des rapaces capables d’intercepter des drones en plein vol. Elle se porte comme un charme. J’ai été heureuse de la voir et son corbeau Oreb aussi, mais la démonstration de ses pygargues m’a laissé une boule dans la gorge. Je les regardais fondre sur les petits engins volants et ne pouvais m’empêcher d’y voir une métaphore du Mur Citoyen s’abattant sur nous sans que nous ayons la moindre chance de leur échapper.

Je repense aux images des supporters du parti. Sont-ils au courant de ce que font leurs représentants ? Le cautionnent-ils ? Pourquoi continuent-ils de penser que le Mur Citoyen représente la solution pour le pays, malgré les témoignages de leurs exactions ? Je bloque sur ces questions. J’ai envie de croire en l’Humain, mais il me donne un sacré fil à retordre. Comment remettre un équilibre en ce monde quand ils sont si nombreux à sembler déterminés à tout renverser ? J’ai l’impression qu’ils sont des millions à chercher à précipiter la fin du monde, quand nous sommes si peu à lutter pour le sauver. Je sens une pression dans ma poitrine qui semble résolue à étouffer la flamme allumée par la lave. La tentation de tout laisser tomber est là, mais je la rejette aussitôt. J’arrête de penser, je laisse la colère envahir chacun de mes membres et me réchauffer. Dans un mouvement de rage, je frappe du pied une pierre sur mon chemin. Ça ne va pas mieux, mais ça défoule un peu. Il faut que je fasse bouger les choses, ne me reste plus qu’à trouver comment.

Soudain, la pierre que je viens de frapper me revient dans les pieds.

« Fais un peu attention à ce que tu fais, tu as failli abimer mon beau plâtre », j’entends.

C’est la voix de Thomas. Je ne l’avais pas vu, dissimulé dans l’ombre d’un châtaignier. Il me fait signe d’approcher.

« Désolée », je marmonne.

« Ce n’est rien. J’ai bien compris que tu étais plongée dans tes pensées. Viens avec moi, on ruminera à deux. »

Je m’assieds sur le même banc que la dernière fois, mais j’apprécie moins les rayons du soleil sur ma peau. Le vent me dérange et m’agace. Je n’en reviens pas de voir à quel point la situation a changé en seulement deux semaines.

« Tu y crois, toi, aux résultats du premier tour ? », je demande.

Ma question est stupide, mais Thomas semble la prendre au sérieux.

« Je n’étais pas là pour chaque dépouillement, mais oui, je pense que c’est bien les résultats. Ça fait peur, hein ? Ça fait peur de voir à quel point les gens choisissent leur propre défaite. Et tu sais ce qui fait encore plus peur ? De deviner le nombre de personnes qui, là-dedans, s’en fichent complètement.

– S’ils s’en fichaient, ils ne prendraient pas la peine d’aller voter, non ?

– Tu crois ? Tu es allée voter, toi ?

– J’ai fait une procuration, mais oui.

– Et tu crois que le candidat pour lequel tu as voté sera à même de relever ce pays ?

– Non, mais le plus important pour moi était d’enrayer la montée du Mur Citoyen.

– Ah, je vois. Tu as voté contre un parti, pas pour un auquel tu crois. Pourquoi es-tu allée voter ?

– Je viens de te le dire…

– Tu aurais aussi bien pu t’abstenir.

– L’abstention ne compte pas dans les résultats. Seuls les votes sont considérés. Il pourrait y avoir seulement deux voix pour le Mur Citoyen et tout le reste en abstention ou en vote blanc que cela suffirait à l’emporter. Je veux empêcher ça.

– Pourquoi ? »

J’ai un claquement de langue agacé. Je commence à avoir l’habitude des questions philosophiques de Thomas, mais elles me demandent toujours un effort de patience. Il remarque mon agacement.

