Chapitre 30 – Le jour que l’on a manqué

Mon café a un meilleur goût que d’habitude aujourd’hui. C’est le goût de la satisfaction, je crois. Le goût de l’adrénaline. Enfin, on les tient.

Jamais les heures passées dans un train ne m’ont paru si longues. Avec Rémi, nous avons couru, plus que marché, de la gare jusqu’au village, pour nous mettre à la recherche des lieutenants sitôt arrivés. C’est moi qui suis tombée sur Alexandra en premier. Elle était en route vers la salle du Conseil. Avec le recul, j’aurais peut-être pu éviter de lui sauter dessus comme je l’ai fait, mais c’était trop important. La cheffe de la Sédition s’est rapidement irritée face à mes explications précipitées.

« Je ne comprends rien à ce que tu racontes, Angèle. Pourquoi sommes-nous encore en train de parler du Mur Citoyen ? Ils ont remporté l’élection et même si nous nous sommes bien battus, nous devons respecter le choix des électeurs.

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Mon café a un meilleur goût que d’habitude aujourd’hui. C’est le goût de la satisfaction, je crois. Le goût de l’adrénaline. Enfin, on les tient.

Jamais les heures passées dans un train ne m’ont paru si longues. Avec Rémi, nous avons couru, plus que marché, de la gare jusqu’au village, pour nous mettre à la recherche des lieutenants sitôt arrivés. C’est moi qui suis tombée sur Alexandra en premier. Elle était en route vers la salle du Conseil. Avec le recul, j’aurais peut-être pu éviter de lui sauter dessus comme je l’ai fait, mais c’était trop important. La cheffe de la Sédition s’est rapidement irritée face à mes explications précipitées.

« Je ne comprends rien à ce que tu racontes, Angèle. Pourquoi sommes-nous encore en train de parler du Mur Citoyen ? Ils ont remporté l’élection et même si nous nous sommes bien battus, nous devons respecter le choix des électeurs.

– Mais non, justement ! Leur choix a été biaisé ! J’ai tout sur caméra, laisse-moi te montrer ! »

Le pincement de lèvres qu’elle m’a offert m’a soudainement rappelé que je parlais à ma grande cheffe et pas à une amie. Si j’avais été un chien, à ce moment-là, mes oreilles seraient tombées et j’aurais mis la queue entre les jambes face à son regard.

« Pardon. C’est juste très important, je pense. Est-ce que toi et les lieutenants pourrez y jeter un œil ? »

J’ai déposé la carte SD dans sa paume ouverte. Elle l’a contemplée un instant puis a poussé un long soupir.

« Il ne t’est jamais venu à l’esprit de rester chez toi et faire de la couture ou quelque chose de calme, de temps en temps ? »

Je n’ai pas pu retenir mon sourire de victoire.

« Viens. On a une séance du Conseil. On regardera ce que tu nous apportes ensemble. »

La salle du Conseil de la capitale est plus spacieuse que celle du QG. Des ébénistes du village ont poli la table centrale jusqu’à la rendre aussi lisse qu’un miroir. Sculptées sur les bords, des petites figurines représentent différentes scènes du quotidien de la Sédition. J’ai laissé mes doigts courir nerveusement dessus alors qu’Alexandra expliquait la raison de ma venue. Il y a des tableaux dans cette salle aussi. Ils sont plus grands, plus agressifs que ceux peints par Ilham au QG. On pouvait d’ailleurs voir ces derniers derrière ma lieutenant, connectée à distance. Elle était avec Dominique, Yves et Denis. Jelani aussi était à distance, mais dans un autre village à l’ouest du pays. Guillaume, Barbara et Alexandra étaient avec moi, assis à des coins opposés de la table, fixant l’écran avec attention alors que les images que j’avais enregistrées défilaient. Je les ai observés, anxieusement. Quand l’image s’est finalement arrêtée, c’est Yves qui a parlé le premier. Le lieutenant des médiateurs semblait chercher ses mots.

« Ces témoignages apportent… de nouveaux éléments à nos dernières réflexions. Angèle, est-ce que tu as d’autres enregistrements du genre ? »

J’ai secoué la tête négativement, avant de me rappeler que le lieutenant était aveugle. Rougissant violemment, j’ai précisé ma pensée.

« Non, je suis rentrée aussitôt après avoir réalisé ces vidéos. Il faudrait recueillir d’autres échantillons du genre et peut-être… »

Alexandra m’a coupée dans ma phrase.

« Je suis d’avis que l’on confie ces éléments à nos contacts journalistes. Ça leur permettra de creuser de leur côté pendant que l’on recueille d’autres preuves et témoignages. »

Les lieutenants à l’écran ont fait un signe de tête approbateur… Puis j’ai entendu un raclement de gorge à côté de moi. J’ai levé les yeux au ciel intérieurement quand Guillaume s’est levé pour prendre la parole.

« Je ne pense pas que ce soit une bonne idée », a-t-il déclaré posément.

« On t’écoute », a répondu Alexandra.

Je me suis mordu la lèvre pour ne pas rire en voyant du coin de l’œil Ilham lever franchement les yeux au ciel et pousser un soupir. Le lieutenant des stratèges a fixé l’image figée de la vidéo avant de prendre la parole.

« J’ai un doute sur le bien-fondé d’une intervention. Nous sommes tous d’accord, il s’agit d’un achat de vote contre service, ce qui est déjà délicat à faire valoir aux yeux du grand public… »

Il a fait défiler la vidéo jusqu’au moment où l’on voit la « donneuse d’astuces » clamer sa fierté d’avoir voté pour le Mur Citoyen.

« …Mais j’ai surtout retenu la réaction de la porte-parole de ces femmes sur la vidéo. Elle n’a aucun regret quant à son choix. Tant que le Mur Citoyen tient ses promesses, ses élus auront une base solide d’électeurs sur laquelle s’appuyer. À partir de là, nous pourrons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour expliquer le scandale, les gens n’y prêteront pas attention. Pire : on risquerait d’emmener de nouveaux sympathisants au parti. »

Yves est intervenu d’une voix grave.

« Tu places bien peu de foi dans le genre humain, Guillaume. Ils ne voient pas tous leur intérêt direct. Ils sont même nombreux à se projeter sur le long terme et ceux-là voudraient savoir. »

Guillaume a pianoté sur la table en fixant l’image d’Yves. C’était étrange de voir le lieutenant des stratèges dans son élément. Concentré comme il l’était, il affichait une sorte de charisme magnétique, donnant l’impression qu’il était à la tête de la Sédition, et non Alexandra. Je comprenais que Romuald ait été subjugué. Connaissant mon meilleur ami, c’était typiquement le genre d’homme dont il aimait s’entourer, même si cela donnait rarement quelque chose de bon. Guillaume a répondu :

« Ce n’est pas une question de foi, Yves. Simplement, si le Mur Citoyen respecte ses promesses, et il le peut, vu ses moyens, le peuple sera avec lui. Une fois cette base assurée, ils pourront faire passer leurs autres idées. On en a déjà parlé : le Mur Citoyen veut le pouvoir et il l’obtient en distrayant et en divisant la population. On a déjà essayé de montrer ce danger aux gens, et regardez où on en est aujourd’hui…

– Donc l’idée, c’est de simplement les laisser faire ? »

C’est moi qui ai prononcé ces mots. Les lieutenants m’ont tous fixée comme si j’avais proféré une énormité. Okay, j’aurais pu utiliser un ton un peu plus diplomate, mais Guillaume avait ce pouvoir de me faire sortir de mes gonds juste par sa présence. Okay, ce n’était peut-être pas non plus mon rôle d’intervenir en conseil. Mais, hey : trop tard ! J’ai continué.

« Ce que je comprends de cette réunion et des échos de vos dernières décisions, c’est qu’on ne peut pas lutter contre le Mur Citoyen. C’est bien ça ? »

Guillaume a répondu d’une voix glaciale.

« On ne peut pas forcer les gens à réfléchir sur le long terme. Si la majorité est prête à signer pour sa déchéance, ce n’est pas à la Sédition de les en empêcher. »

Ilham a renchéri d’une voix plus douce.

« On doit reconnaître au Mur Citoyen qu’ils ont utilisé des méthodes inédites. Plutôt que d’user de belles et grandes promesses, comme tous les partis précédemment, ils sont restés très pragmatiques. Ils donnent simplement ce dont les gens ont besoin au quotidien. Le gouvernement précédent s’est voilé la face et n’a pas voulu reconnaître la crise que traverse notre pays. Maintenant les électeurs ne veulent plus attendre et sont prêts à tester autre chose tant qu’ils peuvent voir des résultats. On a beau leur montrer le revers de la médaille, ils s’en fichent, ils voudront tester quoiqu’il en soit. »

J’ai repensé à notre discussion avec Thomas. Beaucoup trop de gens ne voient que les choix qu’on leur impose. Il faut leur montrer qu’il en existe d’autres.