« As-tu remarqué, Angèle, qu’il n’existe aucun moyen dans le système de vote pour exprimer son désaccord ? Les abstentionnistes sont représentés comme des personnes qui se désintéressent de leur rôle de citoyen, les votes blancs ne sont pas comptés comme des votes exprimés et les nuls sont représentés comme des erreurs. À chaque élection, on te sert un plateau de personnes que tu ne connais pas, qui a fait son chemin en employant des moyens dont tu n’as pas connaissance, avec des intentions qu’ils pourront bafouer et on appelle ça démocratie. « Le pouvoir du peuple ».

– Ce n’est pas un choix, en fait…

– Exactement. Tu sais que c’est une technique d’autorité assez basique ? J’ai souvent fait ça avec ma petite-fille. Quand elle demandait quelque chose qu’elle ne pouvait pas avoir, je lui refusais, mais lui proposais en échange de faire un choix entre deux options. Une première qui m’arrangeait et une deuxième… qui m’arrangeait aussi ! Elle pouvait choisir, elle avait l’impression d’avoir décidé, elle se sentait respectée et ressortait contente de cet échange. A-t-elle eu ce qu’elle désirait ? Non. Mais elle avait eu l’impression que sa voix comptait et cela suffisait à la contenter. Nous sommes éduqués dès le plus jeune âge à nous contenter… Et évidemment, les compromis sont essentiels pour la bonne marche d’une société ! Mais en politique, nous sommes tombés dans l’excès, si bien que nous sommes de plus en plus nombreux à nous rendre compte de l’inanité des choix proposés. Et c’est là que les choses deviennent dangereuses. Car quelqu’un qui ne sait pas quoi choisir sera plus enclin à écouter les chants des sirènes. Un parti neuf, qui se propose de tout changer, comme le Mur Citoyen, devient plus séduisant. Rappelle-toi, je t’ai déjà dit que les gens sont paresseux. S’ils ont l’impression dans leur quête de réponses que la facilité se trouve dans un parti extrême, ils le choisiront. Ce deuxième tour sera serré, ils le sont de plus en plus depuis près de vingt ans. Aujourd’hui ce n’est plus un choix entre deux partis que l’on demande de faire, mais un choix entre continuer comme avant ou sauter dans l’inconnu. »

J’ai mal aux mains. Je baisse les yeux et suis surprise de voir mes doigts blancs tant je serre mes poings l’un dans l’autre. Je relâche aussitôt la pression, mais la douleur reste.

« Tu penses que le Mur Citoyen peut gagner ?

– Oui, c’est possible. Mais est-ce que c’est encore important ? »

Je fronce les sourcils.

« Oui, c’est important. Ce serait quand même mettre au pouvoir un parti qui prône la division, l’intolérance, le profit au-dessus de l’humain. Leurs hommes n’hésitent pas à tuer au nom de leur soif de pouvoir. On ne peut pas laisser faire ça !

– Et voter pour le parti actuellement au pouvoir, c’est ça la solution ? »

Je bloque, incapable de répondre. Non, ce n’est pas ça la solution. On ne peut pas continuer comme ça. Je ne sais plus quoi dire. Je jette un œil vers Thomas qui semble content de son petit effet.

« Remets les choses en cause. Tu vois ce qu’il se passe, pourquoi continues-tu de croire que ce qui existe est la solution ? Ne cède pas à la paresse. Fais un véritable choix. Choisis ce que tu veux, pas ce que l’on t’offre.

– Mais je ne suis qu’une voix parmi des millions. Ce que je décide n’influera pas sur le cours des événements. »

Thomas se renfonce dans son fauteuil et pianote sur les accoudoirs.

« Jeune fille, tu apprendras qu’il y a des voix qui portent plus que d’autres. Je ne dis pas que ce sera forcément toi qui parleras, peut-être ne feras-tu qu’assister la personne dont la parole captera les foules. Je dis seulement qu’une fois que tu es consciente d’un problème, il est de ton devoir d’agir en conséquence.

– Mais il ne reste que deux semaines avant le second tour. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Comment veux-tu que j’arrête une élection ? »

Son poing qui frappe son accoudoir me fait sursauter.