« Et si on arrêtait de les laisser réfléchir ? » ai-je suggéré.

Guillaume a aussitôt réagi.

« On irait à l’encontre de ce pour quoi la Sédition existe. Chacun est libre de son opinion et de ses choix, même s’ils sont nuisibles. »

Cette fois, c’est Denis qui est intervenu.

« Guillaume, la Sédition lutte surtout pour rétablir un équilibre des forces dans ce monde. Ce serait irresponsable de laisser une poignée de gens prendre une mauvaise décision et entraîner les autres dans leur perte. Nous parlons seulement d’un pays aujourd’hui, mais demain, notre non-intervention pourrait très bien permettre le basculement du monde entier. Je ne devrais pas avoir à te le rappeler, à toi en particulier. Laisse Angèle parler, veux-tu ? »

Guillaume donnait l’impression d’avoir avalé quelque chose de très amer. Encore aujourd’hui, je ne peux pas m’empêcher de penser que l’intervention de Denis avait un double sens. Le lieutenant des conseillers m’avait expliqué que Guillaume était un stratège « pur », comme moi j’étais une artiste pure. Était-il possible qu’il ait les mêmes capacités de connexion que moi ?

J’ai hésité avant de reprendre à l’attention de l’ensemble des chefs de la Sédition.

« Je ne dis pas que l’on devrait choisir pour les gens, mais qu’on leur présente les choses sous un jour nouveau. Jusqu’à maintenant, on leur a toujours donné les éléments pour qu’ils se forgent une opinion. Je dis que l’on devrait leur donner une opinion toute faite. J’ai foi en un grand principe : les gens croient quelque chose parce qu’ils veulent que ce soit vrai ou parce qu’ils ont peur que ça le soit. Le Mur Citoyen leur a donné quelque chose qu’ils veulent vrai. Je dis qu’on devrait leur donner quelque chose qui leur ferait peur. »

Alexandra m’a considérée avec une moue dubitative.

« Je n’aime pas ce chemin, mais précise ta pensée. »

Je me suis penchée sur la table.

« On ne leur donne plus des images à interpréter, on interprète pour eux. Transmettons nos vidéos aux journaux pour qu’ils fassent leur travail : les personnes qui réfléchissent par eux-mêmes se forgeront leur propre opinion avec ces éléments. Mais pour ceux qui ne prendront pas cette peine, on leur mâche le travail. Produisons des clips, des bannières, des films, peu importe… qui expliqueront directement les conséquences du Mur Citoyen au pouvoir. Faisons-leur peur, montrons-leur la vérité, ne la laissons pas sous-entendue.

– Et comment fera-t-on pour diffuser ces réalisations ? On ne nous laissera pas acheter du temps d’antenne si facilement », a soufflé Barbara.

J’ai souri à son adresse.

« Je vois bien des campagnes d’affichage sauvages. Quant aux films que l’on pourrait réaliser, je suis convaincue que les inventeurs trouveront très vite des solutions pour réussir à les diffuser avec ou sans autorisation. »

Barbara s’est rengorgée. Guillaume lui a jeté un regard noir avant de se pencher lui aussi sur la table, les poings serrés contre le bois de chêne poli.

« C’est de la propagande, tout simplement », a-t-il craché.

Je n’ai pas su quoi lui répondre. Il avait raison. Mais avait-on vraiment le choix ? Ça s’est déjà vu, des campagnes sauvages contre un parti fasciste en place. Où est la frontière entre propagande et anti-propagande ? La voix grésillante de Denis a jailli des haut-parleurs, m’interrompant dans ma réflexion.

« Je vote pour.

– Moi aussi », a aussitôt enchaîné Ilham.

Dominique, Jelani et Barbara ont eux aussi approuvé. Yves a hésité une seconde, avant de déclarer :

« Je ne vois pas d’autre choix… Je vote pour. »

Guillaume a éructé un « Contre ! » en frappant la table du plat de la main. Je me sentais mal de lui être ainsi opposée. Il est le chef des stratèges et a mené à bien de nombreuses missions. J’aurais aimé qu’il approuve ce plan. Disons que ça m’aurait offert une certaine tranquillité d’esprit. C’était finalement au tour d’Alexandra de s’exprimer.

« Pour. »

.

J’avoue que dix jours plus tard, je savoure encore un peu ma victoire. Il paraît que l’orgueil est un pêché, mais celui qui a dit ça n’a probablement pas vu des centaines de personnes reprendre vie après une idée qu’il aurait lancée. Quand j’aurai terminé mon café, je rejoindrai Alexandra pour réfléchir ensemble à de nouveaux supports de diffusion de nos messages. Toute la Sédition travaille déjà d’arrache-pied sur des affiches aux photos et messages percutants, sur des clips produisant les témoignages de femmes victimes du Mur Citoyen et même sur un long-métrage faisant le parallèle entre les méthodes du Mur Citoyen et les propagandes fascistes de l’Histoire. Les artistes sont aux anges. D’après Ilham, c’est la première fois que leurs compétences sont autant sollicitées au sein de la Sédition. Ils regorgent d’idées et la lieutenant a le plus grand mal à faire le tri. Chacun y met son grain de sel. Liz a composé une chanson humoristique, par exemple et se plait à la jouer à chaque repas, accompagnée des musiciens du village. La chanson est efficace : elle reste imprimée dans le cerveau pendant des heures. Je la chantonne tout en nettoyant ma tasse et en embrassant Rémi pour lui souhaiter une bonne journée.

« C’est quoi le programme, de ton côté ? » je demande.

« Denis m’a demandé d’aider l’intendance aujourd’hui. C’est bien beau de voir les artistes peinturlurer chaque bout de feuille de la région, mais vous mettez un sacré bazar ! Il faut du monde pour ranger derrière ! »

Je repose un baiser sur sa joue et trottine pour franchir la porte. Sur le chemin vers le bâtiment principal, je ne peux que constater que Rémi a raison : le village est retourné. Il y a ceux qui peignent des pancartes, des groupes qui réfléchissent ensemble à des phrases accrocheuses, des scènes de tournage… Je passe devant un échafaudage de plusieurs mètres de haut quand plusieurs Séditieux déroulent une longue affiche normalement destinée à couvrir les bâtiments en travaux. Je manque de m’étrangler : sur le tissu, souriant de toutes ses dents et ses cheveux roux détachés, je reconnais l’image géante de Judith, la jeune assistante de Tanim qui nous avait aidés à nous enfuir lors du cambriolage de la maison du monstre. J’avais appris sa mort pendant ma mission au séminaire du Mur Citoyen. À côté de son visage rayonnant, on peut lire « Judith, 28 ans, morte pour avoir résisté à un monstre du Mur Citoyen ». Au-dessous, une adresse web redirigeait les curieux vers le site web créé par la Sédition pour regrouper tous les récits, documentaires et témoignages à charge contre le Mur Citoyen. Je sais que Malik, Barbara et Isidore sont sur les dents quant à ce site. Ils ont dû réaliser des prouesses en matière de sécurité informatique pour garantir que le site reste en ligne, ne puisse pas être piraté et que ses créateurs restent intraçables. Selon les dires de Malik « les plus grandes banques du monde pâliraient d’envie devant notre code ». J’ai envie de le croire : près de la moitié des scientifiques et des inventeurs de la Sédition se sont penchés sur la question.

Je croise d’autres affiches. Certaines dépeignent un avenir apocalyptique pour les femmes, pour les immigrés, pour les croyants, pour la presse… Il y a aussi les visages des Séditieux morts pendant la manifestation du 1er mai. Ces messages contrastent avec la bonne humeur de ceux travaillant d’arrache-pied sur leur conception.

Je traverse un groupe de musiciens étudiant quelques accords rock sur les paroles de la chanson de Liz avant de pénétrer dans le bâtiment principal. Alexandra est seule en salle du Conseil, en pleine discussion téléphonique. Elle remarque ma présence et raccroche en m’adressant un sourire.