« Nom d’un chien ! Tu n’écoutes donc rien depuis tout à l’heure ? Arrête de suivre le rythme qu’eux t’imposent ! Les élections auront lieu, ça ne veut pas dire que la situation est désespérée. Il y a d’autres choix, d’autres options ! À toi de décider ! »

Son mouvement d’humeur a fini de m’énerver. Je me lève sans un mot et retourne en direction de ma cabine. Thomas ne m’appelle pas, il ne cherche pas à me retenir. Peut-être a-t-il senti que ce serait la goutte qui ferait déborder le vase.

Il a raison, ce n’est pas ça le problème. J’en ai seulement assez de me faire pousser d’un côté et de l’autre. Je repense aux paroles d’Angèle-Merlin. Elle disait qu’en tant qu’artiste, j’étais plus à même de guider les autres dans leurs choix. « Commence petit, m’avait-elle dit, et évolue d’injustice en injustice.  Tu déplaceras des montagnes ». J’ai fait ce qu’elle a dit. J’ai mené des missions dangereuses et tout ça pour quoi ? Pour être ensuite enrôlée dans la Sédition et faire une mission qui a bien failli me tuer et maintenant, je devrais faire changer d’avis un pays entier ? On va peut-être se calmer, non ? Si des millions de personnes veulent donner le pouvoir à des tortionnaires, qui suis-je pour leur dire qu’ils ont tort ? J’ai d’autres problèmes ! Mon meilleur ami et dans un état critique, je dois passer mon temps à cacher Rémi des yeux d’Alexandra et ne l’oublions pas, je ne peux pas circuler librement en dehors du village sans craindre d’être suivie par des hommes de main du Mur Citoyen !

J’ouvre la porte de ma cabine en fulminant. Rémi est en train de bouquiner dans un fauteuil. Il hausse à peine un sourcil quand je jette ma veste avec rage sur le lit.

« Ouhlala, attention elle est énervée. »

Sa remarque ne fait qu’attiser mon ire. Je n’ai plus envie d’argumenter ou même de crier. J’ai juste envie de laisser sortir un hurlement primal, quelque chose qui aurait le pouvoir d’exprimer ma frustration. Mais je me retiens, je n’ai pas encore envie de laisser partir ma colère. Alors en désespoir de cause, je recule brusquement une chaise et m’assieds à la petite table de ma cabine en posant mon front dans mes bras croisés.

J’entends Rémi se déplacer derrière moi puis poser ses mains sur mes épaules.

« Un petit massage vous ferait-il du bien, madame ? »

Je réponds par un grognement. Il prend ça pour un oui. Je le laisse faire pendant cinq minutes, sans rien dire et lui non plus ne cherche pas à me faire parler. Il sait que je le ferai toute seule. Il a raison.

« Juste pour lancer des idées en l’air, comme ça : tu ferais comment pour empêcher des millions de personnes de faire un choix désastreux ?

– On parle des élections, c’est ça ?

– Bien vu. »

Je me calme. Ça ne sert à rien de tomber dans le sarcasme alors qu’il cherche à m’aider.

« J’aimerais trouver un moyen de montrer à tous ces gens qu’ils ont le choix. Que c’est eux qui ont le véritable pouvoir. On est dans une démocratie nom de nom ! Pourquoi veulent-ils à tout prix le donner à ceux qui en abuseront ou qui les dédaigneront ? »

Rémi arrête de masser. Je l’entends murmurer.

« Tu sais très bien pourquoi. »

Je sais, en effet. Thomas l’a sous-entendu tout à l’heure : parce que ça n’a pas d’importance. Le pouvoir réside là où le peuple veut bien qu’il réside et il n’y a rien que je puisse faire. Les gens veulent que les choses basculent et changent. Si le Mur Citoyen gagne, sera-t-il vraiment au pouvoir ou serait-ce seulement le signal pour un basculement dans autre chose ? Cette perspective est terrifiante. Le changement n’est pas forcément bon, s’il n’est pas maîtrisé. Et si la suite s’avérait encore pire ?

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