« On a des nouvelles prometteuses côté journalistes. Ils ont réussi à obtenir une liste des femmes membres du Mur Citoyen dans plusieurs grandes villes du pays ! Les rédactions se sont déjà organisées pour recueillir un maximum d’informations et de témoignages. Si on agit tous de concert, il est possible qu’on arrive à faire pencher l’opinion publique et – qui sait ? – peut-être même faire annuler les résultats de l’élection. On avance vers quelque chose de totalement inédit, quelque chose d’historique ! Il reste encore tellement à faire ! »

La cheffe de la Sédition semble manquer de quelques heures de sommeil. Elle pousse fébrilement les cartes, carnets et papiers divers sur la table pour faire de la place et se verse une tasse de café.

« Du coup, où en étions-nous ? »

Son portable se met à vibrer, quelque part sous un dossier. Elle l’ignore et ébouriffe ses cheveux auburn dans un geste nerveux.

« Tu ne décroches pas ? » je demande.

Elle fait non de la tête.

« Une chose à la fois. Réfléchissons ensemble à de nouvelles idées. J’ai une demi-heure à t’accorder. Ça suffira ? »

J’approuve et lui dévoile un carnet sur lequel j’ai retranscrit mes idées de nouveaux supports de communication. Le son de vibreur s’arrête pour reprendre dans la seconde qui suit. Une fois, deux fois. Je m’efforce de l’ignorer alors que je sens un pincement sous mon cœur.

« Alexandra, tu devrais peut-être répondre… »

Elle fronce les sourcils et fait un non de la tête plus vigoureux. Je n’insiste pas, mais j’ai du mal à me concentrer sur les schémas que je lui présente.

« Donc je pensais qu’il serait préférable de commencer par les villes de moins de dix mille habitants, laisser la rumeur enfler et développer petit à… »

Soudain, la porte de la salle du Conseil s’ouvre à la volée et une Barbara échevelée fait son entrée en criant.

« Alexandra ! Ils ont fait exploser le Globe ! La rédaction de la capitale ! Il y a eu un attentat à la bombe ! »

J’ai juste le temps de voir les yeux de la cheffe de la Sédition s’écarquiller avant qu’elle ne pousse le dossier cachant son portable.

« Mais comment c’est possible ? Je viens de raccrocher avec leur rédacteur en chef !

– Ça vient d’arriver, là, à l’instant ! Guillaume était avec l’un des journalistes au téléphone quand ça a… »

Elle ne termine pas sa phrase. Alexandra est déjà en train de jeter les documents étalés sur la table pêle-mêle dans un carton.

« Barbara, ouvre les tunnels ! Je pense que ça ne tardera pas avant que… »

Un bruit de sirènes lointain retentit. Alexandra se précipite vers la fenêtre.

« Ils sont déjà là ! Ouvre les tunnels ! Je vais trouver Guillaume, on organisera le reste du village. Maintenant ! »

Elle se saisit du carton et passe la porte en courant, son téléphone déjà plaqué contre son oreille. Je m’approche de la fenêtre et écarte le rideau : je distingue devant les murs du village les sirènes de voitures et camionnettes de gendarmerie et déjà des hommes armés en sortent et se placent pour une intervention.

« Angèle, rends-toi utile ! Pousse mon fauteuil jusqu’au sous-sol ! » lance Barbara.

Une décharge d’adrénaline me traverse le corps et je rejoins la lieutenant des inventeurs en quelques enjambées. En chemin vers le sous-sol, je parviens à poser une question entre ses directives.

« Pourquoi les gendarmes sont-ils à l’entrée du village ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

Barbara balaie ma question d’un revers de main.

« On n’en sait rien et on n’en saura pas plus tant qu’on ne sera pas sortis d’ici. Mais je mettrais ma main au feu que le Mur Citoyen a eu vent de nos petits préparatifs et que ça, c’est leur réponse. Quoique… Faire exploser une rédaction ? Même pour eux, ça me paraît un peu gros. »

J’en doute. J’avais déjà pu constater que le Mur Citoyen ne s’embarrassait guère des notions de liberté de la presse. Peut-être qu’ils n’avaient pas fomenté eux-mêmes l’explosion, mais je les imagine facilement donnant carte blanche à leur petite armée pour étouffer notre entreprise.

« Tourne à droite. »

Je dirige le fauteuil roulant vers une petite porte en bois tenant à peine sur ses gonds. Barbara sort une lourde clé de sa poche et ouvre le cadenas rouillé. Une fois ce dernier retiré, elle tâtonne le long du manteau de la porte jusqu’à accrocher une sorte d’interrupteur. J’entends un vrombissement au loin, quelque part dans les murs. Barbara écoute, puis prend un air satisfait avant de m’expliquer :

« Alexandra et Guillaume doivent avoir fait le tour du village à présent, les premiers Séditieux ne tarderont pas à arriver. Je vais te demander d’être la plus sereine possible. Ce tunnel est étroit et sombre, mais il faut agir vite : on n’a pas le temps de gérer des personnes qui paniquent. »

À peine a-t-elle terminé sa phrase que l’on entend les dizaines de voix d’enfants apeurés. Les écoliers de la Sédition sont accompagnés par trois professeurs et s’approchent avec crainte du trou noir béant devant lequel je me tiens. Certains me reconnaissent de leurs cours d’anglais et répondent timidement à mon sourire encourageant. Je tape dans mes mains.

« Bon, les enfants, un peu de silence ! Nous allons faire une grande exploration aujourd’hui ! Mettez-vous deux par deux, un grand avec un petit ! Votre professeur de mathématique va passer en premier dans ce tunnel et vous éclairer. Regardez bien tout autour de vous et attention à ne pas glisser ! Les adultes vous suivront derrière, alors pas de bêtises ! »

J’entends des pleurs alors que les plus petits rechignent à pénétrer dans la galerie sombre. Heureusement, leurs binômes plus âgés les encouragent et les rassurent, aidés par les professeurs. Le temps que l’ensemble de la classe disparaisse, une dizaine de Séditieux a investi la cave. Je les encourage à avancer pendant que Barbara leur explique rapidement les instructions pour s’orienter à la sortie du tunnel. Le flot de personnes continue de se déverser dans la cave et je distingue au milieu Liz, Rita, Malik et Isidore qui me rejoignent pour organiser la fuite de la Sédition.

Après une demi-heure, les Séditieux n’arrivent plus qu’au compte-goutte. J’ai un regard de panique vers Barbara.

« C’est tout ? On n’a même pas fait passer un quart du village ! Où sont Guillaume et Alexandra ? Et les soldats ? Je n’en ai vu aucun.

– Détends-toi. Les soldats ont des instructions pour ce genre de situation. Ils ralentissent l’intervention des forces de l’ordre pour laisser aux autres le temps de fuir. Guillaume et Alexandra sont probablement postés aux entrées des autres tunnels. Allons-y.

– Oh. »

Je ne l’ai pas mentionné, mais je panique surtout de ne pas avoir aperçu Rémi dans la foule. Je n’ai aucune idée du quartier du village dans lequel il se trouvait et mon téléphone ne capte pas au sous-sol. Il est forcément passé par un autre tunnel. Isidore prend Barbara dans ses bras pendant que Malik replie et charge son fauteuil sur son dos. Barbara a un petit « Salut toi… » taquin pour Isidore qui me laisse espérer qu’elle maîtrise parfaitement la situation. Je me rassure avec ça. Je prends la tête du convoi, nous éclairant à la torche de mon téléphone. La lumière se reflète sur les parois humides et je sens de l’eau pénétrer dans mes chaussures après seulement quelques secondes.

« C’était une ancienne source qui servait autrefois à alimenter le lavoir du village », précise Barbara. « On a installé des pompes depuis, c’est quand même bien plus pratique… »

Nous progressons lentement pendant une vingtaine de minutes, jusqu’à enfin apercevoir une lumière au bout du tunnel. À mesure que nous approchons, j’entends une sorte de bourdonnement confus se faire de plus en plus fort. Nous pénétrons finalement dans un autre boyau, cette fois éclairé par des néons blanchâtres et ventilé à l’aide d’énormes machines. L’endroit doit facilement mesurer huit mètres de large sur cinq mètres de haut. Isidore a un petit sifflement d’admiration.

« On dirait…

– Un tunnel autoroutier, c’est bien ça ! » claironne Barbara. « Ce sont les restes d’un projet d’autoroute interrompu par les élus de la région. J’ai maintenu l’existant en état, ajouté quatre-cinq galeries plus petites par-ci par-là et installé un réseau de ventilation et d’électricité pour que tout soit opérationnel en cas de besoin. »

Je referme ma bouche tombée ouverte sous le coup de la surprise. Barbara a un petit sourire.

« Hey, vous croyiez que les inventeurs n’étaient là que pour changer les ampoules ? Il fallait bien que je m’occupe ! Isidore, tu peux me reposer maintenant. Est-ce que tu peux aller refermer la porte du tunnel et la tenir un instant ? »

Isidore s’exécute et s’appuie contre la lourde porte de métal barrant le tunnel. Barbara fait rouler son fauteuil jusqu’à un panneau de contrôle et presse un bouton. Aussitôt, des bruits métalliques se font entendre de l’autre côté.

« La porte est scellée. Si les gendarmes arrivent jusqu’au bout du tunnel, ils ne verront que le panneau recouvert de pierres que j’y ai installé. Ils ne devraient pas creuser plus loin. Je suis plutôt fière de mon système d’évacuation. Je ne devrais peut-être pas dire ça, mais j’avais presque envie de voir ce qu’il donnerait en situation réelle. »

Elle fait signe à Malik de venir la pousser.

« Et maintenant, on marche ! Il y en a pour deux kilomètres, mine de rien ! »

Notre petite troupe avance dans le tunnel sans échanger un mot, le capharnaüm des ventilateurs couvrant tout bruit alentours. J’en profite pour essayer de réaliser ce qui nous est arrivé. Nous avions  enfin trouvé le moyen de renverser le Mur Citoyen, et en quelques instants, nos efforts ont été réduits à néant. Ces monstres semblent toujours avoir un temps d’avance sur nous. Est-ce que tous les villages de la Sédition sont touchés ? Reste-t-il quelques bastions pour continuer la lutte ? Et où aller à présent ? Quoiqu’il en soit, je ne partirai pas sans Rémi. On trouvera un endroit et on continuera. Nous sommes trop proches de la réussite pour se laisser abattre maintenant. Je sens le feu de la lave couler dans mes veines et incendier mes pensées. J’accélère et prends la tête de notre groupe.

Le bitume sous nos pieds change. Il est maintenant marqué de longues traces de peinture blanche, délimitant ce qui ressemble à des places de parking. Barbara hoche la tête.

« Bien, les premiers sont partis.

– Les premiers quoi ? » je demande.

« Les premiers véhicules. J’ai fait entreposer des voitures ici pour les situations d’urgence comme celle-ci. Il y en a assez pour que tous les Séditieux s’échappent dans la nature sans être remarqués. Normalement, le mien devrait être… Ah oui, le voilà ! »

Elle pointe un minibus gris métallisé avec un large signe d’une personne en fauteuil sur le pare-brise. Sur les portes, je distingue le logo d’une maison départementale pour personnes handicapées que je ne reconnais pas.

« Attendez… La Sédition n’a quand même pas volé ce véhicule ? » s’insurge Rita.

Barbara a un haussement de sourcil.

« Pour qui tu nous prends ? C’est un logo créé de toute pièce, mais il nous permet d’être plus crédibles et de soulever moins de questions. Ça va être nécessaire. Mais avant ça, une dernière chose. »

Elle fait rouler son fauteuil jusqu’à une large armoire métallique plaquée contre la paroi du tunnel. Pendant quelques secondes, nous ne voyons que sa tête penchée sur un large tiroir métallique, avant qu’elle ne la relève.

« Distribution ! »

Barbara nous tend à chacun un passeport.

« Angèle, tu t’appelles Lilly, à présent. Liz, ce sera Zoé. Rita, ce sera Françoise. Isidore, tu répondras au nom de Gontran et Malik, ce sera Ahmed.

Malik éclate de rire en tapant dans le dos d’Isidore.

« Même avec une fausse identité, tu gardes un prénom pourri ! »

L’intéressé a un grognement, mais déjà Barbara nous pousse vers le minibus.

« En route, mauvaise troupe ! »

J’ai un mouvement de recul.

« Une seconde ! Où sont les autres ? »

Nous n’avons pas croisé âme qui vive. Il reste quelques véhicules, preuve que tout le village n’a pas encore pris la fuite. Où est Rémi ? Rita semble comprendre ma détresse et plante son regard dans le mien.

« Ils sont sûrement déjà partis ou ils ne tarderont pas. Ne t’inquiète pas, j’ai vu Rémi tout à l’heure, il prenait un autre tunnel. Il est sûrement parti devant. »

Les autres semblent contrariés de me voir les retarder pour si peu. Barbara a un claquement de langue agacé alors qu’elle enclenche la rampe pour placer son fauteuil derrière le volant. Je déglutis difficilement, mais m’avance vers le véhicule. Ça ne servirait à rien de tarder plus longtemps. Il est devant. On se rejoindra plus tard.

« Où est-ce qu’on va ? » demande Liz une fois toutes les ceintures attachées.

« Faire du camping ! » lance Barbara. « On se fait oublier et après on avise ! »

Elle démarre le moteur et avance prudemment jusqu’au bout du tunnel. Des portes automatiques s’ouvrent à notre passage et je les vois se refermer, camouflées par leur habillage de pierres, alors que nous débouchons sur une petite route en terre. Quelques mètres et nous rejoignons une petite route de campagne.

« Nous sommes à environ quatre kilomètres du village », explique Barbara. « Normalement c’est assez pour éviter un quelconque barrage de gendarmes, mais si on venait à en croiser un : vous êtes déficients mentaux et je vous emmène en colonie. Vous ne parlez pas. Vous me laissez faire. »

Elle jette un regard dur dans le rétroviseur, auquel nous répondons par un hochement de tête conciliant.

La tête appuyée contre la vitre, je regarde le paysage défiler, une colère sourde me tenant encore les tripes. J’en ai assez de fuir devant le Mur Citoyen. Une fois. Cette dernière fois et je jure que plus jamais ils n’arriveront à me trouver et à m’empêcher de les faire tomber. J’ai déjà envoyé un message à Rémi : pas de réponse pour l’instant. Je cherche nerveusement sur Internet des informations sur l’explosion ayant eu lieu au Globe. Le bilan provisoire fait état de douze morts. L’attentat a déjà été revendiqué : il s’agirait d’un groupe anarchiste remettant en cause les résultats du Mur Citoyen et accusant le journal d’avoir favorisé la victoire du parti. Bravo les gars, bravo. Vous faites d’une pierre deux coups : vous avez le prétexte pour tomber sur la Sédition et vous laissez entendre qu’un des plus gros titres du pays était en votre faveur. Du grand art. Je n’ai même pas le courage de transmettre la nouvelle aux autres. Je veux juste arriver, m’enfoncer dans n’importe quelle forêt et hurler jusqu’à ce que tout s’arrête.

Soudain, le minibus ralentit. Je tourne brusquement la tête pour voir un barrage de gendarmes bloquer la voie. Comme Barbara nous l’a conseillé, je fais mine de rien et me concentre sur une saleté sur la vitre, m’efforçant d’afficher un regard vide. Du coin de l’œil, je remarque que les forces de l’ordre ont déjà arrêté deux véhicules sur le bas-côté. Les vitres sont teintées, je ne peux pas voir qui est à l’intérieur, mais je reconnais la professeure de mathématiques de la Sédition en train de s’expliquer avec un gendarme. Alors que Barbara coupe le moteur, je vois l’homme en uniforme arrêter la Séditieuse et faire signe aux autres passagers du véhicule de sortir. Je tords le cou pour essayer de les apercevoir. Aussitôt, Rita me donne un coup de pied et éclate d’un rire hystérique pour couvrir son avertissement. Je manque de pousser un juron, mais comprends sa démarche et me résous à regarder fixement mes genoux. Si Rémi était parmi eux, je le sentirais. Je le saurais. Le gendarme en train d’interroger Barbara finit par nous faire signe de reprendre notre chemin. Une fois la voiture lancée, nous poussons un soupir collectif de soulagement.

« C’est fou comme les gens ne veulent pas avoir à faire trop longtemps à des personnes handicapées », grogne la lieutenant des inventeurs. « Mais bon, dans ce cas-là, ça nous arrange. Direction la montagne !

– Barbara, est-ce que tu sais quels Séditieux sont dans quelles voitures ? » demande Rita doucement.

La lieutenant secoue la tête en signe de dénégation.

« Pas exactement. C’était Ruth, la prof de maths, c’est ça ? La connaissant, elle a dû prendre des élèves avec elle, et probablement leurs parents.

– Qu’est-ce qui va leur arriver, d’après toi ? » je demande.

Barbara pousse un long soupir.

« Dans ce contexte, aucune idée. »

Un silence pesant s’installe dans l’habitacle. La voiture accélère et nous rejoignons bientôt l’autoroute.

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3 commentaires sur “Chapitre 30 – Le jour que l’on a manqué

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